« LA VIE D’ADELE » DECORTIQUE AVEC CONVICTION PAR LA REALISATRICE PATIENCE PRISO.

Le Club de la RUCHE MEDIA reçoit la réalisatrice et productrice Patience Priso.

La Vie D’Adèle : une œuvre, une méthode, une polémique, une révélation  Tout ce que vous avez entendu sur la Vie d’Adèle est vrai … mais encore ?

Avec la Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche nous livre un récit intense sur l’amour et l’accomplissement personnel sous conflit de déterminisme social. Il nous amène dans sa fascination et son amour pour ce personnage qu’on ne se lasse pas de suivre et de regarder, tellement l’actriceAdèle Exarchopoulos est crédible et généreuse.Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire de la BD dont le film est très librement inspiré, le parti pris sans concession de Kechiche, n’est qu’un rappel à ses thèmes de prédilection, ponctués de littérature, d’injustices sociales et autres névroses de l’auteur que l’on retrouve dans chacune de ses œuvres.

Des personnages prenants, un jeu d’acteurs savamment orchestré par une direction sûre. S’ajoute à cela une belle place à improvisation. Une maîtrise ou non de son image qui convaincra les plus sceptiques sur l’esthétique Kechiche – dont je fais partie –  avec une gestion des gros plans hypnotisants, parfois anxiogènes mais qui, dans une alternance subtile, permet au téléspectateur de respirer. La grammaire cinématographique du réalisateur est ici spontanée, revisitée, bien menée avec un réalisme esthétique, désormais partie prenante de sa (non) marque de fabrique, captant chaque détail, allant chercher la mimique juste.

Le choix du casting n’est pas anodin, les actrices ont su puiser dans ce qu’elles avaient en elles et qu’elles ne percevaient pas forcément.

On peut regretter certaines longueurs, ellipses parfois brutales et qui peuvent gêner dans la compréhension de la temporalité et des conflits intérieurs de l’héroïne, créant un déséquilibre entre les scènes (notamment sexuelles) – qui provoquent excitation ou gène – et qui ne se justifient que par la suite : lorsqu’on se retrouve plongé dans le vide affectif qui va assaillir l’héroïne. On est ainsi pris par son désespoir et par son déballage d’émotions. Bien joué ! Même si des fois par soucis du réalisme, on aimerait qu’elle ait un mouchoir à sa portée lors de ses coulées de morves parfois excessives. Cependant, on admire le courage d’Adèle à passer chaque jour, des années dans ce désarroi tout en menant sa carrière.

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Je regrette cependant le manque de subtilité dans certains dialogues autour des repas avec les parents. L’illustration est un peu grossière mais surement souhaitée : des discours sur les ambitions un peu surfaits. Le fait est que ce thème porte avec évidence. Le film sortant volontairement d’un sous texte militant LGBT, dont le détachement promotionnel se justifie ou pas… C’est bien ici le déterminisme social et culturel  qui s’avère la vraie gangrène du couple (aussi charnel soit-il) et non la difficulté de vivre en tant que lesbienne dans la société. Ainsi, le film se prive hélas de scènes cruciales quant à l’évolution du personnage d’Adèle.

Concernant la polémique, il est dommageable de voir surgir cet étalage de coulisse sur la fabrication du film, mais cela nous rappelle que le cinéma après l’artistique, le tapis rouge et les paillettes, est également une industrie, un business très ancré dans l’humain et qu’on ne peut taire les problématiques de fabrication… Le linge sale n’a pas été lavé en famille, dommage ? Non ?

Mais que d’encre et de pixelsversés, quelle belle publicité, quasiment toute la presse spécialisée – ou non – en parle, le débat anime certaines communautés et la toile se déchaine ! Autant de promotion gratuite qui serve le film et son impact. Alors marketing organisé sous le dogme bien connu : en bien ou en mal, l’essentiel c’est qu’on parle de moi. A ce titre, cette actualité ré-ouvre le débat  sur les conditions de la production indépendante. Pourquoi un seul film mis en peinture ?

Déformation professionnelle oblige, en tant que jeune productrice indépendante et réalisatrice, je ne peux que m’interroger sur certains éléments de fabrication du film. Disons-le, 4 millions pour la cinquième œuvre d’un réalisateur d’envergure comme Kechiche accompagné des producteurs de Wild Bunch engage un budget vraiment modeste – non « confortable » comme le qualifie certains médias.

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J’entends bien que l’échec de son dernier film Venus Noire et la réputation sulfureuse de Kechiche, n’ont pas forcément contribué à l’afflux de financements pour la Vie d’Adèle. Cependant, ce budget est moindre que le premier film à 6 miIlions de Nakache Tout ce qui brille, et représente 40% du budget de Nous York ! (rien de personnel dans ce comparatif avec les œuvres de la jeune réalisatrice dont j’ai les chiffres en tête).

Il y a forcément eu de « grosses » erreurs de prévisions dans la production pour que le tournage éclate de la sorte ! Or, vu le passif de l’auteur, l’imprévisible devait faire partie des estimations des producteurs… Donc on peut que s’interroger sur la part préméditée à flouer les techniciens sur un tel projet… Toutes les personnes concernées semblaient averties de la « méthode Kechiche » qui est de notoriété publique ?! Même si je n’adhère pas à celle-ci comme à pleins d’autres débordements de production, je pense qu’il est utile de considérer la dévotion de Kechiche pour ses projets.

AK n’est-il pas le premier à « s’exploiter » et se donner à fond pour son œuvresur plus de 3 ans de travail probablement non-stop pour voir ce projet aboutir ? Je peux comprendre le goût amer de cette polémique à torts partagés…

Mais on ne peut accepter aucune maltraitance pour le goût de l’art !

Et concernant la production ? Kechiche a t-il trompé ses partenaires en les embarquant dans une production qui lui demandait le double du temps estimé ? Il le dit lui-même : le scénario  (qui devait faire environ 220 pages est un outil de négociation). Les producteurs qui se targuent de n’avoir que peu dépasser le budget, pourrait-il nous indiquer leurs secrets de production pour éviter des dépassements avec une durée de tournage doublée ? Exploitation planifiée ?

Après son coup de pied dans la ruche, son coup de gueule sur le salaire des comédiens « têtes d’affiche », on attendait un Vincent Maraval d’une éthique irréprochable en terme de production et répartition du budget… Des conditions quasi de court métrage pour une équipe de production chevronnée, laisse à méditer….

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Après visionnage, je ne peux m’empêcher de penser au 750h de bandes, ou plutôt les 200h de rushes et les 15h exploitables (dixit AK), à la méthode documentaire-réalité-fiction-émotion-manipulation, dont je ne suis pas adepte.  Mais le résultat est là, malgré le nombre de versions possibles, celle choisie est pertinente et osée. Mais on peut se poser la question du choix, de la méthode, de l’accident artistique que suggère cette méthode qui dénote d’un Spielberg ou d’un Clint Eastwood, entre storyboard, planification et prises limitées.

Le style Kechiche (et non méthode car il en revendique aucune) est-il compatible avec les exigences de créations et de modèles économiques cinématographiques ? Le film est frais, généreux et universel, porté par l’héroïne talentueuse Adèle Exarchopolous et accompagnée d’une Léa Seydoux  remarquable.

Un beau film « tout public », intéressant à voir, ne serait-ce que pour l’interprétation et la mise en scène de qualité, ou ne serait-ce pour se faire une idée. De quoi effacer une polémique probablement exagérée mais dont il ne faut cependant pas dénigrer la légitimité de problématiques soulevées.

Patience04-Photo-Safia-IPatience Priso, Réalisatrice et Productrice « Goodstuff Prod ».

© Wild Bunch Distribution

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