ISABELLE ADJANI : L’ACTRICE PREND ENFIN LE POUVOIR ! RENCONTRE :

Isabelle Adjani est au Théâtre de Paris. Elle incarne une femme amoureuse, une femme forte, une femme éconduite. Un rôle à sa mesure et une pièce « Kinship » dont elle assure aussi la direction artistique. Une nouvelle casquette pour Isabelle Adjani qui lui permet d’exploiter d’autres aspects de son métier. L’actrice s’impose enfin et cherche à ETRE tout simplement.

Vous avez incarné, à de nombreuses reprises, des femmes aux parcours amoureux tragiques. Est-ce la première chose qui vous a attiré à la lecture du texte de Carey Perloff ?

En effet, j’ai eu envie de jouer ce texte pour parler aux femmes des femmes. Quand je vois des femmes de tous les âges répondre à ces mots et à l’histoire qu’on raconte comme si on leur tendait un miroir avec tendresse et bienveillance, moi ça me va, parce que c’est exactement ce que je voulais faire avec cette pièce : parler avec elles, avoir une conversation intime au travers de quelque chose d’écrit, de jouer et les représenter en constituant une forme de catharsis pour elles. Une façon de dire « vous n’êtes pas seule, je ne suis pas seule ! »

De plus selon les époques, le sentiment ou la douleur est le même, que nous parlions dans la langue de Phèdre ou dans celle d’aujourd’hui …

Oui, tout à fait. Le texte est évidement quelque chose qui sacralise le théâtre mais ce qui est sacrée c’est l’émotion de l’intime. Les mots sont terriblement quotidiens et la tragédie peut se jouer avec les termes de tous les jours. Etre moderne tout en évoquant légèrement Phèdre, c’était le pari que je m’étais fixée. Il y a du Phèdre, certes, mais il y a aussi un peu de Madame Bovary et de Madame de Rênal et avec un Julien Sorel ambitieux.

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Connaissiez-vous l’auteur Carey Perloff ?

Pas vraiment. C’est Séverine Magois qui m’a transmis le texte. Elle avait que je cherchais une pièce du côté des anglo-saxons. A la lecture, j’ai senti comme une évidence. Carey Perloff, qui est à l’origine de la pièce   « Kinship », qui veut dire liens particuliers, est aussi professeur de théâtre. Elle a fait transiter, à travers ce qu’elle avait envie de raconter, tout ce qui l’inspirait. Les rapports hommes/femmes, mère/fils et les liens d’amitiés flous sont le sel de la pièce.

Quelle est pour vous la scène cinéma ou théâtre qui parle le mieux de ce lien justement et de femmes jusque boutistes ?

Beaucoup d’héroïnes m’inspirent et ont nourri ma vie. Toutes m’ont données envie de jouer certains rôles dans ma carrière. Il y a rôle qui m’a été proposée et que je n’aurais pas dû refuser, c’est celui de Liaisons Fatales d’Adrien Lyne ! Pour moi, l’avant dernière scène dans le bureau, la femme vire obsessionnelle et ce côté perte de raison me séduit beaucoup. J’aime jouer tous ces registres-là. D’ailleurs, je voudrais produire un film partir de cette pièce. On y retrouve un rythme qui n’est pas théâtrale à la base. On pourrait croire que c’est plutôt un scénario adapté en pièce. Je souhaiterais librement l’adapter, aller vers quelque chose de plus « Kubrikien« . Avec des petits pas timides allers vers Eyes Whide Shut. Le cinéma permet des choses qu’on ne peut pas faire sur scène.

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Que vous a apporté le poste de Directrice Artistique ?

J’ai obtenu plus de liberté. Puis travailler avec les autres me convient mieux que de travailler pour les autres. Je peux parler et évoquer des choix scéniques et artistiques et les défendre.

Que pensez-vous de l’esprit français -trop loin du regard anglo-saxon- qui tend à mettre les gens dans des cases en oubliant que la polyvalence sur un tournage ou sur une scène est possible voire souhaitable ?

J’ai mis trop de temps. Je suis longue à la détente. Quand je vois toutes ces actrices qui savent passer à la mise en scène, qui écrivent, qui chantent, qui jouent sans se poser 1000 questions autour de « est-ce que j’ai le droit d’exister dans plusieurs domaines. Est-ce que j’ai le droit de m’exprimer ? ». Je pense à Mélanie Laurent et à d’autres. Il y en a beaucoup aujourd’hui qui osent. Je trouve ça fantastique parce qu’elles ont une espèce d’assurance et évidement de l’estime d’elle-même. Une forme d’amour d’elle-même. Elles n’attendent aucune validation de l’extérieure. Je trouve tout ça très important parce que c’est là, une vraie prise de pourvoir. Le pouvoir de son intime, de sa conviction, d’un désir qui ne baigne par principe dans l’idée qu’il faille rester à sa place. Elles ont pris le pouvoir mais de façon très douce avec une insistance superbe. Ça commence à déconcerter un petit peu et à changer les mentalités et les habitudes. Elles sont encore critiquées bien sûr. On les dérange sur leur chemin. Elles peuvent être heurtées et blessées mais elles ne lâcheront pas. Moi, pour mon travail, ça m’inspire, même sur le tard, pour me permettre dire « Ben moi aussi ! ».

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Allez-vous regarder vos futurs projets à l’aune de cette expérience ?

Absolument. L’idée est de travailler avec des gens fantastiques devant lesquels vous êtes pétri d’admiration en se disant « après tout moi aussi ». Pourquoi est-ce que mes idées, mes envies, mes visions n’auraient-elles pas une place réelle et une existence en signant mon travail au lieu d’imaginer sans arrêt que rien n’est assez bien et que je ne suis pas assez douée. J’ai passé ma carrière avec énormément de doutes sur moi-même et à un moment donné faut arrêter et croire en soi.

Yasmina Jaafar

Photo : San Bartolomé/HetK

« Kinship » avec Isabelle Adjani, Niels Schneider et Vittoria Scognamiglio jusqu’à la fin janvier au Théâtre de Paris. Entretien organisé par www.macomagency.com

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