OLIVIER BARDOLLE : COMMENT GUERIR LE CHAGRIN D’AMOUR PAR LE CYNISME ?

Olivier Bardolle est à la fois éditeur, patron de la maison d’édition l’Editeur, auteur, philosophe, critique et essayiste. Il publie « Le cynisme comme remède au chagrin d’amour ». Un traité et un recueil de citations savoureuses qui évacuent toutes les larmes, qui requinquent, qui obligent à la réflexion plutôt qu’à la crise de nerfs. Redonner une  belle apparence au chagrin, un objectif ambitieux.

Explication :

Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Par un chagrin d’amour. On ne peut pas penser écrire un livre pareil sans avoir expérimenter la chose. C’est très difficile de sortir d’un chagrin d’amour. On en rit. On prend ça très à la légère quand on en est sorti ou quand on n’en a pas eu. Mais quand on est dedans… on est bien emmerdé.

Pouvez-vous nous dire la différence entre cynisme et ironie ?

Il y a une grande différence : l’ironie est une manière d’être alors que le cynisme c’est une philosophie antique qui a été incarnée par le plus célèbre nommé Diogène. Elle était concomitante de Socrate et de Platon. – Ils avaient pris comme emblème le chien, puisqu’il est un animal sincère -. Puis le cynisme, c’est l’école de la désillusion. C’est-à-dire que seul la vérité libère les hommes. Mais les hommes n’aiment pas la vérité. Et comme l’amour est une illusion, magique, féérique… par voix de conséquence, les êtres se jettent dans l’amour. C’est pour cela que nous disons que l’amour est aveugle. On est débarrassé de soi grâce à l’autre qui arrive pour nous permettre de respirer. livre cynisme amour bardolle

Vous évoquez « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen en mordant l’amour. Mais la passion n’est-elle pas plus meurtrière ?

La passion est la version paroxystique de l’amour. Dans l’amour il y a une annihilation de l’esprit critique. On a ce regard un peu béat. Un couple amoureux c’est un bloc d’égoïsme. On est dans la possession et on est possédé par l’autre. Puis au bout d’un temps, l’être regardé n’est plus un dieu ou une déesse ; c’est un être humain avec ses faiblesses. On revient sur terre, le chagrin d’amour a eu lieu et on peu même devenir amis une fois l’autre vu dans sa vérité. Alors que la passion c’est une douleur, c’est une souffrance. Vous ne pouvez littéralement pas vivre sans l’autre. Ce qui arrive à Solal et Ariane dans « Belle du Seigneur » est tragique. L’issue est fatale.

Vous convoquez Céline, de la Rochefoucauld, Schopenhauer, Spinoza… dans le livre. Dans lequel de ces personnages vous reconnaissez-vous le plus ?

schopenhauer
Arthur Schopenhauer, Philosophe

Celui qui est peut-être le plus proche du sujet c’est Schopenhauer. Il était un misanthrope philosophique, c’est-à-dire que sa sagesse était de considérer que l’expérience humaine avait échoué et que l’humain était décidément tourné vers l’erreur, que une de ses principales erreurs était l’amour conjugal qui vous bride, qui vous empêche d’être vous-même, qui vous cloître au foyer. S’ajoute à cela la natalité qui vous accapare, impossible donc d’être peintre, philosophe ou autre. Il était anti-nataliste, assez misogyne. Il faut remettre les choses dans le contexte, à l’époque on se suicidait facilement pour une histoire d’amour comme le jeune Werther. Lui, de ce point de vue là, il était l’anti Goethe.

Existe-il un cynisme masculin et un cynisme féminin ?

Il y a eu de grandes cyniques féminines. Toutes les cocottes du 19è siècle, la belle Otéro ou Liane de Pougy… Cette dernière d’ailleurs dit que « servir de paradis aux autres est un enfer », elle fait montre d’un grand cynisme. Coco Chanel était aussi une fabuleuse cynique quand elle disait « n’épousez jamais un homme qui a un porte-monnaie » ou « une femme qui aime est foutue ». La mère de Karl Lagerfeld dit quant à elle « On peut faire des enfants avec n’importe quel homme, il ne faut pas exagérer leur importance ». Ce cynisme féminin-là est parfaitement assumé chez des maîtresses/femmes.

Finalement, le livre porte un message positif ? Il incite à y croire encore et le cynisme ne semble pas si noir.

olivier bardolle

Il faut d’abord définir ce qu’est le cynisme. Il y a un cynisme contemporain qui est absolument négatif souvent lié au manque de scrupules, à l’argent… et il y a le cynisme antique qui lui veut émanciper l’homme, le rendre libre. Il est favorable à la frugalité, il veut se rendre autarcique de tout. Le cynique n’est pas moral, puisque c’est une école qui était là avant les grands monothéismes.

Comment avez-vous choisi vos citations ? Les critères de sélection ?

Cioran avait une formule qui disait « ce qui est formidable dans une citation bien faite, c’est que c’est une pensée foudroyée dans une formule ». Les citations résument tout. Plutôt que de paraphraser mollement, j’ai choisi des citations qui dans un temps très bref vous permettent de comprendre ce que l’auteur a voulu dire. C’est aussi des provocations à ne pas prendre au premier degré. Heureusement qu’il y a des tas d’histoires d’amour heureuses et fidèles. Mais il faut être à tout moment libre : libre d’être fidèle ou libre d’être infidèle.

Et vous… êtes-vous cynique ?

Ah oui ! J’appartiens à l’école de pensée cynique parce que je suis extrêmement attaché à mon autarcie, à ma liberté de mouvement, à ma liberté de parole et d’être. Je suis cynique comme Mr Jourdain (Le Bourgeois gentilhomme) faisait de la prose : je suis cynique même sans le savoir.

Yasmina Jaafar 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *