ITW SELFIE LA RUCHE MEDIA : « TOUS SELFIE ! », LA SEMIOLOGUE PAULINE ESCANDE-GAUQUIE NOUS EXPLIQUE CETTE TENDANCE DU « SOI » PARTOUT, TOUT LE TEMPS.

ITW SELFIE La Ruche Média avec Pauline Escande-Gauquié. La sémiologue et Maître de conférences à Paris-Sorbonne-CELSA s’est penchée sur le phénomène Selfie. Dans un ouvrage documenté et référencé, « Tous selfie ! » (ed. François Bourin), elle pousse à prendre du recul par rapport à cette mode qui n’en est plus une.

Décryptage d’un nouveau genre :

ITW SELFIE :

Habillage fait par Céline Rimbaut

Entretien :

Pourquoi le sujet du Selfie vous a-t-il intéressé ? 

Le selfie, ce geste très simple de se prendre soi-même en photo avec un Smartphone et de publier instantanément le cliché sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter), est devenu planétaire. Ce qui m’a interpellée c’est qu’aujourd’hui tout le monde se prend en selfie, n’importe où. De son miroir de sa salle de bains à la plage, des gradins du stade de foot au musée, des arcanes de pouvoir et aux urnes de vote, il n’y a plus de lieux qui y échappent même les lieux traditionnellement cachés. Mais aussi, de l’anonyme à la star, du politique au pape, du jeune adolescent à la grand-mère, chacun y succombe. Ainsi, tout vécu, personnel ou public, fait désormais l’objet d’une expérience que l’individu considère qu’il vaut d’être partagé. C’est donc cette espèce de réflexe quotidien, parfois même compulsif qui m’a interrogée. En tant que sémiologue,  j’ai une sensibilité maximale aux images. Or, ces images que sont les selfies me sont apparues comme un bouleversement, comme quelque chose d’inédit dans le rapport de l’individu à la photographie qui est une médiatrice entre le monde et soi. J’ai voulu comprendre pourquoi le selfie a-t-il ainsi pénétré toutes les sphères de la société : privée, publique, professionnelle, people, économique, religieux et politique ? C‘est à cette question que mon ouvrage cherche à répondre, en expliquant quels sont les origines du phénomène et comment le selfie marque une évolution socio-culturelle irréversible : celui d’une véritable industrie globale de soi par l’image, dans une société du spectacle qui aime regarder et se regarder.photo Pauline EG

Selon vous, est-ce une mode générationnelle ?

Au départ le selfie est un phénomène très générationnelle très présent chez les jeunes qui ont été biberonnés aux réseaux sociaux et à la société des écrans (TV, ordinateurs Smartphone, panneaux publicitaires géants, cinéma). Et puis en 2012, le phénomène explose, se répand comme une trainée de poudre et se démocratise. Pourquoi ? L’explication est bien sur technologique notamment avec l’apparition des premières gammes de Smartphones commercialisées par Apple en juin 2007 dont l’interface est conçue autour d’un écran tactile disposant d’un appareil photo qui fonctionne également comme une caméra. Il devient alors facile de se prendre en photographie soi-même avec la fonction « reverse » et de poster la photo sur Internet avec le haut débit et l’arrivée de nouveaux acteurs que sont les plateformes de partage de photos au premier rang desquels Facebook, Flickr et Tumblr. L’équipement en Smartphone devient plus accessible notamment avec le système d’abonnement où les fournisseurs cassent les prix. aff tous selfie

Les plateformes de partage et les réseaux sociaux font partie intégrante d’une réalité augmentée grandissante. La photographie à partager prend alors de plus en plus d’importance. Elle permet d’augmenter les relations sociales de millions d’individus car elle une force d’impact beaucoup plus grande qu’aucun autre mode de communication classique, elle est universelle. Aujourd’hui, les Smartphones nouvelle génération possèdent tous une caméra vidéo intégrée et une palette de définitions de l’image de plus en plus complexe pour de meilleures performances photographiques (autofocus, définition, photos en rafale, etc.). Les applications de partage et de prise de vues appellent à toujours plus de possibilités de retravail de l’image, les services qu’elles comportent se multiplient. Si le selfie est le genre photographique qui explose ce n’est pas par hasard. Un selfie propose quelque chose d’inégalable : il synthétise en une photo un moment vécu, il atteste de l’intensité de ma vie dans une logique de la preuve par ma présence dans l’évènement photographié. Il dit à ceux qui reperdent ma photo « j’y suis ici et maintenant ». En plus, il agit sur quelque chose de très émotif et sensoriel : la présence du corps de celui qui raconte son histoire, du narrateur crée une proximité intime immédiate et ça c’est irremplaçable. C’est pour ça que les gens adorent regarder les selfies des autres. Les stars ont très bien compris la puissance du genre selfie sur le réseau social. C’est elles qui participent en 2012 à faire rapidement se répandre le phénomène en partageant des selfies de leur quotidien intime sur les réseaux sociaux (comme Justin Bieber, Rihanna, Lady Gaga). En plus c’est tout « bénéf » pour elles car elles deviennent leur propre paparazzi, contrôlent leur image et ça ne leur coute rien. Après ça, le selfie devient alors un véritable phénomène numérique, plus qu’un genre ludique et bon enfant, il devient une véritable machine de guerre pour exister sur la toile et gagner en notoriété. C’est pourquoi il devient le genre de photos le plus posté car les célébrités sont très vite copiés par leurs fans, puis par d’autres..

Vous évoquez la télé-réalité et ses codes. Ce besoin quasi maladif de faire parler de soi… Le selfie représente-il qu’une autre forme forme de course à la notoriété ?

selfie helene de generes

Le récit de soi que propose le selfie repose sur les mêmes ressorts que la télé-réalité, modèle de spectacle à l’écran auquel le public est largement éduqué, en ce sens que l’individu se met lui-même en scène et que celui qui regarde, se divertit et occupe ses moments de solitude. Remplissage que les autres regardent pour l’un, nouveau temps de cerveau disponible pour l’autre, le selfie est devenu pour beaucoup une sorte de nouvelle télé-réalité où poster provoque un moment d’émulation et consulter ne demande pas de réel effort. Dans le selfie, comme dans la téléréalité, il y a un objectif communicationnel qui est de faire vibrer le spectateur. Les deux contenus médiatiques que sont le selfie et la télé-réalité ont ainsi cette capacité  à capter les regards d’une époque et capter la manière dont les gens se regardent, à capter les discours sur ces regards. Au même titre que la téléréalité, le selfie invite à l’identification de gens comme nous  qui se mettent en scène et avec une proposition de lecture simplifiée et simpliste de la vie. Le selfie au même titre que la télé-réalité fait du « moi » une instance de spectacle.

Phénomène très individualiste donc, il comporte tout de même un désir criant de liens. Est-ce paradoxal ?

La plupart des gens maîtrisent les réseaux sociaux basiques que sont Facebook, Instagram, Snapchat qui sont un prolongement d’eux-mêmes. Il en résulte des transformations massives dans le rapport de l’autre à soi et de soi aux autres. Le but d’un selfie est avant tout d’être partagé de manière publique (twitter par exemple) ou plus intime (Snapchat, par exemple). On a besoin de partager puisqu’un selfie non vu n’existe pas, l’objectif est de provoquer du lien et du like du commentaire, de la conversation de l’échange. C’est comme un shoot quotidien.

photo pauline EG 1

Notre identité se construit dans une virtualité numérique inattendue que les sociologues et les psychologues pointent comme un « hyperindividualisme  anxieux » où l’individu, malgré la multiplication des échanges compulsifs avec les autres sur les réseaux sociaux, se retourne sur lui-même. Le goût des Z pour le selfie révèlerait ainsi une fragilité, apparaîtrait comme une béquille narcissique qui vise à camoufler la place liée au manque d’amour. Le selfie remplit l’individu d’images, de communication de soi et de communion pour combler ce manque, rôle longtemps dévolu au langage et aux projets politiques collectifs. Il permet ainsi de laisser sa trace par touches et aux autres de participer au monde.

« Je te regarde me regarder »… Une phrase extraite de votre ouvrage. Ne parle-t-on pas surtout de transparence ?

Dans la société des écrans, le « self » est toujours à la recherche d’un regard dont le selfie est le modèle idéal puisqu’il permet de regarder et d’être regardé. Dans la pensée du self, les interfaces à maîtriser ne sont pas uniquement celles de prises photographiques (regarder), mais aussi celles de la publicitarisation des contenus (être regardé via les blogs, les sites traditionnels de partage, les profils sur les réseaux sociaux). Le selfie est le prolongement d’un courant culturel qui consiste à parler de soi à travers ses goûts et ses images. Il appartient à ce « bal des egos » dont parle le psychiatre Laurent Schmitt, devenu un langage commun dans lequel l’individu exprime sa personnalité de manière hypertrophiée. Le cadre social contemporain gratifie cette mise en scène de soi et la récompense constamment par le système des likes. Le selfie est ainsi une activité au service d’un processus de sociabilité et de socialisation plus global. Pour l’anonyme, l’estime de soi ne se trouve plus uniquement dans la sphère privée mais aussi dans la sphère publique. Cette logique de l’exposition a une spécificité, elle fonctionne selon une modalité du regard qui est en effet nouvelle et que je développe et explique longuement dans mon livre : je me regarde, je te regarde et je te regarde me regarder. Cette modalité démultipliée du regard est propre au selfie. Elle renvoie directement à la théorie psychanalytique lacanienne autour du regard comme pulsion sexuelle. Cela signifie qu’elle confère à l’oeil la fonction haptique, de toucher par le regard, de dévêtir, de caresser des yeux mais aussi par le selfie de se déshabiller au regard de l’autre pour être « touché des yeux ». C’est beaucoup moins dangereux que dans la vraie vie et ca peut procurer autant de plaisir. Le sujet est poussé à se donner à voir « comme en pâture à l’Oeil gourmand de l’Autre ».

Pour vous, le selfie a-t-il un futur ?

obama selfie

Pour moi, le phénomène n’est pas qu’un effet de mode, il s’est installé durablement. D’ailleurs, il n’y pas une semaine qui s’écoule sans un phénomène selfique ! Regardez comment la romance à coup de selfies de cet été entre Rihanna et Benzema a agité la planète digitale et people. Récemment, David Cameron , le premier ministre anglais, a été pris en flagrant délit d’Easy Jet à cause d’une ado que a fait semblant de se prendre en selfie alors qu’en fait ce qui comptait dans la photo c’était l’arrière derrière plan qui attestait de la présence de Cameron dans l’avion. Ou la polémique de cet été suite au déferlement des perches un peu partout qui a obligé les plages privées ou les musées à édicter des règles de bonne conduite afin de limiter les débordements liés au phénomène comme des comportements grossiers et intrusifs. Ou encore, on ne compte plus le nombre de footballeur qui se personne en photo sur le terrain après avoir marqué un but, le nombre de politiques qui jouent le jeu avec les citoyens pendant une campagne. Regardrez ce qui se passe en moment avec la campagne présidentielle aux Etats-Unis, c’est effrayant le nombre de selfies postés. Et puis il y a les selfies effrayants comme celui de l’attentat de l’Isère où Yassin Sahli a posté un selfie avec la tête décapitée de son patron exhibée comme un trophée de guerre. Le selfie avec cette image a passé un cap dans l’horreur car il a fait plus que nous la montrer, il nous impose un individu entrain de jouir « en direct live » de son acte barbare. Avec le selfie, l’instant décisif ne se suffit plus à lui-même, il doit répondre à la logique du « j’y suis », du shoot qui capte au vol le réel. Ce petit plus fait toute la différence : le photographe ne se contente plus de saisir le moment, il est dans le moment, il fait partie du spectacle. Il est même le moment parfois. Un bon selfie m’envahit, me poigne par le vif et le soudain de la situation. Dans la photographie traditionnelle, le cliché semblait dire : « cela a été, tel que je le vois ». Avec le selfie, la photographie laisse place à un nouveau discours : « cela est, tel que j’y suis ». Il y a une toute-puissance de l’individu qui est à la fois derrière et dans l’écran, et ça ce n’est pas prêt de s’arrêter si on ne régule pas. Ce qui commence à être fait.

Yasmina Jaafar

 

 

 

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