SOPHIE BENOIT : « LA TELEVISION DE DEMAIN, C’EST AUJOURD’HUI ! LES USAGES ONT CHANGE, ADAPTONS NOUS ! »

Julien Lepers, Samuel Etienne, Nonce Paolini, France Télévisions, internet, l’avenir des contenus… la télévision est en mutation et doit se questionner. Sophie Benoit, ex-directrice des programmes internet du groupe France Télévisions et aujourd’hui consultante médias, nous dit tout sur la révolution technologique que connait le petit écran en 2016. Comment s’adapter et donner du sens ?

Réponses :

La semaine dernière a connu quelques remous avec notamment le départ de TF1 de Nonce Paolini, puis l’arrivée de Samuel Etienne sur France 3. 

Pensez-vous que le groupe public crie au jeunisme ?

Je ne pense pas que France Télévisions ait pris cette décision à la légère. Il s’agit plus ici d’une volonté de changement et de renouvellement des animateurs et des formats qu’un désir de jeunisme. Les responsables en place se soucient de la satisfaction du public. Le public de Question pour un champion ne demande pas à avoir un animateur durant 30 ans et de vieillir avec lui. Le grand défaut en télé est de penser à la place du téléspectateur. Plus encore aujourd’hui qu’hier, le public âgé a besoin de changement. Il possède un véritable pouvoir d’achat, surf sur le net, voyage et fait vivre la modernité. Donc oui, on peut aussi remplacer Julien Lepers. Ça n’est pas une question de jeunisme, Thierry Ardisson, peut revenir demain sur le service public, Claire Chazal et Anne Sinclair, qui ne sont manifestement pas de jeunes débutantes, viennent d’arriver sur FTV!

En effet, mais que dire de la méthode employée par la direction de France 3 ? Est-ce la bonne ?

Evidemment, Il y a peut-être un problème de méthode. Fallait-il entrer dans les détails, révéler son salaire ou les verbatim d’études, sans doute pas. Mais, vous savez, beaucoup d’animateurs sont tournés vers eux-mêmes et soucieux de leur carrière. Ils ont tendance à  prendre l’éviction personnellement et n’arrivent pas à prendre du recul pour analyser la démarche des chaînes.

Ne trouvez-vous pas étonnant ce soutien dont a bénéficié Julien Lepers de la part de ses confrères ? 

Oui, c’est vrai que dans cette histoire certains se sont manifestés en sa faveur. Qu’il soit soutenu par d’autres animateurs – qui auraient, eux-mêmes, peur que la chose leur arrive aussi-, très bien, mais que lui s’épanche toute la journée pour dire « On me laisse tomber » plutôt que « Je suis triste pour le public », est un problème. Donc

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dans le cas de Julien Lepers, j’aurais tendance à prendre la défense de la chaîne. Il est là depuis longtemps, donc le groupe a su le respecter longtemps puis quand on entend ses déclarations multiples notamment dans Le Supplément sur Canal+ où il dit « Mon émission »… j’ai envie de répondre que ça ne lui appartient pas. Antoine de Caunes, lui, est parti sur la pointe des pieds alors qu’on lui avait signé qu’il reprendrait à la rentrée. Ce fut brutal et pourtant… l’attitude est différente et classe.

Samuel Etienne réussit pour l’instant le pari puisque les audiences lui sont favorables, 1,5 million chaque soir. Au final Dana Astier a-t-elle vu juste ?

Samuel Etienne est un bon choix. Il est inattendu, dans son temps, bienveillant et empathique. Il faut laisser du temps pour qu’il puisse tisser un lien avec le téléspectateur mais ça semble bien parti. Je pense que les téléspectateurs ont moins souffert que Julien Lepers de ce changement.

Vous avez été la directrice des programmes internet de FTV. Quels sont les enjeux qui attendent les chaînes quant à internet  et aux modes de consommation ?

Le développement du multi-usage est une réalité immédiate que les chaînes doivent prendre en compte. Il faut rester vigilent en s’adaptant aux usages d’aujourd’hui. Par exemple, quand les journalistes médias comparent le matin à 9h00 les résultats en indiquant l’échec d’une série sur Canal+ alors qu’en face il y a une grosse série familiale, c’est dépassé ! Cette analyse-là n’a plus court puisque notre mode de consommation a complètement changé. Le replay a pris une véritable importance.

Nous vivons donc une mutation de taille…

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Oui, l’audience unique n’est plus un indicateur valable. Il faut prendre en compte l’ensemble des écrans, en particulier le mobile, majeur et incontournable. Un indicateur multi-écran va bientôt d’ailleurs être éfféctif. Les jeunes, par exemple, ne regardent quasi plus la télévision en temps réel. Les programmateurs sont devant un vrai défi. Les réseaux sociaux  d’avantage prescripteurs que les bande-annonces, prennent une telle place qu’il est indispensable d’adapter les messages. Les chaînes doivent aussi se munir d’une offre numérique de pointe, lisible partout et sur tous les supports notamment le mobile. Aujourd’hui seul Arte semble avoir pris la mesure. Même Canal+, voire France 5, qui ont longtemps été en avance, sont aujourd’hui un peu à la traine mais je sais que les nouveaux dirigeants de FTV sont sensibles à cette mutation et le choix du nouveau directeur de FTVEN semble le prouver.. Plus que les applications spécifiques, je crois plus à l’efficacité : monter des communautés autour des thèmes et fédérer autour d’une marque (chaine/émission) , la prolonger de toutes les façons possibles…

Un autre débat anime le dernier étage de FTV : la diversité et la représentativité juste des minorités. Votre avis sur un sujet qui semble avoir du mal à trouver son chemin…

Je me méfie des accusations qui poussent à une certaine bien pensance. Ceci étant dit, je reste persuadée que les fictions et les flux ont l’obligation d’être représentatif de la population française. Il ne s’agit pas seulement des noirs ou des blancs mais aussi des différentes CSP, des minorités, de ceux qu’on n’entend pas… C’est difficile de montrer les différences sociales car certains rétorquent que les mettre en image signifiait se moquer d’eux. Donc, c’est un sujet épineux. Il y a de toute évidence une attente du public mais tout reste très propre dans un décor parfait et rassurant. Le réel perturbe peut-être d’avantage. Il faudrait réfléchir –en fiction- à une nouvelle façon de raconter les difficultés même s’il y a des tentatives à succès comme « Plus belle la vie » qui essaye d’aborder certains sujets d’actualité, ou dans un genre bien différent et un peu « ovniesque »  la série « P’tit Quinquin« .

Les producteurs ne s’autocensurent-ils pas ?

Si ! C’est une attitude calamiteuse que de ne rien tenter. Il y a une volonté dommageable de tout formater ou unifier par crainte de déplaire aux diffuseurs. Les américains sont plus en avance que nous sur ces questions mais les quotas peuvent être un danger : le talent doit prévaloir, pas le nombre.

Vous avez quitté France Télévisions pour créer votre entreprise de consulting. Comment avez-vous vécu ce changement au bout de 28 ans au service du public ? Est-ce courageux de partir et créer pour un marché tendu ?

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J’ai commencé aux études et au markéting « chaîne », puis je suis passé aux manettes des programmes de France 2, enfin, j’ai pris la direction des programmes internet de l’ensemble de FTV. J’ai donc un point de vue assez large sur le contenu et la fidélisation du public ainsi que le prolongement des programmes sur les différents supports. « Le secteur du futur » comme on a tendance à l’appeler est déjà là ! C’est une erreur de penser que c’est dans 10 ans que les choses vont changer alors que nous sommes en plein dedans. En ville comme en province, le public transforme ses habitudes et aiguise son exigence.

Alors, oui, j’ai souhaité, au vue de cette expérience cumulée durant 28 ans, créer ma société en janvier 2014 SBTV Conseil (Screen-Broadcast-Trending-View), spécialisée dans la stratégie de contenus audiovisuels et travailler avec des chaînes et des producteurs qui ont le souci du contenu tous supports : quel contenu, pour qui et comment ? Et il y de quoi faire…

Quitter France Télévisions a été un déchirement car c’est une entreprise qui recèle de talents et de grands professionnels de télévision, qui s’adresse à des publics nombreux et différents selon les chaînes et constitue ainsi une des offres les plus riches du paysage audiovisuel. Mais prendre l’air, travailler avec de nouvelles équipes, permet de changer d’angle de vue et d’être au plus près de la création. Disons que c’est pas mal non plus !

Yasmina Jaafar 

Photo : Marion Gambin© 

 

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