LE TATOUAGE VU PAR LA REALISATRICE BOULOMSOUK SVADPHAIPHANE

Boulomsouk Svadphaiphane est scénariste, productrice et  réalisatrice. Elle est pour les quotas dans les médias, elle entre de plain-pied dans la guerre des financements des films mais l’artiste est aussi photographe. Elle expose cet été à la Bouagal Galerie (Paris 3) une série de photos sur l’univers du tatouage.

Rencontre :

Que pouvez-vous nous dire sur votre exposition ?

Le sujet de « Ta-Atua » m’est venu à la piscine où j’allais trois fois par semaine, il y a plus de deux ans. J’avais, bien sur, remarqué que le tatouage s’était démocratisé mais à la piscine c’était flagrant. Le mot « tatouage » vient de la déformation du mot tahitien Tatau. Ce mot est composé de « Ta » qui veut dire « dessin » et de « atua » qui veut dire « esprit, dieu ». J’ai donc eu envie, au travers de la photo, d’interroger le rapport entre le corps et le sacré. Alors que le tatouage a été dans le passé, souvent une marque stigmatisante : marquage des esclaves, des prisonniers, des déportées… pourquoi les gens, de nos jours, se tatouent-ils ? _DSC0351-netb

Quelle est votre méthode ? Et quelle suite donner à votre travail ?

Ces photos ont été réalisées en argentique, en moyen format et tirées sur deux textures de papier. Après l’exposition photographique, j’aimerais publier un livre avec ces photos et des textes pour retranscrire leurs histoires. Ces rencontres ont été riches, ces échanges m’ont nourrie mais les tatoués n’ont pas réussi à me convaincre de me faire tatouer…

D’autres thèmes que le tatouage… ? 

Oui, il y aura aussi quelques photos de la genèse de mon autre concept-photo ReNaissance. C’est un projet plus ancien que Ta-Atua mais beaucoup plus lourd pour lequel il faut du financement car l’installation demande de la construction qui ne pourra pas se faire sans ingénierie et fonds.
ReNaissance mélange la vidéo, la photographie et l’installation sensorielle pour interroger les gens sur le jour où ils sont devenus eux-mêmes et leur faire revivre physiquement une «renaissance». En partant de l’idée symbolique de la métamorphose de la chenille en papillon, j’aimerais faire vivre aux gens différentes étapes de cette transformation, du cocon à la chrysalide jusqu’à la naissance.

Vous êtes aussi réalisatrice, comment allez-vous fabriquer le long métrage « Stockholm » ?

Stockholm est le titre de travail de la comédie long-métrage que j’ai écrite il y a peu et que j’aimerais réaliser rapidement. C’est une sorte de pari que j’ai fait avec moi-même en ce début d’année 2016 et dans lequel j’entraîne un groupe de femmes et d’hommes de talents. Stockholm est une comédie alors que naturellement dans mon travail, je navigue plutôt dans des eaux obscures où j’interroge la nature humaine dans ses failles, ses défauts, ses névroses et la société dans ce qu’elle a d’aliénant.

Comment développer un projet de long en ces temps de vache maigre ?

C’est un pari aussi car j’ai voulu dans un premier temps faire entrer Stockholm dans la fabrication classique des films. J’ai essayé avec un mood-board, pendant presque un an de trouver une société de production pour développer le projet. Le projet a eu à chaque fois des retours enthousiastes mais personne ne pouvait développer le projet. Je me suis donc dit qu’il fallait mieux que je me charge de sa fabrication moi-même car à ce rythme là, le film ne verra le jour que dans 5 ans si tout va bien.

Ces dernières années, comme beaucoup d’entre nous, je me suis intéressée aux financements privés, aux soficas, aux fonds de dotations, j’ai assisté aux tables-rondes sur les systèmes de financement parallèle dans l’audiovisuel… J’ai des amis producteurs, réalisateurs, qui ont fait leurs films par leurs propres moyens et avec succès. Les circuits de diffusions sont en pleine évolution, la hiérarchie des médias est mis à mal. En un click, il est possible de toucher un public dans des dizaines de pays au même moment… Bref les temps changent et l’industrie cinématographie n’échappera pas à cette révolution.

L’histoire de Stockholm qui est une comédie où il y aura des rollers, des casseroles et surtout d’une prise d’otages, se prête pour moi pour ce montage financement privé, participatif.

Certains m’ont prévenue que de vouloir se mettre en marge de la production cinématographique classique n’était pas la meilleure solution car il y a un risque d’être marginalisée, rejetée, snobée… mais il m’est difficile de ne pas sauter à pieds joints dans une révolution industrielle qui est déjà en marche. Ce n’est peut-être pas la meilleure solution car elle est précaire mais elle permet de rester dans une dynamique de création et d’avoir la maitrise de ses projets.

Le principe de réalité va surement me rattraper mais au moins j’aurai fait de mon mieux et j’aurai essayé. J’ai une deadline dans la tête pour le tournage mais comme je ne suis pas complètement inconsciente je suis capable de réajuster mon désir de réaliser à la réalité.

Parlez-nous de votre casquette de scénariste ?

Mes différentes activités, notamment la production m’ont un peu éloignée de l’écriture mais ces dernières années j’ai inversé la vapeur pour faire ce que je préfère réaliser et écrire.

Après avoir fait de longues études de droit (Université et Institut d’études judiciaires), j’ai fait un DEA de cinéma, Tv, photo, médias, où j’ai eu Jean-Paul Török comme professeur de scénario. Il a travaillé avec Claude Sauté et Jean-Luc Godard et nous a appris également la méthode américaine. Il faisait pleurer les 4ème années et dans notre atelier de 5ème années, où nous étions 8, il avait un rapport de force différent avec chacun.

La première année, je signe mon premier contrat avec la société de production de Thierry de Navacelle TNVO. Comme cela arrive souvent dans le cinéma, le projet de long-métrage reste au stade du développement mais grâce à ce projet je reçois ma première paie de scénariste et je fais mes début professionnels dans le cinéma.

Certains scénaristes ne peuvent pas écrire à la commande, pour ma part cela ne me dérange pas (Merci M. Török et Merci Thomas Gilou !). J’aime les cahiers des charges lourds, strictes car cela me force de trouver des solutions pour répondre à la commande tout en essayant de mettre mon point de vue, de moi dans les histoires.

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Sophie Deschamps, Présidente de la SACD

Je suis aussi adjointe-sociétaire à la SACD. C’est un système d’avancement automatique qui répond cependant à des critères précis. J’en parle surtout pour signaler que nous ne sommes que 22% de femmes à avoir ce grade au sein de la SACD, alors que nous savons aussi bien écrire que les hommes. Alors Mesdames prenez vos plumes !

Le CSA impose sous peine d’amendes le respect de la représentativité des minorités dans les médias. Pensez-vous que cette menace ait un sens ?

La question de la représentativité des minorités dans les médias est un combat que je mène depuis de longues années, au travers de think-tanks, d’associations, au cours de réflexions avec mes amis, avec mon travail. Imposer le respect de cette représentation par des amendes n’est pas une mesure qui me choque. Dans les faits, le CSA exerce ses pouvoirs de manière graduelle avant de vraiment sanctionner et l’amende est apparemment l’un des derniers recours.

Les quotas vous choquent-ils ?

Au cours de ces dernières années, lors des débats et réflexions auxquels j’ai participé, j’en suis venue à l’idée qu’il faudrait même instituer des quotas lors de contrats-cadres sur une période donnée pour 5 ans, 7 ans, 10 ans, par exemple, pour forcer le changement, pour que cette représentativité s’installe et devienne une évidence. J’entends bien les vœux pieux, les mêmes constats d’échecs depuis ces 10 dernières années qui reviennent à chaque table-rondes (où on n’invite souvent malheureusement pas les premiers concernés pour parler d’eux, de leurs expériences, de leurs métiers) et qui se soldent souvent par les mêmes rengaines «c’est pas bien» mais sans jamais proposer de solutions.

Le recours aux quotas ou à l’incitation par des aides, des primes si on est pour la méthode douce, sont de terribles constats d’échec car cela prouve qu’une partie des citoyens français sont des citoyens de 3ème zone qui faut faire entrer de force ou par des récompenses dans le paysage audiovisuel. Cela démontre combien notre profession est immature et clivante alors que la diversité est une composante naturelle de la France,  de notre monde d’aujourd’hui et que nous ne pouvons plus repousser à demain l’évolution qui est de toute façon en marche. Il y a urgence car la cohésion sociale passe aussi par le respect de la représentation de la diversité (que j’entends de manière large) dans les médias.

Quel est votre coup de cœur cinéma 2016 ?

lvphoto Boul copie

L’année est encore jeune et parmi les films que j’ai vus et je n’ai pas tout vu !  Les Innocentes. Le scénario, basé sur une histoire vraie, est classique mais bien écrit , avec de bons mots, des personnages bien caractérisés, de la dureté transcendée, de l’humour aussi, de l’émotion beaucoup. La réalisation est très réussie, la photo belle, les personnages sont bien interprétés, la narration est fluide. On sent l’amour que porte la réalisatrice à son histoire, à ses comédiens. Un beau moment!

Un coup de cœur aussi car c’est un film français, tourné à l’étranger (Pologne), en plusieurs langues, réalisé par une femme (Anne Fontaine) qui collabore à nouveau avec la directrice de la Photo Caroline Champetier, avec une pluralité de rôles féminins. Pour moi, cela doit être ça aussi le cinéma français, de belles productions ouvertes au monde, avec une polyphonie de langues, de beaux rôles pas uniquement masculins.

Yasmina Jaafar

Photos : Lena Villa

 

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