QUAND LE CINEMA REPOND A NOS NEVROSES… LES ECLAIRAGES DU Dr OLIVIER BOUVET DE LA MAISONNEUVE

Le Dr Olivier Bouvet de la Maisonneuve publie « Narcisse et oedipe vont à Hollywood » (Odile Jacob). Un ouvrage étonnant qui fait le lien entre le 7ème Art, la panne créative et nos émotions enfantines enfouies. Apprendre à les libérer pour pouvoir créer.

Explications :

Dans « Narcisse et oedipe vont à Hollywood » vous faites le lien entre la création et la dépression. Comment pouvez-vous résumer votre constat ?

Le fonctionnement psychique est un mouvement permanent, l’adulte se crée dans l’enfant en suivant l’impulsion venue du désir, puis il aspire à la paix que lui apporte la maturité qui le rend stable. Le fonctionnement narcissique hérité de l’enfance cède la place à l’organisation œdipienne de l’adulte. Mais on n’a rien sans rien et le prix à payer est une perte de la créativité. Ceux qui font tourner le monde n’ont pas besoin de cela ! Pourtant, certains d’entre nous ne deviendront jamais tout à fait mûrs et garderont en eux cette étincelle d’innocence qui leur permet de croire qu’ils sont capables d’ajouter à la beauté du monde. Leur potentiel créatif les rend fragiles car il s’accompagne d’un certain degré « d’immaturité ». Les enfants le savent et ils créent sans compter, mais l’opinion commune qui nous enseigne que la sensibilité est une tare et la créativité une perte de temps peut vite pousser des gens doués à douter d’eux-mêmes et de leur potentiel. Le paradoxe est qu’ils deviennent alors des adultes fragiles vis-à-vis de la dépression : un défaut biologique, un traumatisme ou, tout simplement l’ennui les feront basculer dans la panne. Bien sûr, cette opposition est caricaturale, elle dessine deux pôles entre lesquels nous nous situons tous dans la vraie vie : stables et matures quand il faut tenir, créatifs et souples quand il faut avancer. La fragilité est une notion relative, tous nous pouvons déprimer quand l’épreuve nous submerge et tous nous pouvons guérir et accéder à notre créativité.

Créer pour s’affranchir de la douleur ou la douleur empêche-t-elle la création ?

olivier bouvet dr

La douleur psychique que nous appelons angoisse est à la fois la première cause et la première conséquence de la dépression, mais c’est aussi un trait constant de la vie psychique. Nous naissons tous dans la douleur qui constitue notre premier affect et génère nos premières émotions. Lorsqu’elle dépasse un certain degré, la douleur est intolérable et elle suspend la créativité, voire même le fonctionnement psychique dans les formes graves. Un peu d’angoisse, au contraire, peut mobiliser les énergies et elle annonce alors la venue du désir. Les comédiens tiennent à leur trac, il leur noue le ventre avant de passer en scène, mais, à ce prix, ils savent qu’ils seront bons. Une fois dans son jeu, le comédien incarne la pièce et transmet aux spectateurs la créativité de l’auteur, du metteur en scène et de tous leurs collaborateurs. Ce qui est créé, ce sont des représentations et elles nous protégeront des nouveaux traumatismes qui pourraient faire revenir la douleur. Créer, c’est toujours vaincre la douleur et donner à ceux qui souffrent encore les moyens de s’en sortir. Créer, c’est toujours créer l’humanité.

Le cinéma est-il devenu le nouveau paradigme pour comprendre les mythes anciens ? Et la dépression ?

Le cinéma, entendu au sens large, a cette particularité de devenir un média universel. Bollywood et Nollywood produisent chacun aujourd’hui plus de films qu’Hollywood. Internet a pris le relais des cassettes piratées pour répandre partout l’art des images vivantes. Notre planète vit aujourd’hui un événement unique dans son histoire : elle est close ! Aucune société, ou presque, n’échappe au maillage des échanges et peu à peu se constitue le fameux village planétaire qu’annonçait Mac Luhan. Une humanité nouvelle émerge qui ne peut plus fonder son identité sur la haine et le rejet de groupes inconnus dont on dénie le caractère humain. Cette société doit pouvoir se penser et se construire une identité à travers des mythes qui seront certainement bâtis sur les mythes anciens, mais qui doivent aller au-delà pour faire face à la nouveauté radicale à laquelle elle est confrontée. Le cinéma n’est certes pas la seule ressource de ce siècle, mais il permet un discours qui entre partout car il n’est pas repéré comme idéologique ou sectaire.

Simultanément, face à notre besoin social de créativité, nous constatons une augmentation constante de la dépression qui neutralise les potentiels les plus brillants et les plus inventifs. Parce que les cinéastes créent pour se guérir de leur dépression, alors ils ont toute leur place dans l’effort social que nous devons faire pour venir à bout de cette entrave. La dépression des sociétés doit se soigner dans le même mouvement que celui qui traite les individus. Les médicaments ne sont pas les mêmes, mais le fond de la psychothérapie est identique : toujours plus de représentations, plus de mots et plus d’émotions.

Comment avez-vous sélectionné les films qui illustrent votre propos ?

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Il me fallait des films qui parlent de la dépression sans la travestir ce qui n’est déjà pas évident. J’ai ensuite choisi des films assez consensuels dont je pensais que mes lecteurs pourraient les avoir vus et assez bons pour que je puisse leur conseiller de les voir. Enfin, mon approche a l’inconvénient de « spoiler » le film puisqu’elle en dévoile l’intrigue et les arrière-pensées, j’ai donc choisi des films un peu anciens pour ne rien gâcher !

Que sont « les émotions perdues » ?

Les émotions constituent le langage du corps, c’est le registre d’expression qui apparaît le premier dans la vie psychique, avant le langage. Les émotions permettent une communication rapide, mais peu fiable ; elles sont à la base de notre identité et de notre accès à la vérité, mais elles deviennent douleur lorsque le relai n’est pas pris par les mots. Nous combattons alors l’angoisse par le déni qui chasse les émotions dans l’inconscient. Le résultat est une curieuse indifférence avec un savoir que permet le maintient des représentations langagières, mais avec perte de la vérité et de l’identité. Les émotions perdues par le déni reviennent dans le corps sous forme de somatisation, dans des passages à l’acte ou des projections, mais elles sont incompréhensibles et néfastes. Créer des mots nouveaux et bienveillants pour les offrir peut permettre aux sujets blessés de lever leur déni et de retrouver dans leurs consciences ces émotions qui constituaient la clef de leur accès au désir.

La dépression est un mot galvaudé. Quelle en serait la définition réelle ?

Le terme dépression désigne deux choses d’où l’ambiguïté. Au sens médical, c’est une maladie psychosomatique qui associe la défaillance du corps, la panne, à celle du psychisme. C’est un tableau clinique qui peut être évalué, il justifie une prise en charge par un médecin bien formé. Au sens psychanalytique, la dépression est un fonctionnement psychique qui se caractérise par une perte de fonctionnalité du moi, l’instance organisatrice des défenses et de la conscience. Le fonctionnement dépressif peut se manifester de façon patente par des crises dépressives, la dépression au sens médical, mais il est volontiers latent et c’est lui qui constitue la cible du travail analytique. La dépression, en tout cas, n’est pas la déprime populaire dont la définition reste vague et qui évoque surtout des moments pénibles, réactionnels et réversibles sans l’aide d’un thérapeute.

Votre approche est inédite : le 7ème Art pour comprendre la dépression. Mais pouvons-nous utiliser comme référence tous les autres Arts ou seulement le plus populaire ?

La dépression est une pandémie qui menace la vie sociale comme l’équilibre individuel. Maladie de la créativité, elle justifie bien sûr l’effort de tous les créatifs et il ne faudrait surtout pas restreindre la créativité à l’art. Créer, c’est faire advenir quelque chose qui n’existait pas avant, c’est possible et nécessaire dans tous les domaine de la vie humaine : une mère de famille, un politicien, un ingénieur ou un paysan, tous nous devons participer car il y a dans la vie psychique un principe d’entropie qui fait de la stabilité une forme de régression. Les artistes ont cependant un rôle particulier car ils nous donnent des mots ou des émotions nouvelles qui nous permettent de relever la tête. Les musiciens ouvrent nos oreilles et les peintres nos yeux, les plasticiens nous rendent nos mains et les danseurs nos jambes ! Mais le travail sera long, alors laissons le mot de la fin à Raymond Lévesque :

« Quand les hommes vivront d’amour,

Ce sera la paix sur la terre

Les soldats seront troubadours,

Mais nous nous serons morts, mon frère »

Yasmina Jaafar

 

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