OBAMA/TRUDEAU : LE REGNE SANS PARTAGE DU SELFIE DANS LE DOMAINE DE L’IMAGE

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Par Pauline Escande-Gauquié – Sémiologue @semioEye

Pour sa dernière campagne, Apple a sélectionné des clichés amateurs et professionnels pris avec l’i-phone 6 qui se retrouvent affichés en grand sur des panneaux publicitaires un peu partout dans le monde. Ainsi, en ce moment à Paris, on peut voir une photographie géante signée « Photographié avec l’iPhone 6 » surplombant l’entrée de la gare Saint-Lazare. 53 clichés venant de 41 photographes dans 26 pays ont été sectionnés, trouvés sur les réseaux sociaux et sites de partage. L’accent a été mis sur les portraits et les selfies. Cette campagne révèle un engouement triomphant pour la photographie numérique sur l’espace social et plus particulièrement pour le genre portrait et autoportrait. La révolution selfique, démocratisée en 2012 avec notamment le cliché mondialement connu des Oscars 2014, a ainsi encore de belles années devant elles.

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Les selfies sont devenus une prise de parole numérique incontournable.

Ils contribuent à fabriquer l’actualité de l’anonyme et de la célébrité en promettant « un soi image » selon Bertrand Naivin extrêmement captif à défaut d’être captivant. Le selfie a ainsi muté vers une gnose collective compulsive qui amène à une connaisse de soi et une reconnaissance de l’autre sur des écrans difractés. Ce « faire-soi » est devenu un genre tellement performatif et performant qu’il sert largement un monde soumis au marketing et à la facticité publicitaire comme le révèle le dernier selfie de Barack Obama en compagnie de Justin Trudeau, en visite récemment à la maison blanche.

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Quoi de mieux qu’un selfie pour sceller l’invitation de Trudeau à Washington qui marque un tournant dans les relations entre le Canada et les Etats-Unis. Cela faisait vingt-ans qu’un Premier Ministre canadien n’avait pas été reçu à la Maison Blanche. Le roi des selfies et de la viralité adoubé par Barack Obama en personne !  De la même manière que la décontraction de Barack Obama a été critiquée par les médias et par le camp républicain, Justin Trudeau est taclé par l’opposition de Premier ministre qui devrait « peut-être arrêter de se servir de son téléphone pour faire des selfies », a déclaré la patronne des conservateurs Rona Ambrose. Or, Justin Trudeau tout comme Barack Obama en 2008 a gagné la campagne présidentielle de novembre 2015 par l’usage massif des réseaux sociaux. Si les deux hommes incarnent une rupture par leurs convictions politiques sur le domaine social et environnemental, ils représentent aussi cette nouvelle figure du politique au physique sportif et jeune qui joue le jeu de la modernité à coup de selfies et de posts sur les réseaux sociaux. La « cool attitude » affichée par ces deux politiques, leur décontraction, leur spontanéité sont dignes d’une production hollywoodienne tant elles sont médiagéniquement parfaites. L’authenticité si recherchée et appréciée par le citoyen semble la qualité naturelle de ces hommes de pouvoir qui n’ont qu’un objectif : maintenir une popularité par la relax visibilité …

Le plus déroutant est de constater comment la matrice selfique a aussi été récupérée par le plus effrayant des narrateurs : le terroriste.

Que dire de ces selfies successifs d’Omar Mateen avant qu’ils ne deviennent les portraits circulants dans les médias du monde entier du tueur ayant accompli le massacre du Pulse à Orlando.

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Sur ces selfies, on découvre un jeune homme de son temps qui se met en scène. Cette série de photo d’Omar qui se shoote légèrement à la verticale, le bras plié pour mieux se cadrer, avec un sourire plus ou moins léger voir en selfish (sourire en bouche de poisson) entre tout droit dans les jeux de rôles de toute une génération. Après le massacre odieux, ces clichés sont autre chose. Ils sont le visage d’un terroriste qui abjure par la mort et par le chaos. Omar devenu criminel a inscrit sa trace numérique sur la toile et transformé le regard sur ces selfies qui apparaissent comme une sorte de nébuleuse à la fois hyperéelle et irréelle d’un homme aux multiples selfs (soi). Ne nous y trompons pas, aucun selfie ne peut éclairer rétrospectivement car ce self-imagé est une expression corporelle et visuelle qui ne livre pas grand chose de l’essence même de l’individu. Le selfie est un simulacre.

Médias otages…

En France, le double assassinat au couteau, qui a visé un couple de policiers poignardé à mort, a été médiatisé par un terroriste solitaire aussi, Larossi Abballa. Retranché au domicile de ses victimes le terroriste s’est ensuite self-filmé durant 13 minutes via Facebook Live, l’outil de diffusion en direct du réseau social, dans une vidéo publiée par l’agence A’Maq, liée au groupe jihadiste. Dans le cas de Larossi Abballa, il y a la construction identitaire d’un avatar créé sur un compte Facebook au nom du boxeur Mohamed Ali afin d’être vu par le plus de monde possible. Le terroriste a donc été l’auto-promoteur de son crime. L’espace numérique est ainsi le lieu où l’arbitraire criminel d’un seul homme et l’évènement self-médiatisé de son acte sont possibles.

Le self cliché ou filmé a donc irréversiblement été détourné. Certes, il fait de l’écran une vitrine mais aussi un sas d’entrée et de sortie ouvert à toutes les possibilités d’hyperréalisation et donc de pulsions. Le self-media est une violence qui implose. Cette violence n’est pas explosive puisqu’il ne libère pas. Au contraire, cette violence se fait dans une signification lancinante du social et du partage, celle du réseau. La self-médiatisation est un foyer d’implosion car elle se veut une forme de défi à l’hégémonie des institutions médiatiques traditionnelles, un séisme lent où l’individu fait appel à une communication venant de la base.

Derrière le self-media, c’est bien une idéologie de la parole libre, de la participation tous azimuts qui est mobilisée où informer est devenu une technique de de la captation et du regard et non plus un besoin de donner du sens. Le self-media s’inscrit donc dans l’hypothèse de Baudrillard de « Simulacres et simulations du réel » où le faire communiquer se nourrit de sa propre mise en scène. Au lieu de produire du sens, le self-media dépérit dans la stimulation (regarde-moi) et la simulation (comme ma vie à l’air festive, comme je suis belle, etc.). « De plus en plus l’information est envahie par cette sorte de contenu fantôme, de rêve éveillé de la communication » avertie Baudrillard. Le self-media participe ainsi à cette surenchère du simulacre du plus réel que réel que Baudrillard appelle l’hyperréel. Ces signes surconsommés de l’autre n’ont plus rien à voir avec le sens, c’est à dire avec la capacité de représentation. Dans le self-media il y a peu de réflexion (comme dans l’argumentation), peu de transcendance (comme dans l’utopie), peu de projection (comme dans le politique) mais essentiellement la mise en place d’une réalité où le nouveau modèle est celui d’un individu halluciné dans le collectif qui, quel qu’il soit (anonyme, politique, célébrité, etc.), s’ingénue à produire les couleurs du réel, du banal, du vécu, du quotidien voir de l’horreur. Le self-media serait-il alors l’incarnation d’une machine médiatique totalement dérèglée qui sombre dans une forme d’anarchie théâtralisée dont le seul objectif est de faire du bruit ?

 

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