BENOIT PHILIPPON : DE LA REALISATION CINEMA AU ROMAN NOIR

Benoît Philippon est réalisateur, scénariste et maintenant romancier. Il publie « Cabossé » aux éditions Gallimard/série noire. Deux destins se croisent pour le meilleur… et pour le pire. Nous avons voulu savoir quels sont les liens qui existent entre une écriture cinéma et celle d’un roman.

Rencontre :

Vous êtes réalisateur. Comment vous est venue l’envie du roman ?

L’envie était de maîtriser une forme narrative de A à Z sans passer par le circuit lourd de validation du cinéma (financement, équipes etc…). J’étais à un point où j’avais besoins de raconter une histoire sans censure, pour y exprimer tous les thèmes qui me tenaient à coeur, d’une façon noire, rugueuse, puis lumineuse, sans vouloir justifier mes choix. La littérature est finalement l’espace créatif ultime. On est seul avec son stylo (ou personnellement son ordinateur), et la matière couchée sur le papier est l’œuvre finale. Point. Après des années dans le cinéma, j’avais besoin de cette « simplicité » et donc de  cette essentialité.

Que ressentez vous pour cette première ?

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Beaucoup de satisfaction. J’ai écrit « Cabossé » pour moi. Pour le plaisir de l’exercice et pour l’urgence et le besoin d’exprimer. Je ne pensais pas que ça intéresserait un éditeur. Je ne connaissais pas le circuit ni le marché de l’édition, mais quand on cherche à monter un film, on entend souvent ce couperet qui est en train de tuer la créativité « ton projet n’est pas dans le marché« .

Comprendre : c’est pas une comédie grand public avec une des trois stars qui font des entrées. Avoir réalisé un œuvre aussi personnelle que « Cabossé« , avec un éditeur aussi prestigieux que Gallimard et recevoir des retours critiques aussi positifs, c’est une grande victoire. Ca fait un plaisir immense. Et ça donne envie de continuer à créer. Et à rester sincère.

Le genre roman noir est-il votre préféré ? Et pourquoi ? 

Je ne lis pas particulièrement de roman noir. D’ailleurs, j’avoue ne pas être un grand lecteur. Je suis surtout cinéphile. Et tous les genres me plaisent. Mais c’est vrai que les codes du noirs sont jubilatoires, parce qu’ils permettent d’aller loin dans les extrêmes, de pousser les ambiances, dans leur aspect palpable, sensuel, cinématographique. Et ce qui m’intéresse c’est d’ajouter dans ce « cliché », l’humain, les personnages, l’exploration et l’approfondissement des émotions, des sentiments. Allier une forme pop, fun, clichetonneuse à un fond plus profond et sincère

Les dialogues rappellent l’écriture cinéma, un style direct et efficace. Votre casquette cinéma semble être un atout…

J’imagine que oui. J’aime l’impact des dialogues, j’aime aussi jouer avec des effets de montages, clore mes chapitres sur des cliffhangers, jouer sur des ruptures de rythmes, des ralentis, des accélérations, avoir une « mise en scène » du texte très visuelle dans les situations. En gros, j’ai écrit Cabossé comme un scénario en soignant particulièrement les didascalies.

Les femmes sont fortes et jusqu’au-boutistes dans votre livre. Est-ce un roman féministe ?

Ah, ça me fait plaisir de lire ça. Oui, c’est un roman féministe, en tout cas qui rue dans les brancards sur l’image édulcorée, avilie ou faire valoir de la femme qu’on trouve tellement souvent au cinéma et… partout en général en fait. En tant qu’homme, je pense qu’il est important d’ouvrir sa gueule, de ne pas cautionner le machisme ambiant. Alors oui, les personnages de femme me passionnent, parce qu’elles sont fortes et fragiles à la fois. Et complexes. Et j’entends d’ici la levée de bouclier sur la fragilité des femmes, mais on a la même chez les hommes. Roy c’est une machine de guerre, un bunker autour d’un petit cœur qui bat, fragile, lui aussi. Je voulais montrer la part féminine de ce Minotaure. C’est l’éternel équilibre entre le masculin et le féminin qui fait l’harmonie, chez la femme comme chez l’homme.
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C’est le précepte du Ying Yang. Je vais pas me lancer dans un grand débat, mais effectivement je parle beaucoup des déséquilibre de nos rapports humains parce que les mecs sont trop focalisés sur la taille de leur bite.
Dans ce roman je parle aussi d’homophobie, de toutes les formes de rejets et d’intolérance de quelques bas du front qui n’ont pas appris à réfléchir et qui rejettent la différence. Qui préfèrent la détruire plutôt que la comprendre. Pour en revenir aux codes du noirs, ils permettent d’illustrer des coups de gueule avec des scènes visuelles, marquantes, qui j’espère prêtent à réfléchir. C’est comme Mamie Luger. Une grand mère de 102 ans qui se protège d’un Luger qu’elle a piquer à un nazi qui a essayé de la violer et qui depuis a dézingué ses cinq maris qui, pour des raisons différentes, ne la respectaient pas en tant que femme, c’est une fable sur le rapport homme-femme. Bon, d’accord, on est pas chez La fontaine, mais c’est une fable noire qui permet de pousser la situation à l’extrême et illustrer la colère de cette femme qui s’est battue dans un monde d’hommes.

Pensez vous déjà à votre prochain roman ?

Oui. Ce sera l’histoire de Berthe, dit Mamie Luger, justement. Une serial killeuse féministe au cour du siècle dernier

Vos autres projets cinéma ?

Pas mal de choses sur le feu. J’écris toujours pour l’animation, dont les prochains films d’Alexandre Heboyan, avec qui j’ai fait Mune. Et j’espère bientôt retourner derrière la caméra. J’ai plusieurs scénarios en cours de financement, un pour enfant, un dans la veine de « Cabossé« . Tant que rien n’est officiel, je préfère ne pas en dire plus. A voir lequel se montera. Et la grosse envie d’adapter Cabossé au cinéma dès que je trouve le producteur que le projet excite.

Yasmina Jaafar

 

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