THIERRY LE LURON OU L’HISTOIRE D’UN ANARCHISTE SUR PARIS PREMIERE

Thierry Le Luron a disparu le 13 novembre 1986. Paris Première a décidé de rendre hommage à l’artiste le 14 novembre. Un génie de l’imitation, celui qui a su rendre spectaculaire et populaire cette discipline. Le documentaire « L’humour de ma vie » réalisé par Isabelle Siméoni, Fabrice Gardel, Fabrice Buysschaert et Christine Bernardet, témoigne d’une époque loin de la nôtre.  Doté d’une ambition folle et d’une irrévérence séduisante mais féroce, Thierry Le Luron nous rappelle que (l’auto)censure est une arme retournée contre la pensée. De quelle créativité aurait-il fait preuve face à la victoire de Donald Trump ?…

Rencontre avec Isabelle Siméoni.

La musique et le ton emprunté par la voix off sont joyeux. Est-ce pour traduire la personnalité de Thierry Le Luron ?

Effectivement, Thierry Le Luron était une personnalité joyeuse, il a commencé sa carrière en chantant et la musique a toujours joué un grand rôle dans sa vie. Lui-même se définissait comme un noctambule et fréquentait assidument les boites de nuit, donc cette ambiance musicale gaie et rythmée lui correspondait intrinsèquement. Par ailleurs, nous souhaitions raconter l’histoire d’un homme dans son époque, une époque gaie et légère, et la musique est un formidable vecteur émotionnel et historique.

Quant à la voix off, Juliette Armanet, qui est également chanteuse et sait parfaitement utiliser la bonne mélodie, offre effectivement au récit, une fraîcheur qui s’accorde parfaitement à l’atmosphère du film. 

Pensez-vous que le souvenir de Thierry Le Luron soit encore présent dans les esprits français ?

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Son souvenir est certes présent, il fait partie du patrimoine audiovisuel français, mais a disparu à 34 ans, et nous avions le sentiment que son image était restée figée : celle du gendre idéal un peu réac, en totale contradiction avec sa personnalité.

Il me semble que le propre de l’artiste est de se renouveler, d’évoluer artistiquement et que son incroyable destinée s’est achevée avant qu’il n’en ait eu le temps. Par exemple il voulait faire carrière comme producteur et il a même lancé des artistes comme Pierre Douglas, qui témoigne dans le documentaire. Ce que l’on ambitionne avec ce film, c’est de restituer une vision juste de l’artiste : celle d’un tout jeune homme extrêmement talentueux, d’une incroyable modernité, précurseur des Guignols, engagé contre toute forme de censure, courageux aussi, dans le seul objectif de nous faisant rire. 

Selon vous, serait-il à l’aise dans la France de 2016 et les réseaux sociaux ?

Le Luron visitait les Etats-Unis plusieurs fois par an, il adorait les nouveautés technologiques comme le prouvent les archives où on le voit préparer ses spectacles avec les dernières nouveautés son et lumière. C’était également l’homme de la « punch line » donc je pense qu’il aurait adoré twitter et tous les moyens de communications actuels. J’en conclue que d’un point de vue professionnel, il aurait surperformé sur les réseaux sociaux. Quant à sa vie privée, nous n’avons évidemment pas la réponse à ces questions.

La télévision lance l’artiste avec force. A l’heure où tous les commentateurs prévoient la fin de la télé, est-ce qu’une telle carrière est encore possible sans un média de masse ?

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C’est une vraie question à l’heure des multi-écrans. Cependant, je suis convaincue que le talent et la détermination prévalent sur toutes les difficultés et Le Luron ne manquait ni de talent ni de détermination comme vous pouvez vous en rendre compte dans le film. J’imagine que Thierry Le Luron aurait été une star de l’humour sur le net, et qu’il aurait trusté tous les écrans, tv, mobile, tablettes. Par ailleurs, c’était un homme de spectacle, il lui arrivait de faire plus de 365 galas par an. Je pense que dans son cas précisément, le succès aurait été au rendez-vous quoi qu’il en soit. Quant à l’avenir de la télévision, nous vivons une véritable révolution industrielle forcément complexe mais également enthousiasmante. Et à ce propos, en plus du documentaire, l’Ina fait cause commune avec Virginie de Clausade qui sort le livre « De bruit et de fureur » aux Editions Plon et nous avons également initié une campagne digitale avec Paris Première précisément pour les réseaux sociaux. Ce genre d’écosystème est une proposition innovante où la communication de la télévision lui offre d’autres accès à d’autres publics. En vraie optimiste je vois ces changements comme des opportunités. 

Le documentaire nous apprend qu’il était anarchiste et non de droite. Une vérité se rétablirait-elle ?

C’était une des grandes ambitions du film : révéler l’homme secret et analyser les véritables motivations qui poussait Thierry Le Luron à s’attaquer aux puissants. Nous avons fait un énorme travail de recherche d’archives grâce aux différents fonds de l’INA. Nous avons également tout lu, de son autobiographie aux biographies, et enquêté auprès de certains de ses plus proches amis.

Notre conviction est qu’il était effectivement un anarchiste : Il avait une très fine analyse des politiques et de leur manque d’authenticité. En grand observateur, il savait décrypter l’intention derrière le slogan. Et surtout en bon potache, il adorait lancer un pétard dans la foule et jubilait de voir comment ça allait exploser. 

Le projet a-t-il immédiatement séduit Paris Première ?

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Suite au succès du précédent documentaire « Jean Yanne reviens, on est devenu trop cons » également produit par l’INA avec Paris Première, nous avons évoqué ensemble la réalisation d’autres portraits de personnalités drôles et impertinentes. Des talents à l’humour corrosif qui s’attaquaient au pouvoir en place sans craindre la censure. C’est Paris Première qui a proposé Thierry Le Luron. Et dès le début de notre enquête nous avons réalisé que l’image de cet artiste avait été sérieusement sous-estimée et que nous avions l’opportunité de raconter une histoire inédite sur un personnage extrêmement populaire.

Paris Première est un partenaire formidable : On a pu raconter l’histoire sur une durée de 90mn, avec un commentaire très présent qui porte le récit. On a utilisé aussi bien des archives en noir et blanc (qui parfois effraient certains diffuseurs) qu’en couleur et on a pu choisir les intervenants qui nous semblaient les plus judicieux pour porter le propos que l’on souhaitait raconter.

Il faut connaître parfaitement son ADN et son public pour offrir une telle liberté de ton. C’est une grande qualité chez un diffuseur parce que ça transmet une confiance formidable aux auteurs, aux réalisateurs et aux producteurs avec lesquels il travaille.

Yasmina Jaafar

 

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