FRANCOIS HOLLANDE : UN « JE-SUIS-A-VOUS » POLITIQUE

Bernard Cazeneuve a rendu, hier, un hommage de taille à François Hollande. Le Président s’en va mais retour sur une méthode de gouvernance grâce au Philosophe des images Bertrand Naivin. La normalité comme arme contre soi-même ? Le « tout-montrer » et ses revers. 

Par Bertrand Naivin, Philisophe des images

 photo-bertrand-naivin

De l’avis général, jamais président français n’avait jusqu’à présent autant exposé la « normalité » de la fonction présidentielle. François Hollande fut aussi le premier à ne pas se représenter à sa propre succession en annonçant cette décision à la télévision (TF1, France 2 et M6) à la surprise générale et en ne prévenant les journalistes qu’au dernier moment.

Cette exposition peut à bien des égards être vue comme symptomatique d’une société, la nôtre, obsédée par l’écriture de soi. Voyant le chef de l’état comme une figure qui fait l’histoire, celui qui avait été Premier Secrétaire du Parti socialiste a eu tout au long de son mandat le souci d’aider journalistes, analystes et artistes à écrire la page qui serait la sienne dans les manuels. Jusqu’à en rédiger lui-même et contre toute attente la dernière phrase, sans laisser aux futurs électeurs – de la Primaire ou de l’élection présidentielle – le soin de l’écrire à sa place.

C’est ainsi que le dessinateur Mathieu Sapin fut invité à parcourir les couloirs de l’Élysée pendant un an – de juillet 2013 à juin 2014, puis pour la période des attentats des 7 et 9 janvier 2015 – pour Le Château, une bande dessinée parue chez Dargaud en 2015, et que le scénariste et réalisateur Yves Jeuland put suivre le président et le responsable de la communication de l’Élysée Gaspard Gantzer de l’été 2014 au début de l’année 2015 pour tourner « À l’Élysée, un temps de président », diffusé sur France 3 le 28 septembre 2015. Lui qui voulait être un président normal a alors rejoint la normalité de ses « compatriotes » : celle de l’ « auto-reporting » qui consiste à documenter les petits riens de son existence en les prenant en photo avec son Smartphone pour ensuite les publier sur sa page Facebook ou son compte Instagram, et dont sont de moins en moins exempts les personnalités publiques de notre temps.

Ce désir de se donner à voir sans artifice et sans réserve, comme celui de préférer la modestie du mouvement continu à l’immobilité altière de la pose et de la stature, étaient déjà en germe dans le portrait officiel qu’avait réalisé en 2012 Raymond Depardon du nouveau président élu. Ce dernier y apparaît en effet dehors, dans le jardin de l’Élysée, mais surtout sans apparat, sans prestance, sans aura. Les mains « sorties des poches » comme pour mieux montrer son envie de se mettre au travail, sorte de président ouvrier, il nous fait l’effet d’un homme que l’on vient de rencontrer par hasard au détour d’une ballade dans le parc élyséen, lui-même semblant surpris de se trouver là. De l’auto-reporting phonéographique – photographie avec un téléphone – cette image partage donc l’instantanéité et la familiarité de ces petits soi sans importance que l’on essaime sur les réseaux sociaux. Loin de la prestigieuse bibliothèque garnie de livres reliés « pleine peau », à l’abri du soleil qui resplendit derrière lui, il nous regarde de son sourire « bonhomme ». Il n’est alors plus le Roi-soleil, il est le président-ombre. Celui des confidences faites sans filtre ni mesure à des journalistes (Un président ne devrait pas dire ça, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, paru aux éditions Stock en 2016), celui du discours sous une pluie battante et sans parapluie sur l’île de Sein le 25 août 2014, celui des revirements politiques et des remaniements ministériels à répétition, celui qui va la nuit rejoindre son amante Julie Gayet en scooter, celui enfin des « sans dents » et autres expressions « off » livrées en 2014 par son ex-épouse, la journaliste Valérie Trierweiler (« Merci pour ce moment », éditions Les Arènes).

Dès lors, si l’ethos 2.0 se caractérise aujourd’hui par ce partage d’un quotidien que nous avons aujourd’hui l’obsession de livrer à nos « amis » et contacts, le mandat de François Hollande peut être vu comme l’expression politique de ce « je-suis-à-vous » qui caractérise le sujet connecté de l’ère Facebook : tout montrer, tout confier, ne pas se protéger de la pluie comme des affronts politiques et médiatiques dans le souci de garantir son humanité. Alors que la classe politique est plus que jamais vue comme une caste déconnectée des « vrais gens », que l’homme politique est considéré comme une machine à politiser et à manier la « langue de bois », le vérisme revendiqué par Hollande témoigne d’une envie de donner une gageure de sa « normalité ». Ce n’est plus l’homme d’état qui va faire de l’accordéon chez l’homme du peuple, c’est l’homme normal qui habite désormais l’Élysée et entend y inviter la foule des « sans-pouvoir ».

Jusqu’au désaveu. Jusqu’au jour où prenant conscience du désamour des Français pour ce président anormalement trop normal – un président ne devrait pas faire ça ni être comme ça – lui-même décide de mettre un point final à sa présidence, comme on raccroche au téléphone, efface un contact ou contrôle l’obsolescence de l’image envoyée par Snapshat.

Bertrand Naivin

Philosophe des images et de la vie connectée
Enseigne à l’université Paris 8
Chercheur associé au laboratoire AIAC
Auteur de Selfie, un nouveau regard photographique (préface de Serge Tisseron), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2016.

 


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