NETFLIX OU LA FICTION FRANCAISE PLEBISCITEE : POURQUOI ?

Quadras, Dix pour Cent, Le Bureau des Légendes… La série française connaît des jours heureux. Bertrand Naivin , membre #ClubDeLaRucheMedia et philosophe des médias nous propose un début d’explication…

Par Bertrand Naivin

Sur le site de vidéos à la demande Netflix, la série française Dix pour Cent est de retour avec une deuxième saison qui reprend les mêmes protagonistes et le même pitch : la vie d’une agence d’acteurs de cinéma qui y jouent de fait leur propre personne. On se souvient de films français comme Les Acteurs de Bertrand Blier (2000) ou Le Bal des Actrices de Maïwenn (2007) qui avaient déjà utilisé le même dispositif. Les stars ne jouent pas un personnage mais elles-mêmes, dans un renversement qui fait que ce qui est à l’écran est plutôt un « derrière-l’écran » en montrant leur « réalité ». L’envers du décor cinématographique en quelque sorte.

Cette production France Télévisions – dont les nouveaux épisodes furent diffusés dès le mois d’avril sur France 2 – révèle quant à elle un mouvement qui ne cesse de s’amplifier : la fin de la suprématie du cinéma sur des séries qui ne cessent de gagner en qualité esthétique et scénaristique. Si en effet les fictions du « petit écran » servirent longtemps de réservoirs d’acteurs – on se souvient qu’aux Etats Unis, Bruce Willis et Léonardo Di Caprio débutèrent respectivement leur carrière dans des séries à succès comme Clair de Lune (diffusée de 1985 à 1989 sur la chaine ABC) et Quoi de neuf docteur ? (une autre production ABC, 1985-1992) ou de fictions – de Mission Impossible à Sex & the City pour le cinéma, c’est l’inverse qui se produit depuis quelques années. Ainsi, après les séries américaines telles que Damage avec Glenn Close ou House of Cards avec Kevin Spacey, c’est au tour des productions française de faire appel à des personnalité du « Grand écran ». Citons Quadras, la nouvelle série évenement de M6 avec François-Xavier Demaison ! La série étant pour eux un moyen de renouveler, relancer ou diversifier leur carrière.

 

La série est alors devenue aujourd’hui un véritable « cinéma » mobile que l’on peut consulter partout, chez soi comme au bureau, grâce à son Smartphone et aux plateformes de streaming, lesquelles – encore plus que le DVD – initièrent une nouvelle forme de visionnage : le « Binge watching » qui consiste à visionner l’intégralité d’une saison en une seule journée ou plusieurs épisodes à la suite.

Cette disponibilité a pour effet la production de séries qui se renouvellent sans cesse, privilégient les anti-héros, des personnages complexes qui peuvent alternativement passer du « gentil » au « méchant », du sympathique au torturé, et des scénarii à rebondissement constant. Au récit souvent linéaire du cinéma, les séries préfèrent ainsi les sinuosités et les contre-courants pour toujours surprendre un public adepte du scrolling, cette variante numérique du zapping. Ce faisant, elles collent davantage à nos existences et à nous-mêmes qui sommes tour à tour altruistes et égocentriques, sereins et angoissés, et vivons à un rythme toujours croissant des moments de joie qui succèdent aussitôt à des crises.

 

Dans Dix pour Cent, les stars sont alors descendues de leur pied d’estale pour partager avec nous leurs tracas et misères communes. C’est ainsi que cette nouvelle saison s’ouvre sur les aléas sentimentaux de Virginie Efira et Ramzy. Dix pour Cent pourrait dès lors être vu comme une série people, sorte de Voici télévisuel dans lequel nous partageons le quotidien des stars, nous invitons chez eux et connaissons les produits de beauté qu’ils affectionnent.

Cette série révèle alors une réalité propre à nos sociétés médiatiques : alors que nous suivons les aventures ou mésaventures du détective David Mills, du héro grec Achille, du vampire Louis de Pointe du Lac ou de l’espion John Smith, c’est toujours le beau et sexy Brad Pitt que nous voyons finalement. Et si le terme de « persona » (qui donnera « personne » et « personnage ») désignait chez les Grecs le masque dont se recouvraient le visage les acteurs de théâtre, il semble que ce dernier est aujourd’hui quasi transparent et ne cache plus la « star ».

Dans la production de France Télévisions (en partenariat avec Mon Voisin Productions, Mother Productions et Ce qui me meut), nos stars de cinéma laissent donc tomber une bonne fois pour toutes ce masque, laissant aux acteurs de la série cette charge compositionnelle de « jouer » à l’autre, de devenir Andréa Martel (Camille Cottin), Mathias Barneville (Thibault de Montalembert) ou Camille Valentini (Fanny Sidney).

Ces mêmes stars qui autrefois nous faisaient fantasmer et semblaient résider dans une sorte d’Olympe médiatique ne nous font dès lors plus rêver, mais servent désormais de « figurants » aux côtés de personnages qui nous ressemblent.

Et signe des temps, cette année, c’est un monteur de start up, richissime fondateur d’un site de rencontre – ces promoteurs d’une mobilité amoureuse qui permet de consommer et de diversifier nos rencontres, à l’instar du site « www.adopteunmec.com » – qui rachète et devient actionnaire majoritaire de l’agence parisienne ASK.

Décidément, depuis ces petits films portables que sont aujourd’hui les séries jusqu’à ce choix scénaristique, le cinéma semble aujourd’hui plus que jamais être devenu la proie d’une société toujours plus mobile et horizontale.

Bertrand Naivin

Philosophe des médias et de la vie connectée
Enseigne à l’université Paris 8
Chercheur associé au laboratoire AIAC
Auteur de Selfie, un nouveau regard photographique (préface de Serge Tisseron), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2016

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