LA FORME DE L’EAU OU LA FIGURE DU MONSTRE : RETOUR LA STAR DES OSCAR

La forme de l’eau et de… l’autre. Le cinéma américain aime mettre en scène des figures monstrueuses. Un monstre qui nous pousse à la tolérance. Les artistes US semblent vouloir là imposer une image en complete contradiction avec le locataire de la maison blanche. Bertrand Naivin, théoricien des médias et membre du #ClubDeLaRucheMedia décrypte le film de Guillermo del Toro multi oscarisé.

 Par Bertrand Naivin

Traditionnellement, le monstre est ce qui déroge à l’unité, à l’ordre, à la mesure et donc à la norme. C’est ainsi que dans la Bible, le Leviathan, ce serpent qui vit dans l’eau et crache du feu représente le Chaos primordial que réussira à terrasser Dieu, grand ordonnateur du Monde qui assigna une place et une nature fixes à chaque créature. C’est ainsi également que Zeus organisera lui aussi ce Monde en envoyant les Titans dans le Tartare. Une mythologie grecque dont les Métamorphoses nous content des hommes et des femmes qui quittent leur nature et leur assignation humaine pour devenir végétal, animal ou minéral.

Pour cette raison, le monstre a toujours effrayé parce qu’il plaçait l’homme face à ce qui menaçait sa raison et les normes sur lesquelles il avait construit sa propre humanité et les bases de la société. Le monstre n’a alors cessé de peupler les mythes et les contes, définissant en négatif l’ « humain ».

C’est également pour cette raison qu’il a toujours fasciné. Et notamment ces hommes et femmes dont l’apparence ne correspondait pas, là encore aux normes cette fois physiques désignant habituellement notre humanité. Dès le Moyen-Age, bossus et nains n’étaient pas rares dans les cours royales, et certains peintres représentèrent des hommes au service pileux hors norme. Plus tard, ces êtres difformes firent malgré eux le succès des fêtes foraines où l’on se pressait pour voir siamois, hommes tronc et femmes à barbe.

Cette exhibition et cette stigmatisation de la différence physique qualifiée de « monstrueuse » entrainèrent alors un changement de regard sur ces « monstres » qui s’opéra au XXème siècle, au cinéma notamment. Cette nouvelle industrie des images qui offrait pour Walter Benjamin la possibilité à l’homme de devenir le héros de machines qui l’asservissaient le jour se mit en effet à humaniser ces monstres. Ils devinrent ainsi les victimes de la cruauté et de l’avidité d’hommes qui y révélèrent quant à eux leur propre « monstruosité ». De La Monstrueuse Parade (Tod Browning, 1932) à Elephant Man (David Lynch, 1980), le monstre émeut et fascine alors plus qu’il ne révulse et dévoile la part d’abject d’une humanité qui maltraitera ceux qu’elle ne jugera pas en adéquation avec ses propres normes, monstruosité qui aboutira à l’extermination des juifs, tziganes, handicapés et homosexuels par les Nazis au mitan du XXème siècle.

Le monstre fait rire aussi. Après la monstrueusement drôle Famille Adams (série créée par David Levy et diffusée sur ABC entre 1964 et 1966), les enfants pourront en effet s’amuser des frasques d’un ogre avec Shreck (de Andrew Adamson et Vicky Jenson, DreamWorks, 2001), de vampires et de morts vivants avec Hôtel Transylvanie (de Genndy Tartakovsky, Sony Pictures, 2013), découvrir l’humanité d’un loup devenu fan des Trois Petits Cochons dans, Igor et les trois petits cochons de Geoffroy de Pennart (éd. Kaléidoscope – lutin poche de l’école des loisirs, Paris, 2008) et rêver d’être le fils caché du mystérieux Big Foot (Big foot junior, de Ben Stassen et Jérémie Degruson, Studio Canal, 2017). Jusqu’au serial killer qui deviendra avec Dexter (créée par James Manos Jr et diffusée de 2006 à 2013 par Showtime) un attachant père de famille presque « modèle » qui sauve la ville de « vrais » méchants que la police n’arrive pas à arrêter, ou encore un psychiatre érudit et esthète dans la peau de Hannibal (de Bryan Fuller, sur ABC de 2013 à 2015) qui témoignera dans ses crimes et son cannibalisme d’un raffinement rare.

Le dernier film de Guillermo del Toro est une nouvelle illustration de cette humanisation du monstre et du devenir monstrueux de l’homme. Dans La forme de l’eau, il imagine en effet la relation platonique d’une femme de ménage muette et d’une créature humanoïde amphibienne séquestrée dans un laboratoire du gouvernement américain durant la Guerre Froide. C’est alors que l’homme y est représenté dans toute la cruauté de scientifiques et d’agents du gouvernement qui entreprendront de réaliser une vivisection sur cette créature qui, pour eux, ne saurait être à la ressemblance de Dieu et ferait affront à cette normalité dont nous serions les seuls dépositaires. La créature est quant à elle sensible et mélomane, et en cela affirme une humanité dévoyée dans une Amérique normative et matérialiste.

Autrefois menace pour l’homme, le monstre semble être aujourd’hui devenu l’incarnation et la figuration de cette altérité que nous n’acceptons pas parce que nous ne la comprenons pas et parce qu’elle nous échappe. Encore plus lorsqu’elle nous glisse entre les doigts comme ce monstre aquatique. Dérivé des termes latins « monstrum » et « monere » désignant respectivement le fait de « montrer » et d’ « avertir », ces monstres qui peuplent à présent les écrans de cinéma (songeons aux nombreuses adaptations des aventures des « monstres » Marvel et au dernier opus d’Alien tourné par Jean-Pierre Jeunet qui revendique la paternité de certaines scènes du film du réalisateur américain récemment oscarisé) pourraient alors bien nous révéler une humanité en crise pour mieux nous mettre en garde des risques d’un refus de l’altérité, d’autant plus présent dans une société 2.0 où le réel n’en finit plus d’être géré et filtré par des algorithmes. Le monstre serait alors ce Grand Autre de Lacan qui nous oblige à ex-sister, soit à nous tenir vers cet autre-que-nous pour devenir soi.

Mais ce film nous donne une autre leçon, celle d’une relation qui se révèle n’être vraie que lorsqu’elle est imparfaite. Ne pouvant se parler, la femme et la créature se sentent et réalisent en cela cette expérience esthétique qui pour Kant nécessitait de dépasser le langage. Cette incomplétude devient ici le moteur de leur interaction et nous interroge, nous qui ne cessons de textoter, de poster, de liker, de commenter, et de tutorer, couvrant l’Autre par nos bavardages incessants.

Bertrand Naivin est théoricien de l’art et des médias, et publie avec Pauline Escande Gauquié Monstres 2.0, l’autre visage des réseaux sociaux aux éditions François Bourin le 15 mars prochain.

 

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