CANNES 2018 : Le Festival a t-il redonné une réelle place aux femmes ou a-t-il cherché à surfer sur la vague du #metoo ?

Cannes 2018, clap de fin. Dounia Tengour membre du #ClubDeLaRucheMédia et chercheuse à la Sorbonne-Nouvelle revient sur cette édition cannoise. La place des femmes dans le cinéma ? Mode ou réel engagement ? Réponse :

Dounia Tengour

Comme tous les ans, au mois de mai, les professionnels du cinéma se retrouvent à Cannes pour le Festival. Durant douze jours, Cannes devient la capitale du cinéma. La Mecque du 7ème art. Le but affiché du festival est de célébrer le cinéma. Durant une quinzaine de jours, les professionnels de l’industrie cinématographique, producteurs, scénaristes, metteurs en scène et acteurs, se réunissent pour la projection des films, pour échanger leurs avis, pour promouvoir les nouveaux talents et pour diffuser les films.

La grande cérémonie du festival se clôture par la remise des prix. C’est le moment du suspense, un moment attendu avec une certaine fébrilité, car durant le festival, les pronostics vont bon train. Tout le monde est impatient de connaître le verdict. Découvrir le palmarès et savoir enfin qui a remporté le prix le plus prestigieux : la palme d’Or du meilleur film. La remise des prix est un moment fort du festival, car c’est l’occasion de braquer les projecteurs sur un cinéma que le grand public connaît mal.

Mais le festival de Cannes ne se résume pas qu’à cela. C’est d’ailleurs, bien souvent, tout le contraire ! Le cinéma n’est pas une industrie comme les autres. C’est d’abord une usine à rêves. Tout ce qui tourne autour du cinéma doit faire rêver.

Les organisateurs l’ont bien compris…

Le festival de Cannes, c’est d’abord une fête, une fête qui doit pétiller comme le champagne. C’est aussi, et surtout depuis quelques temps, un formidable défilé de mode. Les télévisions du monde entier, les photographes renommés, les journalistes enragés des tabloïds guettent les stars, les mannequins et les invités de marque qui vont fouler le fameux tapis rouge et gravir les célèbres marches de l’escalier qui mènent au Palais des festivals.

Car les médias l’ont bien compris. Ce que retiennent les festivaliers et le grand public en général, ce sont d’abord ces belles créatures moulées dans des robes somptueuses signées par des grands couturiers. A Cannes, quand on est une célébrité, ou supposée l’être, il faut impérativement être vue. C’est un sport difficile car la compétition est rude. Tous les coups sont permis. Certaines sortent les griffes.

Cette année, la tendance a été pour la robe longue, un peu sobre, mais juste ce qu’il faut. On a donc pu voir Bella Hadid, Winnie Harlow, Thandie Newton, Louise Bourgoin, Naomi Campbell, Vanessa Paradis, Julianne Moore, et bien sûr, Cate Blanchett, la présidente du jury, sublime dans une magnifique robe noire.

Mais d’autres stars ont préféré s’affirmer dans un autre défilé. Celui des robes transparentes. C’est le cas notamment pour Virginie Ledoyen, Charlotte Le Bon, Kristen Stewart, Kendall Jenner ou Léa Seydoux.

A ce petit jeu, on a parfois des surprises. Une jeune star de la télé-réalité l’emporte quelquefois sur une grande star confirmée d’Hollywood. Chaque année, le festival est émaillé de petits incidents coquins qui font les délices de la presse people. C’est d’ailleurs souvent ce que la mémoire du public retient.

Souvenons-nous. En 2005, l’actrice Sophie Marceau posait devant les photographes sur le tapis rouge. La bretelle de sa robe se détache découvrant son sein. Personne n’a oublié ces images. Mais combien de gens se rappellent que la même année, la Palme d’or a été attribué au film « l’Enfant » des frères Dardenne et que le président du jury s’appelait Emir Kusturica. Les cinéphiles, sûrement…

Cette année, on n’a pas échappé à la règle. Le jeune mannequin russe, taille XXL, Yulia Rybakova qui est apparue vêtue d’une longue robe assorti au tapis rouge a eu son petit quart d’heure de notoriété. Sa longue robe s’est prise sur l’escalier et elle s’est retrouvée en petite tenue devant toute l’assistance. On se demande parfois, si ce genre d’incident n’est pas minutieusement préparé… Mais la présence des femmes dans le festival ne se résume pas qu’à de belles robes et de petites tenues. Heureusement. Car vous l’avez certainement constaté, c’est bien de la présence des femmes dont il est question ici.

L’affaire Weinstein, dont on dit qu’elle a libéré la parole des femmes, est née à Hollywood, dans le milieu du cinéma américain. Cette affaire, plutôt malsaine il faut l’avouer, a eu au moins le mérite d’instaurer un vrai débat sur les relations hommes-femmes. La 71ème édition du Festival de Cannes ne pouvait donc pas rester en retrait sur cette grande question, d’autant plus qu’on fête également cette année, le 50ème anniversaire de Mai 68.

Un vent de contestation féminine souffle sur Cannes…

Le 12 mai dernier, le festival, la présidente du jury, Cate Blanchett et la réalisatrice Agnès Varda ont organisé une montée des marches tout spécialement « dédiée aux femmes ». Une fois de plus, on déplore l’absence ou le peu de représentativité des femmes. Parmi les 21 films sélectionnés à Cannes, seules trois femmes, figuraient dans la sélection officielle et concouraient pour la Palme d’or : la Française Eva Husson pour « Les Filles du soleil », l’Italienne Alice Rohrwacher pour « Heureux comme Lazzaro » et la Libanaise Nadine Labaki avec « Capharnaüm ». On ne peut pas vraiment dire que la parité est au rendez-vous. Seul le jury peut se vanter d’avoir choisi équitablement 4 hommes et 4 femmes parmi ses membres.

Depuis la création du Festival en 1946, seuls 82 films réalisés par des femmes ont été sélectionnés contre 1688 films réalisés par des hommes. La Palme d’Or n’a été attribuée qu’une seule fois à une femme. A la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion en 1993, pour son film « La Leçon de piano » . Un prix qu’elle a dû partager avec le réalisateur chinois, Chen Kaige, pour « Adieu ma concubine ». En 2015, c’est Agnès Varda qui reçoit une palme d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.

Sur les grandes questions comme la parité et l’égalité des salaires qui concernent l’industrie du cinéma, le festival entend participer à la lutte aux côtés des femmes. Il propose une charte à l’attention de tous les festivals de cinéma à travers le monde pour la parité entre les hommes et les femmes dans l’industrie du cinéma. Mais certains veulent aller plus loin. Ils veulent imposer des quotas.

Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, est catégorique : « les femmes ne veulent pas être sélectionnée parce qu’elles sont des femmes, mais parce qu’elles sont des réalisatrices. » Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, seul le mérite prévaut. Pourtant, en mars dernier, le Monde publiait une tribune en faveur de la création de quotas pour le financement des films. Cette tribune, signée par des professionnels du cinéma, avait trouvé des soutiens de poids dans le milieu du 7ème art, notamment, ceux de Juliette Binoche ou encore Charles Berling.

Samedi 19 mai, 20h. Fin du suspense. On connaît enfin les résultats. La palme d’Or a été décernée au film « Une affaire de famille » du réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda. Notons au passage le coup de cœur du jury qui a décerné un prix à la réalisatrice libanaise Nadine Labaki pour son film « Capharnaüm ». Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour encourager les femmes dans le domaine de la création, reste à savoir comment…

Depuis Roger Vadim, on sait que « Dieu créa la femme », Jean-Luc Godard nous a appris qu’ « Une femme est une femme » et Mel Gibson nous a dévoilé « Ce que veulent les femmes ».
Cette fois, c’est sûr, au festival de Cannes, les femmes sont bien là. Elles ont pris les choses en main.

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