THIERRY FRÉMAUX : « PAS DE SELFIES SUR LES MARCHES CETTE ANNÉE ! » – ANALYSE DE PAULINE ESCANDE-GAUQUIÉ

Cannes élimine les selfies sur le tapis rouge. Ordre très ferme de Thierry Frémaux. Notre sémiologue Pauline Escande-Gauquié, membre du #ClubDeLaRucheMédia, analyse ce fait :

Par Pauline Escande-Gauquié

Thierry Frémaux a été très clair : « On avait annoncé ça il y a quatre ans. On avait été couverts de ridicule et pas du tout suivis. Donc on décidé de faire un acte d’autorité beaucoup plus fort ». L’explication du délégué général du Festival de Cannes est organisationnelle, il parle de problèmes liés aux selfies, qui retardent l’entrée des 2 200 personnes dans le grand auditorium Lumière, ainsi que de quelques « chutes (…) C’est une immense pagaille ». Si quelqu’un veut faire un selfie, il peut le faire mais il ne rentrera pas dans la salle de projection prévient Thierry Frémaux. La polémique surgit chaque année depuis 2014. Il avait déjà fait une tentative mais devant la mobilisation des stars françaises qui s’étaient insurgées à l’époque contre l’interdit, le délégué avait finalement renoncé. Alors pourquoi ce changement de cap ?

« À Cannes, on vient pour voir et pas pour se voir ».

Les célébrités mais aussi les anonymes ont bien compris combien le selfie est un moyen rapide et très efficace pour faire son auto-promotion. En quelques années, les anonymes qui foulent le tapis rouge de Cannes sont devenus de véritables performers d’eux-mêmes. Ils vivent le temps d’une montée leur petit frisson « glamour » en fabricant et en éditant leurs propres photos de leur montée des marches. Or, ces anonymes du métier (distributeurs, exploitants, producteurs, starlettes, etc.) qui paradent ou s’amusent en se prenant en selfie sont devenus un vrai problème pour le festival. Ils se transforment de regardants en regardés, ils ne se vivent plus comme spectateurs mais aussi comme acteurs de l’événement. La magie n’opère plus car tout se brouille. Or, le comble pour une société du spectacle est quand la « celebrity culture » ne peut plus faire son show. Aussi, annonce Thierry Frémaux gare à ceux qui tenteraient de braver la règle, ils seront raccompagnés dans la rue manu par le service de sécurité : « À Cannes, on vient pour voir et pas pour se voir ». Ceux qui créent le glamour de l’évènement, ce sont les stars et tout le parterre de photographes et de caméras autour du tapis qui médiatisent l’évènement. La mise en scène de la célébrité a toujours fait partie de la société du spectacle. Comme l’affirme John Castles, auteur de l’ouvrage Big stars « les images de stars ne sont pas reproduites parce qu’elles sont des stars, elles sont des stars parce qu’elles sont reproduites ». Cela signifie que la « qualité particulière originale de la star consiste en ce qu’elle n’est pas simplement exprimée mais bien constituée par la distribution massive de ses représentations imagées ». Ainsi, seuls les artistes des films seront autorisés cette année à se prendre en selfie. Que ce soit par les professionnels de l’image ou par les stars elles-mêmes l’objectif est de créer du buzz lors de la montée. Il est également de surdifférencier ceux qui sont dans le cercle des célébrités, qui sont « élus », des autres. Interdire le selfie aux anonymes réinstaure un rapport d’exclusion tel qu’il s’est toujours établi dans le monde du cinéma. Thierry Frémaux remet de la verticalité et de la différenciation entre les célébrités et les autres.

« Un selfie je trouve ça moche, c’est pas beau c’est grotesque, c’est la fête à Neu-Neu »

Le délégué général du festival n’a pas de mot assez durs pour dénoncer son dégoût du selfie. Il est d’autant plus virulent que ce phénomène est devenu beaucoup trop encombrant. Cette compulsion selfique sur son tapis tue la magie de l’évènement en direct. Or, le festival et plus largement le cinéma vit de cette magie. « Qu’est-ce que le selfie sinon le triomphe de la gueule et du cucul » déclame sur Mediapart le charismatique chercheur contemporain Christian Salmon spécialiste du storytelling numérique. Il semble qu’avec le selfie la prophétie autoréalisatrice de Jean Baudrillard d’une société de consommation peuplée d’individus qui « se regardent dans un miroir en consommant » soit galvanisée par le goût de l’invective et du potache. Le selfie frôle ainsi parfois avec le ridicule. « Je trouve ça irrespectueux », ajoute Pierre Lescure, qui a réalité en tête les retransmissions télévisées de l’évènement qui doit rester impeccable et professionnel. Rien de plus dangereux pour un festival – qui se veut être le lieu réunissant le fleuron du cinéma d’auteur mondial pour le récompenser – que le risque de sa perte d’aura. Des talents du monde entier viennent présenter leurs œuvres en compétition et le selfie est un vilain grain de sable dans la machine. Il dégrade le sérieux de l’évènement. Surtout que cet artificialisme ne vient pas d’en haut, des médias eux-mêmes, mais d’en bas, de la base. En interdisant les selfies Thierry Frémaux lance un message clair, il veut remettre du contrôle pour préserver au festival de Cannes son honorabilité. Il souhaite protéger ce que Nathalie Heinich appelle son capital de visibilité qui repose sur sa réputation, sa grandeur et son glamour. Ce capital est sa valeur marchande…

 

 

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