RACHID TAHA : L’ADIEU AU DERNIER DANDY DU RAÏ

Rachid Taha n’est plus. Il est parti dans la nuit de mardi à mercredi 12 septembre emporté par une crise cardiaque, dans son sommeil, à son domicile parisien. Il est parti et il a laissé dans le cœur de ceux qui l’aimaient et l’appréciaient un vide immense, une profonde tristesse. Il avait 59 ans. Il lui restait peu de jours pour fêter ses 60 ans. Il était né le 12 septembre 1958, à Sig, près d’Oran. La ville belle et joyeuse. Frondeuse et provocatrice. Peut-être Rachid Taha a-t-il hérité de la ville qui l’a vu naître, cette humeur joyeuse, le goût de la provocation et le franc-parler ? Dounia Tengour, Chercheuse à la Sorbonne Nouvelle, nous parle l’artiste :

Par Dounia Tengour, Chercheuse à la Sorbonne Nouvelle

Rachid Taha avait 10 ans lorsque ses parents sont arrivés en Alsace. Il a grandi en France, mais il n’a jamais renié ni ses origines, ni sa culture. « Français tous les jours, Algérien toujours.» Taha, il était comme ça. Tous les gens qui l’ont connu, artistes, journalistes, politiques, sont unanimes. Rachid Taha était une personnalité forte et attachante. Avec les gens, il ne faisait pas de chichis. Il vous serrait dans les bras et vous faisait la bise. Comme au bled !

Rachid Taha aimait boire, il aimait fumer, il ne faisait pas le ramadan. A l’heure où l’ordre moral règne, certains n’ont pas hésité à blâmer sa conduite. Mais Rachid Taha a toujours revendiqué son appartenance à l’Islam. « Dire que je ne suis pas musulman serait mentir. » En parlant du Coran, il savait garder une attitude humble : « il n’est pas donné à tout le monde de le comprendre. » Rachid Taha était un artiste engagé qui n’avait pas hésité à prendre position contre le racisme ou à parler de la condition des femmes ou de la Palestine. Idéaliste, il avait poussé l’utopie jusqu’à se rendre en Israël, convaincu qu’une paix entre Israéliens et Palestiniens était possible.

Mais pour le grand public Rachid Taha laissera surtout le souvenir d’un artiste complet, un chanteur qui a su mêler le rock électronique et la tradition orientale. Rachid Taha avait l’art des mélanges. Il revendiquait un héritage musical varié qui allait de Oum Kalthoum aux Clash en passant par Alain Bashung ou encore Kurt Cobain. Rachid Taha l’avait bien compris, en musique, les frontières n’existent pas.

Dans les années 80, les anciens s’en souviennent, Rachid Taha, leader du groupe Carte de Séjour, telle une météorite, fait une entrée fracassante sur la scène rock française avec son titre « Douce France », une reprise de la chanson de Charles Trénet. Lorsque Rachid Taha fredonne : « Douce France, cher pays de mon enfance… » sur des sonorités qui appartiennent à l’autre côté de la Méditerranée, le public s’interroge. S’agit-il d’un véritable attachement à la France, une fausse nostalgie ou bien une vraie provocation ? La chanson qui a chamboulé le paysage musical français, fut un vrai succès populaire qui lança définitivement la carrière du chanteur.

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Il faut se souvenir qu’à l’époque de cette reprise, on ne parlait pas encore d’islamophobie, les choses étaient plus franches, plus directes, c’était tout simplement le racisme anti-arabe, avec sa panoplie d’insultes pas encore considérés comme des délits. Plusieurs radios françaises boycotteront d’ailleurs la chanson Douce France du groupe Carte de Séjour. En 1983, Rachid Taha participe à la marche pour l’égalité et contre le racisme. Dans l’euphorie qui a suivi la Coupe du Monde de 1998, Rachid Taha avec ses complices Khaled et Faudel enflamment Bercy avec leur spectacle « 1,2,3, Soleil ». C’est une époque où la France vibre au son du raï, cette musique venue d’Oran, habilement retravaillée avec des sons modernes. Quelques années auparavant, Rachid Taha avait repris une chanson de l’auteur-compositeur algérien Dahmane El Harrachi (1926-1980) « Ya Rayah » ( Toi tu t’en vas )(Il disait de lui « C’est un peu notre Jack Kerouac à nous, de manière plus orientale ou désorientée »). Cette chanson est une des plus populaires du répertoire châabi de la musique algérienne.

Avec la version de Rachid Taha, cette chanson va devenir un tube planétaire. En 2016, Rachid Taha reçoit une Victoire de la musique pour l’ensemble de sa carrière. Il a connu parfois quelques passages à vide mais il a joué avec les plus grands. Rachid Taha avait une maladie mais il refusait d’en parler. Sur scène, Rachid Taha était exubérant et joyeux, mais dans la vie privée, il restait un homme discret et pudique. Il venait de terminer un nouvel album qui devait sortir en 2019 sur le label Believe.

On ne l’imaginait pas vieillir. Ce n’est pas le style de cet artiste à la fois fougueux et nonchalant. Rachid Taha restera toujours dans notre souvenir un éternel rockeur, avec une cigarette aux lèvres et une guitare électrique en bandoulière. Et on l’imagine volontiers bavarder de son prochain concert à Londres avec des villageois de Sig qui le regardent pantois.

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