BOUCHERA AZZOUZ : « ON NOUS APPELAIT BEURETTES »… OU COMMENT SE CONSTRUIRE UNE LIBERTÉ

Bouchera Azzouz est militante, écrivain et documentariste. Elle s’empare de sujets qui questionnent la société française. L’auteur du célèbre documentaire « Nos mères, Nos daronnes » (2015), propose une nouvelle œuvre « On nous appelait Beurettes » dans le cadre du festival du film Franco-arabe de Noisy-le-Sec le 16 novembre. Que renferme le mot « Beurette » ? Quelle incidence sur l’identité de ces femmes qui cherchent avant tout à être françaises et libres ? Réponse :

Par Yasmina Jaafar

Votre définition du mot beurette ?

« Beurette » c’est le féminin de « beur » double verlan du mot « arabe » ( rebeu, puis beur). C’est comme ça qu’on a appelé les enfants d’immigrés maghrébins dans les années 80. Même si aujourd’hui « beurette » est un terme très péjoratif et chargé d’une connotation pornographique, pour moi c’était important de garder ce terme parce que c’est un marqueur fort d’une époque et d’un groupe de personne. Qu’on aime ou qu’on aime pas, qu’on le veuille ou non, c’est de cette façon  qu’on nous appelait, et ça n’est pas un hasard. Il fallait nous mettre de côté, de la même façon que pour les politiques nous étions à la marge.  C’est pourquoi il me semblait important que le titre du film soit « On nous appelait beurette ». Le film ambitionne de traiter de cette génération spécifique et de révéler notre histoire de femme en quête de liberté et d’égalité. Autrement dit, dépasser cette image caricaturale de la « beurette » pour montrer le rôle fondamental que nous avons joué dans cette conquête de la République.

Votre film parle de l’identité et de la Communauté française. Alors que Valéry Giscard d’Estaing décide de mettre en place une « aide au retour », vous avez le sentiment à ce moment-là que vous n’êtes pas « française ». Pouvons-nous parler d’une maladresse étatique ?

En réalité cette « aide au retour » n’est que l’illustration d’un problème de fond que nous n’avons jamais vraiment exploré, à savoir le traitement spécifique de cette immigration maghrébine et en particulier l’immigration algérienne. Jusque l’obtention du droit à un titre de séjour dissocié du titre de travail en 1984, avec la carte de séjour de 10 ans, la France n’a jamais envisagé que cette immigration économique deviendrait une immigration durable et familiale. Par conséquent en 1977, après déjà deux crises économiques majeures, la France décide de se délester d’un million de travailleurs immigrés d’origine maghrébines, en proposant une aide volontaire au retour en échange de 10 000frs( 1500€). Ce fut un échec, mais cela a été aussi une bonne chose parce que c’était une sorte de « referundum » indirect. On demandait aux immigrés si ils voulaient rentrer chez eux moyennent de l’argent, et leur réponse a été unanime : NON. Cette décision a acté le fait que cette immigration ne partirait pas, elle avait choisi la France pour élever ses enfants.

Enfant, des cours d’arabe sont installés et imposent une séparation entre vous et vos amies… C’est une autre époque. Que pensez-vous du débat sur la langue arabe à l’école initié par Jean-Michel Blanquer ?

On est dans deux contextes très différents et des motivations différentes. Je pense que pour les « petits arabes » que nous étions en 1977, la volonté de nous arabiser participait à cette volonté de nous faire partir. Je n’ai pas retrouvé de trace officielle de cette décision, néanmoins de mes souvenirs (recoupés avec ceux de mes grands frères) l’organisation précipitée des cours d’arabe, était certainement un moyen de favoriser le retour des familles. Globalement, nos parents pour la plupart n’ont pas donné de culture religieuse, quand à l’arabe, outre le parler, presque personne ne savait le lire ou l’écrire. Aujourd’hui on est dans un autre temps. Le besoin de transmettre aux enfants des bases religieuses ainsi que l’arabe est dans presque toutes les familles. On doit prendre en considération cette donnée.

Face à la montée du fondamentalisme religieux, on doit réfléchir à de nouvelles  voies possibles pour apprendre l’arabe ailleurs que dans les lieux de culte. Le sujet est vaste et rien ne se traite dans l’émotion. Il faut donc ouvrir une réflexion. C’est il me semble ce qu’essaye de faire Mr Blanquer.

Le documentaire parle aussi de la liberté et de l’émancipation des femmes. Un conflit latent entre elles et leurs mères immigrantes. Est-ce une forme d’incompréhension générationnelle ? 

Tourner la page de l’histoire est un très long chemin, de la même façon faire  évoluer les modus vivendi est très long processus. Notre cette histoire postcoloniale, Le dominant reste dominant dans sa posture, le dominé reste dominé dans sa tête. La question qui se pose alors c’est comment on fait évoluer les deux, en même temps. Parce que les deux ont besoin de se penser autrement, pour voir l’autre autrement.

En arrivant en France, nos pères venaient travailler, il ne venait pas construire leur vie. Et puis les mères sont arrivées, elles ne pensaient pas rester. Et puis nous nous sommes nées en France, et il a fallut bousculer les habitus, d’un côté comme de l’autre. Donc en effet, la question de l’intégration n’était pas à l’ordre du jour ni pour la société, ni pour nos familles. Chacun restait dans la posture qu’imposait la colonisation, chacun sa culture d’où le relativisme culturel. On vit les uns à côté des autres, mais pas les uns avec les autres. Je crois que ce sont nous, les enfants qui, avons poussé à la rencontre.

Vous abordez aussi les mariages forcés. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Il faut se souvenir que dans les années 80 ; il y a un grand émoi dans la société, beaucoup de sans papier sont en grève de la faim. La plupart ont perdu  leur titre de séjour, suite à une rupture du contrat de travail. Cette situation administrative crée de réelles situations de détresse. En 1981, François Mitterrand applique sa promesse de campagne. C’est ce qu’on a appelé la régularisation massive. De l’autre côté de la méditerranée, cette annonce va attirer de nombreux jeunes hommes qui viennent tenter leur chance en France. Mais ils ne  remplissent pas les conditions pour obtenir les papiers et se retournent sur la seule solution qui leur reste, épouser une fille installée en France. C’est comme ça que les jeunes « beurettes » vont être convoitées. Pour les mères, c’est une aubaine. Elles  rêvent toutes de marier leurs filles. Mais toutes les filles ne rêvent pas d’épouser un gars du bled ! C’est un concours de circonstance, qui va bouleverser la vie des « beurettes ».

« Pour eux, je dois rester Marocaine » phrase très forte que vous prononcez émanant de vos parents alors que vous cherchiez à avoir la nationalité française. Ces familles étaient-elles d’abord dans la volonté de rester dans les mœurs du pays de provenance ? 

L’intégration c’est un long processus. Il ne faut pas oublier que nos parents sortent de la colonisation et prendre la nationalité française pour eux ça n’était pas une chose envisageable. Je suis d’origine marocaine, et je me souviens d’une émission politique en France, où le roi du Maroc, Hassan II,  avait tenu des propos qui nous avait marqué. Il disait en gros que les marocains étaient ses sujets et qu’ils n’étaient pas « intégrables ». Nos parents avaient très peur à cette époque, on ne devait pas faire de politique, adhérer à des associations, ou manifester, on n’avait pas même le droit d’aller à la fête de l’huma… pour eux on devait rester dans la case « immigré » c’est à dire faire profil bas.

Pour autant les choses vont changer avec le temps. À 16 ans mes parents n’acceptent pas que je prenne la nationalité française, en revanche je vais la demander à  21 ans et ma mère deviendra française à 65 ans. il faut du temps pour s’émanciper de l’Histoire.

Vous êtes la première femme de Bobigny à avoir porté le voile. Quelle signification avait-il pour vous ? Repli ou demande de reconnaissance ?

Au milieu des années 80, j’étais la première jeune de ma génération a porté le voile. On est dans un contexte, où pour les maghrébins c’est difficile. Le racisme est omniprésent dans la société et depuis l’enfance j’ai intégré cette donne. Pour nous les filles, il n’y a pas d’autres modèles que celui de nos mères, or nous sommes issues le fruit d’une autre histoire et déjà il y a un gap culturel entre nous.

Il n’y a personne avant nous, confronter aux mêmes problématiques que nous. C’est nous le modèle à construire pour les générations qui viendront après nous. On a essuyé les plâtres ! Quand on est ado c’est très compliqué de vivre entre deux mondes. À un moment donné il faut faire un choix. Moi et mes copines voilées, nous étions des intellos. On marquait une différence nette, entre nous, les voilées et celles, la grande majorité, qui subissaient docilement les contraintes traditionnelles et culturelles. Il ne faut pas se méprendre, pour les premières filles voilées, le voile, c’est une manière de contester les traditions. La religion est bien moins oppressive que les traditions, en tout cas c’est comme ça que la religion est « vendue » à l’époque. La plupart de mes copines voilées sont en froid avec leurs parents, parce qu’elles imposent leur mari. Les filles voilées sont souvent des intellos rebelles. On est à la fois en opposition aux familles, et surtout on rejette ce modèle de « beurette » que la société veut  nous imposer. Cette image caricaturale de la pauvre « arabe » soumise qu’il faut sauver. On voulait montrer qu’on pouvait être encrer dans notre identité arabe et en même temps faire des études et être intégrer. C’est sur que tout ça démontre à quel point, nous étions en souffrance, en révolte  et en quête d’identité.

Des jeunes filles de votre génération se sont battues pour leur liberté. Quel bilan faites-vous par rapport à la génération actuelle ?

Je trouve que nous avons été la génération qui a ouvert la voie. Les modus vivendi dans les familles ont beaucoup évolué et les acquis sont bien là. Il faut se rappeler que pour nous il n’y avait rien de possible. On n’avait pas de vie sociale, faire des études pour certaines étaient très compliqué parce qu’il fallait  quitter la ville pour prendre le métro et aller en fac. Je me souviens une amie qui voulait aller en fac de droit. Ses parents ont mis leur véto pour qu’elle n’aille pas à Paris, elle a fait du droit mais à Saint-Denis. Il a dons fallut qu’elle négocie. Sa grande sœur a elle été mariée avant de poursuivre ses études à la fac. Mariée, plus personne ne pouvait médire sur elle.

Je ne parle même pas d’aller au cinéma, boire un verre à une terrasse de café, sortir avec des copines, voyager… Je trouve que les filles ont acquis de grandes libertés. Pour autant, il y a une forme de régression : montée des conservatismes couplée à une  régression sociale qui confisque à beaucoup de filles des classes populaires la possibilité de prendre en main leur destin. Mais les libertés acquises sont nombreuses. Je pense que les filles aujourd’hui n’imaginent pas ce que fut le destin de leur mère. J’espère qu’avec ce film elles en prendront conscience, parce que la place des femmes dans la société n’est pas le fruit du hasard mais de luttes. Les femmes doivent toujours rester vigilantes et conquérantes.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *