LES GILETS JAUNES PRENNENT LA FRANCE LE 17 NOVEMBRE. RETOUR SUR UN MOUVEMENT BASISTE INÉDIT

Les « gilets jaunes » est un mouvement basiste qui tente d’imposer une vison à l’inverse de individualisme et de la hiérarchie des luttes. Sans syndicats ni partis, cette action se veut libre mais incontrôlable. Il bouscule les codes politiques. Le théoricien des médias Bertrand Naivin nous livre ici son analyse :

(Lundi 19 novembre, Bertrand Naivin proposera une article bilan de cette action atendue…)

 Par Bertrand Naivin

Le 17 NOVEMBRE, les Français sont appelés à se mobiliser en bloquant les routes pour protester contre la hausse des carburants fixée par le gouvernement. Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner s’est quant à lui farouchement opposé à tout blocage, déclarant mardi matin sur BFM-TV : « Partout où il y aura un blocage, et donc un risque pour les interventions de sécurité et aussi la libre circulation, nous interviendrons ».

Nous semblons donc avoir ici l’opposition classique d’une force contre-gouvernementale, ou tout au moins d’opposition à une mesure du gouvernement, face à laquelle ce dernier s’oppose lui aussi farouchement et s’apprête à réduire les potentielles nuisances et gênes pour les civils. Oui mais. Cette journée du 17 novembre pourrait bien plutôt être plus inédite qu’elle n’en a l’air et se révéler particulièrement dans l’air du temps.

Car loin d’être le fait d’une traditionnelle mobilisation syndicale, cette journée sera celui de collectifs non syndiqués, issus de la « société civile ». Elle échappe ainsi à toute organisation et, ce faisant, à toute réglementation, comme par exemple celle de devoir déclarer à la préfecture tout projet de manifestation dans un espace public. Cette non soumission à des structures officielles traduit ainsi, à sa manière, ce mouvement qui semble toucher un à un tous les pans de la société contemporaine et qui consiste à remettre en cause toute organisation établie jugée sclérosée par le pouvoir ou dépassée. C’est ainsi qu’en économie, les initiatives participatives se multiplient, privilégiant le financement de projets par une communauté –d’amis ou de fans – ou une plus grande proximité entre le producteur et le consommateur comme la préférence pour une économie plus locale et une production modérée. Exit donc les anciens intermédiaires.

Mais c’est davantage des révolutions politiques actuelles que se rapproche ce mouvement dit des « gilets jaunes ». Des États-Unis au Brésil, en passant par l’Italie et Israël où Ofer Berkowitz, un jeune trentenaire venu de la société civile échoua de peu à être élu maire de la ville sainte, l’ère est aux élections surprise qui voient de plus en plus la victoire de candidats a-politiques, non issus des arcanes officielles et revendiquant une non expérience politique. Cette « virginité » – réelle ou fictive – les fait alors apparaître comme sincères, sans filtres, plus proches d’un peuple en somme qui semble ne s’être jamais autant senti incompris ni oublié par une « classe » politique vécue comme une « caste ». Et que dire du remplacement progressif des historiques « partis » par des « mouvements » ? Si Zygmunt Bauman avait qualifié notre société contemporaine de « liquide », désignant par là la fin des traditionnels ancrages identitaires et sociétaux, cette liquidité a semble-t-il gagné la sphère politique où les traditionnelles organisations se révèlent tentées par le registre lexical de la mobilité. Se réclamant « mouvements », nous l’avons dit, ou se (re)baptisant « En Marche » ou « Le Rassemblement National », préférant le pluriel – Les Républicains, Les Patriotes, Génération.s. – pour évoquer une masse mobile au singulier plus statique, les nouvelles « forces » politiques se veulent ainsi plus en phase avec un monde pluriel et en constant glissement, en perpétuelle évlution.

Dès lors, rien d’étonnant à ce que le peuple lui-même décide de court-circuiter le hiérarchisme dépassé, voire ce que nous pourrions appeler l’ « organigrammisme » de syndicats qui, à force de revendications et de grèves à répétition, parfois sans réel fondement ou ne réussissant pas à fédérer l’adhésion d’une société de plus en plus individualiste, n’a cessé au cours des dernières années de perdre en visibilité et en crédit. Plus étonnant, alors que nous pensions que la culture néolibérale et la fin des grandes utopies politiques avaient entériné une pensée insulaire et désabusée du « chacun pour son plaisir » et du « à quoi bon ? », il apparaît que le désir de se rassembler pour faire bouger les choses ne s’est pas encore totalement éteint.

Alors, que l’on partage ou non les revendications et la méthode employée par ces « gilets jaunes », et pour bien prendre la mesure de leur geste, considérons ce gilet qu’ils porteront tous comme signe de ralliement. Un simple gilet, sans flocage, anonyme. Un simple gilet dont la fonction originelle est de protéger en les signalant aux automobilistes les victimes d’une panne ou d’un accident sur la route ou les personnes travaillant à son entretien. Dès lors, une question se pose : Devons-nous voir cette masse jaune rayée de bandes réfléchissantes comme une nouvelle alerte cherchant à nous signifier que nous roulons sur une route sans limitation de vitesse ni direction ? Sont-ils l’expression d’une nouvelle tentative d’entretenir une société disruptive ?

Ils sont en tout cas l’incarnation d’une envie farouche de conserver à notre humanité sa part d’humain, là où les machines algorithmiques et budgétaires révèlent parfois leur préférence pour une intelligence artificielle, et non plus sensible.

Le ministre de l’Intérieur, en voulant empêcher ces projets de blocage est ainsi tout à fait dans cette nouvelle logique qui prône le mouvement et la libre circulation, qu’elle soit physique mais aussi intellectuelle, identitaire, culturelle, politique, voire financière. Une liquidité que contesteront samedi ces gilets jaunes.

Bertrand Naivin

Philosophe des médias et de la vie connectée
Enseigne à l’université Paris 8
Chercheur associé au laboratoire AIAC
Auteur de Selfie, un nouveau regard photographique (préface de Serge Tisseron), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2016

https://bertrandnaivin.com

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