NASSER RAMDANE FERRADJ : « La laïcité ce n’est pas de suspecter les croyants de l’islam mais de garantir à chaque citoyen la liberté de conscience »

Nasser Ramdane Ferradj est le fondateur du collectif des musulmans progressistes et laïques, ancien maire-adjoint de Noisy-le-Sec (93) et ancien vice-président de SOS Racisme. Le 9 novembre à 18h au Palais du Luxembourg, il conversera avec Isabelle Kersimon, Jacqueline Chabbi et Farid Abdelkrim sur l’Islam et l’islamisme. Des mots et une question qui agitent la société française et mondiale. Que renferme cette rencontre ? Réponse avec l’un des intervenants :

Par Yasmina Jaafar – Fondatrice de laruchemedia.com

Quel est l’objectif de cette rencontre / conversation au Palais du Luxembourg le 9 novembre 2018 ?

Cette Conversation est organisée par l’INRER (Institut de recherches et d’études sur les radicalités), une association présidée par la journaliste et essayiste Isabelle Kersimon. Comme toujours l’INRER s’attache à éclairer les publics en compagnie d’experts qui ne se situent pas dans des discours de propagande, mais dans des travaux et/ou réflexions capables de rehausser le niveau, inquiétant, du débat public sur de telles questions. En compagnie de Jacqueline Chabbi, unanimement reconnue comme la meilleur historienne du Coran et des premiers empires musulmans et de Farid Abdelkrim aujourd’hui comédien et auteur et qui est un ancien cadre d’organisations islamistes, autant vous dire que tout nous opposait autrefois, nous deviserons d’islam(s) et d’islamisme(s). Nous y serons accueillis par Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise et ancienne ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes. Laurence est aussi une amie de trente ans avec qui je milite depuis mon adolescence puisqu’elle est l’une des fondatrices de SOS Racisme.

Comment pouvons-nous dépassionner les débats autour de l’Islam dans ce pays ?

C’est justement ce genre d’initiative où nous nous retrouvons entre travailleurs sociaux, chercheurs, responsables associatifs, historiens ayant une expertise intellectuelle et de terrain qui rompt avec les impostures bruyantes que la plupart de vos confrères adorent exhiber en guise d’analystes. Si nous voulons contrer l’islam politique qui a tout intérêt à ce que cette « passion » pourrisse le débat, il faut ouvrir des champs de luttes rationnels. La laïcité ce n’est pas de suspecter les croyants de l’islam mais de garantir à chaque citoyen la liberté de conscience. Car au final c’est cette liberté dont les islamistes voudraient nous priver. C’est une chance pour nous qui sommes musulmans d’être aussi français, car d’ici nous pouvons aider librement nos semblables et notamment les femmes qui se battent contre l’obligation du hijab dans les pays dirigés par des intégristes. Tout comme le combat antiraciste, pour nous c’est une lutte de longue haleine. Pour ceux qui font commerce de ces polémiques et passionnent les débats, ce sont surtout des slogans de campagne.

Les médias ont-ils une part de responsabilité ?

Les médias portent le même niveau de responsabilité que les élus au cours de ces 25 dernières années. Soit ils sont complaisants avec les mouvances décoloniales, très en faveur auprès d’une partie de la gauche, hélas, et avec les  islamistes qu’ils considèrent comme des opprimés alors que lorsqu’ils détiennent le pouvoir ils sont des oppresseurs, soit ils se complaisent dans le simplisme et le charabia de l’extrême-droite confondant islam, banlieues, islamisme, immigration, sécurité et délinquance. 

Que pensez-vous du livre des deux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme « Inch’allah » ?

Ça faisait longtemps qu’un ouvrage sur ce sujet n’avait pas mis vent debout islamistes et extrême-droite de concert. Ce n’est pas un ouvrage d’analyse mais une enquête qui se veut factuelle sur la progression des mouvements politico-religieux en Seine-Saint-Denis, c’est à dire dans le département le plus jeune et le plus pauvre de France métropolitaine. Les étudiants en journalisme qui ont conduit cette recherche l’ont fait sans parti pris idéologique mais sont aujourd’hui au carrefour des critiques de nombreux idéologues de ces sujets. Ils sont pris, comme le reste de la société, entre le feu d’égéries ayant découvert la laïcité fin 2015 qui tiennent des discours outranciers et considèrent tout musulman comme un islamiste potentiel par essence, d’un côté, et de l’autre côté par des intégristes politico-religieux qui pourfendent notre modèle républicain. Les uns et les autres aimeraient qu’on leur délègue toute parole issue de nos quartiers et  ils ne tolèrent pas qu’on diffère de leur enfermement idéologique.

Avez-vous le sentiment que depuis les attentats de 2015, les amalgames se font moins nombreux de la part des Français quant à l’Islam et à l’islamisme ?

On ne peut pas quantifier les amalgames entre musulmans et islamistes, qui n’ont d’ailleurs pas attendu les attentats de 2015. Ce sont surtout les campagnes de l’extrême droite qui ont provoqué ce genre de raccourcis racistes. Les Français dans leur immense majorité ne se laissent pas abuser. Ce qui est inquiétant c’est que depuis les attentats, de nouveaux mouvements ont émergé dans les combats laïques et qu’ils reprennent pour l’essentiel le simplisme de l’extrême droite et sa théorie du « grand remplacement ». Ils sont tombés dans le piège que les terroristes islamistes nous ont tendu. Et à force de se choisir l’extrême- droite comme alliée, ils renforcent les islamistes au détriment de musulmans laïques et progressistes.  Et aussi au détriment de toute la gauche républicaine et progressiste.

Pensez-vous qu’Emmanuel Macron soit l’homme de la situation concernant la gestion des cultes dans ce pays ?

Le problème n’est pas la gestion des cultes qui doivent d’ailleurs se gérer eux-mêmes. Les religions ne sont pas des secteurs en crise et on a tort d’assimiler l’islam à la pauvreté. Ce n’est pas non plus la solution à la pauvreté qui est une réalité dans notre pays et je crains que le Président de la République tombe dans cette facilité à courte vue de vouloir régler les questions sociales à coup de réponses religio-clientélistes. On a là, l’un des aspects les plus inquiétants de la politique d’Emmanuel Macron qui pense que l’État ne peut plus rien pour nos quartiers et a décidé de mandater des chefs ou des représentants d’une communauté musulmane supposée pour répondre aux failles des représentations politiques. La solution n’est pas là. Ce choix fracture encore un peu plus la société. Et vous savez certainement que tous les extrémismes notamment islamistes prospèrent sur ce terreau. C’est évidemment une erreur, mais la faute est surtout de ne pas soutenir ces habitants, ces enseignants, ces responsables associatifs, ces éducateurs et ces fonctionnaires de police qui font un travail formidable et à qui on retire de plus en plus de moyens pour le faire. 

 

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