QUAND FACEBOOK ET LES AUTRES RS DEVIENNENT LA PRINCIPALE SOURCE D’INFO…

BERTRAND NAIVIN, Théoricien des médias

Les monstres 2.0 n’en finissent pas de poursuivre leur mue. Après qu’Amazon soit devenu un épicier ouvert 24h sur 24, qu’Apple se lance dans la production de séries, que Google investisse dans l’édition de jeux vidéos en ligne ou qu’Android s’invite dans nos voitures, les réseaux sociaux, quant à eux semblent bien devenir pour certains un média d’information. C’est ce que révèle une étude menée par le Pew Research Center de Washington selon lequel les Américains adultes seraient plus nombreux aujourd’hui à recourir davantage aux réseaux sociaux pour s’informer de l’actualité qu’aux journaux papier. Cette évolution qui est due à l’augmentation de la consommation des susdits réseaux et à la baisse conjointe de la presse papier est complétée et relativisée par le recours à la télévision – qui baisse cependant très sensiblement – et à des sites d’info – en hausse pour leur part – qui reste supérieur. Certes. Mais il est indéniable que Facebook – qui demeure le réseau généraliste par excellence lorsque les autres sont davantage spécialisés dans l’image (Instagram), l’invective et la réaction à chaud (Twitter) ou le réseautage professionnel (Linkedin) – devient pour un nombre conséquent d’internautes un moyen de s’informer de ce qui se passe dans le monde. Celui de leurs proches tout d’abord, bien-sûr.

Le Carillon attentat 22 novembre 2015 à Paris

Mais si il était à l’origine davantage dédié au suivi de leur actualité, privée comme professionnelle, celle-ci se révéla dernièrement raisonner dramatiquement avec celle du monde. C’est en effet par son intermédiaire que les révolutions arabes purent fédérer rapidement un grand nombre de manifestants et donner à leur mouvement l’ampleur qui fut la leur. C’est ensuite en réactions à la vague d’attentats qui secoua certaines capitales occidentales que la firme de Menlo Park mis au point une application permettant à toute personne vivant à proximité d’un danger (acte terroriste ou catastrophe naturelle) de renseigner ses proches sur le lieu où il se trouve et sur son état. Dès lors, le réseau créé par Mark Zuckerberg en 2004 dans l’intimité d’une chambre d’étudiant de Harvard est devenu très vite une source hétéroclite d’informations et le moyen privilégier et premier d’un grand nombre d’internautes pour connaître ce qui se passe dans le monde. La page Facebook est effectivement devenu pour beaucoup, et de plus en plus, l’interface vers laquelle on se tourne pour connaître « à chaud » ce que l’on a entendu à la radio ou lu dans le journal. Il peut ainsi donner un aperçu davantage personnel et subjectif – au risque de devenir partisan – d’une news qui viendra compléter la source journalistique. Et pour certains, il permettra de réaliser une info par la vue de vidéos embedded filmées au cœur même de l’événement, ou la lecture de témoignages de témoins directs. Mais il pourra également offrir un traitement alternatif de certaines actus, comme les récentes violences policières à l’encontre de gilets jaunes lors des récentes manifestation à Paris ou la gestion sensible et discutable de manifestants étudiants par – là encore – la police.

Dès lors, d’alternative et complémentaire, la tentation peut être grande de devenir une source première d’information.

Raison pour laquelle le célèbre réseau lança en aout dernier sa chaine Watch qui propose, pour sa version américaine, outre des séries et vidéos glanées sur Internet, des programmes d’informations de Fox News ou du journaliste vedette de CNN Anderson Cooper. Mais plus étonnant, Facebook édite depuis cet été également un magazine… papier. Grow – « grandir » en anglais – est en effet piloté par les équipes marketing du Royaume-Uni et se présente comme, selon Leila Woodington, directrice du marketing pour les entreprises de Facebook en Europe du Nord « un programme de marketing à destination des entreprises qui propose du contenu sur le leadership intellectuel (…) à travers un évènement annuel »[1]  qui a, dès son lancement, été envoyé à des clients annonceurs de Facebook et est distribué dans certains salons classe affaires des gares et aéroports. Et même si ce magazine est limité à une fonction promotionnelle, il est une nouvelle matérialisation d’un désir de la firme au logo bleu de ne plus être une simple plateforme passive faite pour accueillir et médier les messages de ses utilisateurs, mais un véritable média qui se propose d’éditer du contenu, et donc d’avoir une nature plus active.

Dès lors, arrivera-t-on un jour à échanger et partager Facebook, regarder Facebook, lire Facebook, et pourquoi pas écouter Facebook ? Le Poltergeist californien finira-t-il par hanter tous nos interfaces pour une plus grande colonisation de notre intimité ?

Quoi qu’il en soit, le risque est fort de voir s’accentuer une sorte de facebookisation de l’information. Quelle serait-elle ? Pour en avoir une idée, il n’est qu’à considérer ce qu’est devenu le journal sur nos pages Facebook. D’un ensemble d’articles et de reportages que proposent – de plus en plus difficilement – les quotidiens papier, ou de l’activité introspective et réflexive qu’était celle d’écrire chaque jour son journal intime,la version journalistique du réseau sociale n’est qu’une succession ininterrompue de points de vue, d’affects et de réactions sans recul ni – bien souvent – réelle réflexion, et fait significatif, que l’on scrolle d’un geste hâtif sans projeter d’y retourner. Alors que le journal papier permettait de revenir sur un article, le journal Facebook privilégie le flux ininterrompu et n’invite guère au retour. L’idée est de vite écrire et publier un contenu qui sera tout aussi vite lu et… oublié.

Considérer Facebook comme un média d’information laisse donc à craindre que ne disparaisse encore plus le temps nécessaire à la réflexion et à l’analyse au profit d’une relation toujours plus réactive au monde. La vitesse d’écriture trahit alors un temps où le temps manque. Pour preuve ces pages internet où, en préambule de l’article proposé, est indiqué le temps de lecture qu’il demandera.

Ajouté à la logique algorithmique qui enferme le lecteur dans sa bulle par un filtrage automatique des articles en fonction des goûts de l’utilisateur, le devenir média de Facebook, si il entraîne un devenir Facebook de l’ensemble des médias finira à n’en pas douter par robotiser toujours plus notre lecture du monde en la limitant à une recherche de toujours plus d’efficacité et d’utilité. Un assèchement par le pragmatique que l’on ne saurait souhaiter à une humanité décidément en mal de sensibilité.


[1]   https://www.capital.fr/entreprises-marches/facebook-vient-de-lancer-discretement-son-magazine-papier-a-destination-des-chefs-dentreprise-voici-pourquoi-le-reseau-social-a-pris-cette-decision-inattendue-1294720

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