LA TÉLÉVISION ET LES FEMMES DE DIRECTION : « Les femmes sont encore très minoritaires dans les top magement ». LE POINT DE VUE DE FLORENCE SANDIS PRODUCTRICE ET CRÉATRICE DU MEDIA CLUB ELLES.

PAR YASMINA JAAFAR

Le 4 février vous organisiez les premiers trophées MédiaClub’Elles à l’Assemblée Nationale. De quoi s’agit-il ? 

Ces Trophées MédiaClub’Elles ont récompensé des femmes et des hommes ayant œuvré pour une meilleure représentation de femmes sur les écrans en 2018. Ces trophées étaient à l’image de nos actions, variés, sincères et intergénérationnels. C’est une Victoria Bedos, bouleversante, qui a remis à Muriel Robin, très émue également, le Trophée d’honneur pour son rôle dans « Jacqueline Sauvage : c’était lui ou moi » et son combat contre les violences faites au femmes puis nous avons ri aux larmes quand les hilarantes Julia Layani et Elise Goldfarb ont remis à Doria Moutot le Trophée de l’audace pour son compte Instagram « T’as Joui » 

En 2017 naissait le MédiaClub’Elles. Comment cette initiative est-elle née ? 

Le médiaClub’Elles est né du constat que les femmes étaient trop sous-représentées sur les écrans (télévision, cinéma, nouveaux médias) et dans les hiérarchies des entreprises du secteur des médias. Par exemple elles ne représentent que 30% des personnes expertes qui apparaissent sur les plateaux de télévision, 18% seulement des personnes de plus de 50 ans que l’on voit sur nos écrans. Et leur représentation dans les programmes est très souvent stéréotypée… Nous avons eu envie de changer cela, en proposant un espace pour échanger et libérer la parole sur ces sujets, en organisant des rencontres, des table-rondes, du mentoring, des ateliers très concrets pour renforcer la confiance des femmes, en agissant de façon forte et symbolique pour promouvoir celles qui ceux qui font bouger la représentation des femmes dans les médias.

Les hommes apprennent tôt à se valoriser lors des entretiens professionnels. Les femmes à l’inverse se dénigrent plus aisément. Comment abordez-vous ces sujets autour de nos habitudes ancrées lors de vos formations ? 

Il s’agit de ce fameux syndrome d’imposture que l’on rencontre particulièrement chez les femmes. Il est d’autant plus puissant qu’il prend ses racines dans notre petite enfance, via les injonctions de la société et de l’éducation reçue. Rares sont les petites filles, même brillantes, à qui on a dit, par exemple, « Tu seras première ministre ou PDG » alors que l’on envisage si facilement les petits garçons intelligents aux plus hautes fonctions… Une fois sur le marché professionnel, les femmes continuent donc à se sous-évaluer, alors même qu’elles sortent plus diplômées que les hommes de nos universités… Pour les aider, j’ai créé un atelier « Levez le voile de l’imposture » afin qu’elles puissent se débarrasser de leurs croyances limitantes et se forger leurs propres croyances stimulantes qui seront le levier de leurs futures actions. Ma certification en hypnose et auto-hypnose me permet d’aborder ces questions en leur transmettant des techniques très concrètes et applicables immédiatement. Je propose aussi du média training pour entraîner les femmes à prendre la parole en public. Quand elles voient qu’elles gagnent très rapidement en aisance et en impact, cela renforce leur confiance. Plus de visibilité, c’est plus de légitimité, et plus de succès à venir. 

Les décideurs audiovisuels veulent-ils vraiment une télévision plus paritaire ? 

C’est encore loin d’être une priorité pour tous, hélas… Certains le disent mais ne s’en donnent pas les moyens. D’autres agissent réellement comme Delphine Ernotte Cunci à France Télévisions ou Marie-Christine Saragosse à France Médias Monde. TF1 œuvre aussi pour favoriser les carrières des femmes avec un réseau interne comme Fifty Fifty, des formations de leadership au féminin et  et des actions telles « Expertes à la Une » pour augmenter la proportion des femmes expertes.  Certes, il faut une volonté très forte du top management pour une télévision plus paritaire mais il faut également un intéressement du middle management à plus de parité, et surtout une évolution globale des mentalités dans ce secteur.

Le CSA est-il entendu ? 

Le CSA, avec son baromètre de la représentation des femmes et des hommes créé à l’initiative de Sylvie Pierre-Brossolette, œuvre en effet pour plus de femmes à l’antenne. C’est par les chaînes du service public qu’il a été le plu entendu. Sur France 5 par exemple, la proportion d’expertes est passée de 25% en 2013 à 35 % en 2018. C’est une femme, Caroline Roux, qui anime dorénavant « C dans l’air » et une autre (Anne-Sophie Lapix) qui officie au 20h de France 2. Le rôle des femmes dans les fictions a également tendance à évoluer dans le bon sens, toutes chaines confondues. 

Voyez-vous une évolution des mentalités chez les créatifs publicitaires quant aux clichés qui ont longtemps envahi nos écrans ? 

Heureusement ! Mais on revient de très très loin. Et les publicitaires ont moins le choix : les campagnes sexistes se retournent de plus en plus souvent contre ceux qui les émettent avec un bad buzz sur les réseaux sociaux qui peut aller très vite, comme celui contre Renaut et la pub Twingo qui proposait aux femmes d’assortir leurs carrosserie à leur vernis. On a vu l’ARPP, très exceptionnellement, faire retirer la campagne Saint Laurent présentant une femme avec les jambes écartées, au motif qu’elle était dégradante pour les femmes. Donc il y a eu des polémiques qui ont fait du bruit mais les progrès restent maigres. La publicité est moins sexiste que dans les années 80 mais elle continue à véhiculer de nombreux stéréotypes genrés.Heureusement, les créatifs publicitaires peuvent  aussi nous offrir des pépites, comme la campagne de TBWA « Tu seras un homme mon fils » que nous avons récompensée par le Trophée MédiaClub’Elles de l’homme féministe décerné à son créateur, Maxime Ruszniewski.

Les femmes expertes sont certes plus nombreuses à être invitées sur les chaînes info. Mais qu’en est-il réellement des postes à haute responsabilité ? Codir… patron presse… 

Les femmes sont encore  très minoritaires dans les top magement. Cela ne reflète pas leurs compétences.. Dans le service public, il y a eu de nets progrès ces dernières années : France Télévisions, France Médias Monde et Radio France sont toutes les trois dirigées par des femmes.  C’est historique ! Au CSA par contre, plusieurs femmes étaient dans la short pour le changement de présidence, mais c’est finalement un homme, qui n’était pas dans cette short liste, qui a été choisi.L’actualité de ces derniers jours, avec la dénonciation de la Ligue du Lol, nous a montré que les Rédactions restaient encore très souvent machistes. Pus largement, celles qui y travaillent attestent d’un taux de testostérone anormalement élevé et de sexisme flagrant ! Le silence reste malheureusement la règle d’or, notamment parce que les femmes ont des conditions de travail plus précaires : rappelons que seuls 35% des personnes en charge d’une rédaction en chef dans la presse sont des femmes, et que 68% des pigistes sont des femmes.Le médiaClub’Elles propose justement une table-ronde le 13 mars sur le thème ; « En finir avec les sexisme dans les Rédactions ». Il y a du boulot !

Êtes-vous optimiste quant à une représentativité logique des femmes à la télévision française ?

Je suis de nature très optimiste ! Surtout je suis convaincue que c’est le sens de l’Histoire parce que, comme vous le dites, c’est logique ! Quand on y pense, c’est ce qui existe depuis 5000 ans qui n’a aucun sens ! Il n’en faudra pas moins rester très vigilantes. Il suffit d’ouvrir les yeux et de constater certains pays régresser autour de nous pour se rendre compte que les acquis peuvent vite être démolis quand un minorité souhaite dominer les autres.

Un pays vous inspire-t-il à ce sujet ? 

L’Islande et plus largement les pays d’Europe du Nord sont les plus cités en la matière.  Pour ma part, plus qu’un pays, ce sont des comportements qui m’inspirent. En Allemagne, le foot féminin fait d’énormes scores à la télévision, cela donne à espérer que le sport féminin soit un jour plus valorisé à la télévision française. Au Québec, l’État soutient très fortement une association comme la nôtre : il s’agit là-bas de la FCTMN (femmes du Cinéma, de la Télévision et des Médias Numériques). Aux États-Unis #MeToo  a fait réellement chanceler des hommes très influents. En France, nous avons toutes remarqué que si #MeToo a commencé à libérer la parole, ce sont encore trop souvent les victimes qui sont diabolisées. Beaucoup de noms circulent concernant des faits très graves de harcèlement sexuel mais peu de personnes sont réellement inquiétées. Et quand leurs entreprises finissent par les faire partir, c’est encore souvent, dans le secret, avec un chèque, au lieu de prendre des mesures pénales exemplaires.Il faudra plus de courage collectif pour changer cela. Mais j’ai bon espoir. De plus en plus d’hommes rejoignent notre engagement, inclusif  depuis le départ, et nous y tenons : c’est ensemble que nous ferons bouger les lignes ! 50% des membres bienfaiteurs du médiaClub’Elles sont d’ailleurs des hommes. Et que ce soit bien clair, nous les aimons !

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