ÉDITO : RODEZ, RETRAITES, IMMIGRATION, ONU… MACRON, LE PRÉSIDENT OMNIPRÉSENT. MAIS POUR QUELLES RAISONS ? RÉPONSE DE FRANCIS YAICHE, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ÉMÉRITE .

Francis YAICHE
Professeur des Universités émérite.
Université de
Paris.Celsa. Gripic.

Pourquoi Emmanuel Macron ne va-t-il pas à Rouen alors qu’il va à New-York et à Rodez ? Pourquoi voudrait-on que le Président de la République aille à Rouen, dès lors qu’aucun décès n’a été déploré après les explosions dans l’usine chimique Lubrizol ? Qu’irait-il faire dans cette galère ? Pourquoi a-t-il finalement annoncé qu’il irait ? A quoi servirait la venue d’un Président de la République après le défilé éploré des ministres (dont le Premier) et autres responsables politiques tentant de rassurer la population ? Y-aurait-t-il des dividendes politiques à sa venue ou au contraire des conséquences négatives en terme électoral ? Un Président est-il quelque part un « père » qui doit nécessairement venir parler pour calmer les souffrances de ses enfants dès lors qu’il y a un petit ou gros « bobo » ou la crainte d’un « bobo » ? Macron peut-il être le « Père de la Nation » ?  Comment symboliquement peut-il se placer sur l’ échiquier de l’imaginaire politique ? Y-a-t-il matière à polémiquer ? Gouverner, est-ce choisir ? Y-a-t-il eu « déficit de communication » de la part de la Présidence ou bien un choix résolu ?

Après le décès de Jacques Chirac, Emmanuel Macron  a reporté au 3 octobre sa venue à la salle des fêtes de Rodez, pour y lancer le premier « grand débat national », animé par Olivier Biscaye, sur la réforme des retraites, devant six cents « lecteurs » du Groupe La Dépêche.

Du sommet de la terre aux territoires 

Il faut sauver la terre ! Emmanuel Macron s’est rendu à New York et a prononcé un discours ferme sur la nécessité de cesser de polluer, notamment l’Afrique où désormais les pays développés vont installer leurs usines polluantes. (Et quid de la France, Monsieur le Président, par exemple des entreprises de Monsieur Bolloré et consorts ?).

EMMANUEL MACRON ET DONALD TRUMP À LA TRIBUNE DE L’ONU SEPTEMBRE 19

Il faut sauver la paix mondiale. Emmanuel Macron a rencontré Rohani, discuté avec Trump, sur la nécessité que l’Iran et les États-Unis se parlent.

Il faut sauver nos territoires de la tentation populiste. Emmanuel Macron file dans l’Aveyron pour ancrer le débat sur les retraites dans un « territoire », éloigné et oublié (Qui connaît Rodez, franchement ?), un territoire parmi d’autres qu’il faut remobiliser pour les prochaines échéances électorales, pour qu’ils ne soient pas tentés par l’abstention ou le vote Mouvement National.

Trois heures de « Vous m’avez compris », à défaut d’un gaullien « Je vous ai compris ». Trois heures de Pensez un peu, chers compatriotes, 42 régimes spéciaux, c’est fou. A l’avenir (2025), chaque euro cotisé donnera les mêmes droits à tous les Français. C’est ce qu’on appelle l’égalité et la fraternité.

Certains multipliaient les petits pains, le Président multiplie les débats pour engager dans la deuxième partie de son mandat, une nouvelle méthode, une nouvelle approche du peuple, celle de la démocratie participative concurremment à la démocratie représentative. Il s’agit aussi, d’« occuper » les Français et de faire courir les médias derrière un « agenda setting » serré et encombré, preuve que l’on agit sur tous les fronts, que l’on mène des réformes  – à la hussarde, Bonaparte sur le Pont d’Arcole – si longtemps retardées : les retraites, la PMA, la bioéthique, l’environnement et sa Convention de 150 Français tirés au sort, le débat à l’Assemblée sur l’immigration, le cancer du sein, les femmes battues, la défense des Indiens d’Amazonie, etc. L’espace est sursaturé de thèmes, de déclarations fracassantes, de vaines et mesquines polémiques. Et de ce fait, oubliées, dissoutes, les revendications des Gilets Jaunes, les oppositions, les inquiétudes et manifs, des syndicats, des médecins, des avocats, des enseignants, des agriculteurs qui se suicident, etc. 

Pour vivre longtemps, vivons cachés.

Chacun conviendra qu’en France, dans la 5ème République, la distribution symbolique des pouvoirs au niveau de l’exécutif est théoriquement, institutionnellement, clairement installée, même si Nicolas Sarkozy et dans une moindre mesure François Hollande ont fait des accrocs à ce « beau » tissu : le Président de la République préside et le Premier Ministre gouverne. Le Président est en « il », en désimplication, il est au-dessus des partis, regardant au loin l’horizon, l’avenir, le destin du pays et sa sécurité. Le Premier Ministre est, quant à lui, en « je », en implication ; il est sur tous les fronts, il bataille à l’Assemblée, fait passer les lois, est sans cesse sur le terrain.

Autrement dit, le Président est dans la réflexion et le Premier Ministre est dans l’action. Et chacun doit rester sur son territoire symbolique et imaginaire, ne pas se tromper de discours, de posture, ne pas empiéter. Laissons à chacun son pré carré, son rôle « et les vaches seront bien gardées ».

Toutes les fois où cette articulation-distribution a été chamboulée, elle n’a pas porté chance aux acteurs qui entendaient renverser la table. C’est Chirac en 1988, Premier Ministre de Mitterrand depuis 1986, qui fait une campagne en « Je », excellente campagne menée par Bernard Brochand, le Brochand du Publicitor, mais une campagne qui commet une énorme erreur stratégique. Chirac est un homme d’action, on le sait, on le voit, on le sent, il piaffe, c’est un « jeune loup » qui a les dents qui rayent le parquet, il est impatient d’agir (nous parlons là de sa campagne de 88 et de son premier mandat), il est en action ; et il veut devenir Président, c’est-à-dire être en « il ». Mitterrand, de façon chafouine, conviendra d’ailleurs, dans le débat les faisant s’affronter, que c’est là une des composantes, sinon qualités, de Chirac, il s’agite beaucoup, il est même « agité ».

Chirac est impatient d’occuper la place du « vieux », de « Tonton », dénommé plus tard, de façon distante et respectueuse, « Dieu », c’est-à-dire l’intouchable, l’invisible, l’innommable. « Le Dieu caché » de Blaise Pascal, invisible et donc forcément partout.

Pour Mitterrand, cette place de Président doit être occupée par un homme de tête et non un homme de coup de tête. Or Chirac a ce côté – qui le rendra sympathique aux Français – d’avoir le sang chaud, un Zidane avant la lettre, celui qui mettra un coup de boule à Materrazzi.

Sa campagne « L’ARDEUR, LE COURAGE, LA VOLONTÉ, Il CONSTRUIT » est très belle (trop belle sans doute pour être vraie !) mais c’est surtout une campagne de Premier Ministre ; et Mitterrand aura beau jeu, dans le débat de le remettre constamment à sa place, dans sa « case », en l’appelant constamment « Monsieur le Premier Ministre », histoire de faire comprendre que « être Président, c’est autre chose, on ne joue pas dans la même cour ». Surtout la campagne de Mitterrand sera incroyablement sobre, une force tranquille où on le verra, personnage éclairé, seul dans la nuit, de profil, marmoréen, en statue du Commandeur, dont le front ne tient pas dans le cadre de la photo, (tellement il pense ! ) ; et surtout, summum de la désimplication, nulle part ne figurera son nom. Il est au-dessus de « ça ». Une seule phrase au niveau du coeur « La France Unie », comme si son identité personnelle s’était dissoute au profit de son identité historique.

On sait que Nicolas Sarkozy, voulant être un « hyper-président », sur tous fronts, souhaitant tout contrôler, traitait son Premier Ministre, François Fillon, comme un « exécutant », un « collaborateur », un valet, et qu’il s’autorisait à tout moment à débouler dans un champ qui n’était pas le sien – institutionnellement. Rancœur, rancune tenace de la part de l’humilié, qui fera tout pour – un jour – le lui faire payer.

On se souvient de la faute de François Hollande, quand il descendit dans l’arène de la polémique suscitée par l’affaire dite « Léonarda ». Cela aurait dû rester du ressort du Préfet, au pire au niveau Ministre de l’Intérieur, mais en aucun cas atteindre un Premier Ministre et, a fortiori, un Président. Le Président se mettait alors au-dessus des lois de la République en proposant à la jeune fille d’œuvrer le jour venu pour son retour en France, alors même, qu’elle et sa famille étaient expulsées.

La communication… Rouen ou Rodez, il faut choisir.

Imaginez, si vous ne l’avez vu aux infos, un Emmanuel Macron debout au milieu de la « foule », défendant sa réforme avec « courage, ardeur et volonté », les « lecteurs » de la Dépêche du Midi sagement assis dans la plus pure tradition médiévale de la Jonglerie, façon Dario Fo, tous en scène, le Président en conteur, passeur d’infos, en d’Artagnan-bretteur, enivré, comme d’habitude par l’enjeu du débat-combat, en chemise blanche, manches retroussées. Mais, combat, il n’y a pas, tout le monde est sage et le terrain a déjà été déminé, déjà été largement labouré, par Jean-Pierre Delevoye, Édouard Philippe, les médias, les syndicats.

EMMANUEL MACRON LE 3 OCTOBRE À RODEZ

Rodez et/ou Rouen ? Peut-on raisonnablement penser que l’absence du Président à Rouen soit un oubli ou un déficit de communication de l’Élysée ? Peu probable que cela ait été un niveau d’amateurisme aussi caractérisé. Il s’agit là en effet d’un cas d’école « basique », simple, que ses conseillers en communication ont dû retourner dans tous les sens, ont dû évaluer, pour finalement conclure qu’il n’y avait aucun intérêt – que des inconvénients, des risques surtout !– à ce qu’il s’y rende. Comme en médecine, on évalue en effet constamment, en communication politique, le rapport coût/bénéfice d’une décision et/ou d’un médicament et on l’administre ou non. Ce sera donc « non, ne pas aller à Rouen ni s’exprimer», tout du moins pas tout du suite car « il est urgent d’attendre », célèbre mantra politique. Appliquer « la méthode Rocard » en deux points : 1- traiter un problème après l’autre. 2- ne pas chercher à résoudre un problème quand on ne sait pas le résoudre ou qu’on n’a pas les moyens de le faire. On s’apercevra, que si on ne fait rien, le problème se résoudra par lui-même ou qu’il sera résolu par les autres, les impatients, les acharnés. CQFD.

Alors évidemment, les médias et commentateurs, toujours à l’affût et désireux de créer une énième polémique et de faire de l’audimat, agiteront le cocotier, faisant mine d’oublier, dans leurs analyses, les quelques situations où les hommes politiques se sont engagés imprudemment sur des chemins glissants, se sont pris les pieds dans le tapis et l’ont ensuite payé très cher.

Emmanuel Macron se distingue des autres présidents en choisissant d’évoluer, du point de vue de la communication, sur la ligne de crête très étroite, celle de « l’en même temps », en même temps homme de réflexion, tenu loin de la rumeur du monde, retranché dans sa Présidence pour penser la France et son destin ; en même temps, homme d’action, présent sur les grands théâtres, notamment internationaux ; d’évoluer entre l’invisible et le visible, l’homme secret et l’empathique, entre le technocrate sérieux, l’homme de dossiers et le cordial souriant, l’« homme du peuple » distribuant sourires, tapes dans le dos et poignées de main, autrement dit, une synthèse de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Disons-le tout net, un numéro d’équilibriste qui veut inaugurer artistiquement une nouvelle forme de gouvernance, particulièrement vis-à-vis des Français des « territoires » qu’il avait occulté pendant deux ans.

Le débat rouennais, ses conseillers en communication le lui déconseillent, d’autant qu’il n’y a pas là-bas vraiment de débat à avoir, « juste » une situation de crise. Encore une fois, la prudence invite à ne rien dire, à ne rien faire, « il est urgent d’attendre » que tout cela se « décante ». Comme disent les anglo-saxons, ce ne serait pas « confortable » pour le Président, il est préférable d’attendre que cela soit moins chaud, pour ne pas se brûler la langue ou le « palais ». Les sunlights de New York, oui, les fumées noires de Rouen, non. Le sommet de la Terre, tant qu’on voudra, les poussières silicosantes, non.

Ainsi donc, pas de débat avec la population rouennaise sur les conséquences sur la santé et l’environnement de l’explosion de l’usine chimique Lubrizol de Rouen (classée « quand même », Sevezo « haut », propriété du milliardaire américain Warren Buffet). Pas de débat, au risque que cela soit interprété, au coin du zinc, comme du mépris, un manque d’empathie, de compassion. Mais, décidément, non, trop chaud, brûlant même. Préférons la douceur ouatée de l’Aveyron, le bon air d’une salle des fêtes de Rodez, de la « douce France ».

EMMANUEL MACRON LE 3 OCTOBRE À RODEZ

Noblesse oblige, principe de précaution aussi.

Le Prince – dirait Machiavel – doit être protégé par un principe de précaution. Ainsi, dans notre Cinquième République, un Président possède – en cas de « surchauffe » – un où plusieurs fusibles à faire sauter : un ou plusieurs ministres qui ont censément failli à leur mission (« Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ! » ! disait J.P. Chevènement), et en dernier ressort un Premier Ministre.

À Rouen, c’est évidemment l’incertitude qui règne sur le degré de nocivité, de toxicité, voire de dangerosité des suies et des fumées provoquées par l’explosion de l’usine, sur la santé des Rouennais et sur les cultures. On a eu le bal des faux-culs, des incompétents, des experts-scientifiques, des prudes et prudents, des « #àcestadeonnepeutrienvousaffirmer ». On « dépêche » donc le préfet puis des ministres pour assurer que tout sera fait et dit « dans la plus absolue et totale transparence » (« absolue et totale » ? Wouuaahh, rien que ça ? On se croirait à l’époque de Tchernobyl !) ; mais évidemment personne ne peut affirmer avec certitude que « dormez en paix braves gens la situation est sous contrôle » ; et les Français ont tellement été abusés par le passé par les hommes politiques et les media qu’à la moindre étincelle les doutes et les théories complotistes fleurissent. Ce qui est bien naturel, dès lors qu’il s’agit de la vie des personnes, de ses proches, et qu’une forme de panique peut s’emparer de la population. Comment une parole raisonnable et rationnelle peut-elle dès lors rassurer les populations ? Mission impossible, d’autant que les Français n’ont pas la confiance que les Japonais ont manifesté à l’époque de Fukushima vis-à-vis de leurs dirigeants et personnel politique, n’ont pas non plus leur discipline.

On se souvient que dans l’affaire du sang contaminé, J.M. Garetta, qui dirigeait alors le CNTS, avait pris une peine de prison mais aussi trois ministres, condamnés par la Haute Cour de Justice de la République : Edmond Hervé, Georgina Dufoix et le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. Des fusibles car le Président Mitterrand avait été dû coup tenu à l’abri d’un tel scandale, totalement épargné. 

Comment gouverner aujourd’hui ? Se tenir en retrait pour « penser » ? Être en empathie avec la population, proche d’elle ? On voit bien qu’Emmanuel Macron hésite, ou plus certainement, qu’il reste fidèle à sa philosophie du « en même temps », une position équilibriste à haut risque (mais il est joueur et aime le risque !), qui peut vous précipiter dans le vide et éventuellement vous faire vous écraser.

A Rouen, les plaintes déposées par les Rouennais et associations de riverains ou de protection de l’environnement aboutiront nécessairement, sinon à des condamnations, du moins à des mises en examen. L’hyper-omni-super Président a joué à Rouen le chant de la carpe, il s’est transformé en Sphinx. Il se sera tenu à l’abri. Il sera donc à l’abri, « ni coupable, ni responsable ».

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