IBRAHIM MAALOUF : SON COMBAT POUR INTEGRER L’IMPROVISATION MUSICALE A L’ECOLE

Ibrahim Maalouf est en tournée avec l’album « Illusions » sorti en 2013 qui lui a valu une Victoire de la Musique en 2014. Le 18 novembre, sortira, en collaboration avec Oxmo Puccino,  « Au pays d’Alice ». Le trompettiste et pianiste ingénieux d’origine libanaise, fils du trompettiste Nassim Maalouf et de la pianiste Nada Maalouf, a plusieurs cordes à son arc. Nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur sa musique, sur son parcours et ses projets :

On vous présente parfois comme un réel autodidacte. Est-ce vrai ? Auriez-vous une définition du Jazz ?

En fait pas vraiment. Je suis d’un côté un vrai autodidacte au niveau de la pratique du piano, et un pur fruit des écoles supérieures de musique nationales à la trompette. C’est même grâce aux concours internationaux que je me suis fait connaître au début. Mais par contre, au niveau de la pratique du jazz, je ne peux pas dire que c’est ma spécialité. C’est l’une des nombreuses influences qui m’inspirent. Et je ne pense pas être bien placé pour donner une définition objective du jazz. Mon jazz est un jazz très ouvert d’esprit, où toutes les cultures qui s’en inspirent pourraient en devenir une partie intégrante.

N’est-ce pas un peu réducteur de vous voir seulement comme un jazzman alors que votre musique renferme de nombreux courants ? Ne faut-il pas plutôt « tuer » les catégories ?

Je ne crois pas qu’il faille « tuer » quoi que ce soit, ni les catégories, ni rien d’ailleurs. Mais juste leur donner le juste rôle qu’elles doivent avoir. Les catégories sont là, juste pour qu’on se repère et qu’on puisse s’y retrouver dans la masse de choses que la culture nous offre. Mais si on se réduit à leur loi dictée par l’industrie artistique, alors on s’interdit de faire évoluer les choses. Celui ou celle qui considère que le jazz est une culture figée et qui n’a pas d’autre évolution que celle qui consiste à réunir une batterie, une contrebasse, un piano, et quelques soufflants, est certainement pour moi quelqu’un qui vit dans l’admiration du passé et qui ne voit pas que le monde bouge.

Comment avez-vous construit l’album « Illusions » ? La méthode est-elle différente d’album en album ?

ibrahim maalouf

Tous mes albums sont très différents les uns des autres. La seule chose fondamentale qui les unisse, c’est la liberté que leur offre l’instrument de mon père, Nassim.  Dans les années 60, il a eu l’idée d’ajouter un piston pour jouer la musique arabe à la trompette. Du coup, j’ai appris à en jouer tout petit et tous mes albums sont articulés autour de ce vecteur de création extraordinaire. Alors même que je ne suis pas passionné en soi de trompette, cet instrument me fascine tous les jours. Il est à la croisée des mondes arabes et occidentaux. Chaque jour, j’ai des petites idées qui germent. Elles me font vibrer depuis enfant et me donnent envie de continuer à créer. « Illusions‘ est le premier album que j’ai enregistré avec le groupe avec lequel j’évolue depuis plusieurs années.

Votre musique évoque-t-elle les remous identitaires ? Quelle message comporte elle ?

Je ne sais pas ce que ma musique évoque, ni si elle comporte un quelconque message. Sincèrement, je laisse les gens qui écoutent se faire leur propre idée et entendre ce qu’ils ont envie d’entendre. Dans ma musique, il y a toute ma vie. Chaque note que je joue, chaque son de l’album, chaque équilibre des sons, chaque silence, sont des moments que je vis à 100%. Ils sont des extraits de ma vie de tous les jours. Mes albums sont bien plus que des messages ou des questions identitaires. C’est mon cœur qui bat à chaque seconde et la musique qui sort de ce rythme perpétuel. J’ai évidemment, moi, indépendamment beaucoup de choses à dire. Mais ma musique est complètement indépendante.

En effet, pouvez-vous nous dire deux mots sur Le Pôle Supérieur d’Enseignement Paris-Boulogne et de votre action ?

C’est un enseignement universitaire au sein des écoles supérieures de musique. J’ai enseigné pendant 15 ans la trompette. Mais j’ai décidé il y a 3 ans de me consacrer à une pratique qui a disparu presque complètement de l’enseignement classique il y a environ 1 siècle et demi alors qu’elle est fondamentale : c’est l’improvisation. J’ai donc proposé mes services au Pôle Supérieur qui a accepté qu’on fasse des essais. Les essais se sont avérés concluants. Les élèves s’éclatent et moi aussi. On apprend plein de choses, autant eux que moi. Je cherche, sans m’en cacher, à réintégrer l’improvisation dans l’enseignement musical, au moins, si ce n’est dans les établissements scolaires. Je crois que c’est un mode d’expression qu’on néglige, voire qu’on dénigre. Et je me bats pour prouver que c’est une erreur fondamentale.
aff album ibrahim maalouf
Pour marquer le coup, j’organise d’ailleurs en collaboration avec le salon MUSICORA, un record du monde de la plus grande improvisation jamais réalisée. Ca se passe le 8 février à 15h à la Grande Halle de la Villette. C’est une improvisation géante qui va rassembler énormément de monde : musiciens amateurs, professionnels, débutants ou même pas musiciens du tout, de tous les âges et de toutes les cultures. Il y aura même des danseurs. Le but est de marquer les esprits et créer un vrai évènement autour de cette réflexion nécessaire. Nous avons même invité la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin. Il s’agit de vraiment faire passer un message.

Quelle sera la couleur du prochain ?

Le 18 novembre sort « Au Pays d’Alice« . Pour les prochains, je ne peux pas parler de couleurs. C’est délicat. Je préfère parler d’inspirations. Et je crois que pour mon prochain album, je vais me rapprocher un peu du monde arabe.
oxmo puccino ibrahim maalouf

Entre le 5 et le 8 FÉVRIER 2015 prochain, vous serez au Philharmonie de Paris avec effectivement « Au Pays d’Alice ». Que renferme cette œuvre en collaboration avec Oxmo Puccino  ?

Ce projet autour d’Alice est une « réinterprétation » de l’œuvre de Lewis Carroll, à notre façon, Oxmo et moi. C’est à dire version 21è siècle. Version peut-être aussi plus urbaine. Mais cependant, avec un orchestre classique, un chœur d’enfants, un groupe de jazz rock, Oxmo rap et moi à la direction et de temps en temps à la trompette.

Yasmina Jaafar
Photo : Ibrahim Maalouf
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