CARLOS GHOSN : LA VIE RESTE LA MEILLEURE DES SÉRIES PAR BERTRAND NAIVIN, THÉORICIEN DES MÉDIAS ET MEMBRE DU CERCLE #LARUCHEMEDIA

BERTRAND NAIVIN
THÉORICIEN DES MÉDIAS

Il est devenu (presque) commun de voir la réalité rejoindre la fiction. En 2001, ce furent deux avions détournés par des pirates de l’air membres de l’Organisation islamique Al Qaida qui s’écrasaient l’un après l’autre sur les deux tours jumelles de Manhattan, faisant vivre aux New Yorkais et au monde entier une nouvelle version live de La tour infernale, film réalisé par John Guillermin et sorti en salles en 1974. Plus récemment, c’est l’épisode Nosedive de la série dystopique britannique Black Mirror qui devenait lui aussi réalité dès 2014 à Tokyo où se mit à être pratiquée la notation sociale.

La série BLACK MIRROR

Le 29 décembre dernier, c’est un vrai film d’évasion qui se déroula au Japon où l’ancien PDG de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi parvint à quitter sa résidence surveillée à laquelle il se trouvait astreint pour regagner à l’aide de deux jets privés successifs le Liban dont il a la nationalité et avec lequel le Japon n’a pas signé d’accord d’extradition. Depuis, il est question d’une malle à instrument de musique que l’ancien patron du grand constructeur français se serait procuré après un concert qui se serait déroulé chez lui et dans laquelle il aurait pu se dissimuler, mais aussi de l’intervention et l’entremise de « barbouzes » anciens membres des forces spéciales américaines et libanaises. Un épisode des plus rocambolesques en somme qui achève (momentanément) cette série dont Carlos Ghosn se trouve être le héros malheureux et qui débuta il y a plus d’un an par son arrestation, entrainant sa descente aux enfers.

CARLOS GHOSN

Dans sa chronique écrite dans le journal Le Monde daté du mardi 7 janvier, Jean-Michel Bezat rappelle que l’homme d’affaires était devenu au début des années 2000 le héros d’un manga destiné aux cadres japonais de Nissan, L’Histoire vraie de Carlos Ghosn. Il s’agissait alors de louer l’homme qui avait ressuscité le constructeur japonais. Cette fictionnalisation du dirigeant connait donc aujourd’hui un nouveau volet, celui de la figure séculaire de la déchéance sociale d’un homme ayant connu les ors du monde, thème que le public semble affectionner depuis les tragédies grecques. Le magnat de l’automobile serait ainsi – ou en tout cas rêverait d’être vu comme tel – une sorte d’Ulysse du XXIème siècle qui après avoir connu l’exil forcé et les épreuves, revient sur ses terres pour terrasser les prétendants.

Une épopée qui connaitra peut-être une adaptation filmique. M. Ghosn aurait en effet rencontré en décembre le producteur John Lesher. Ce projet pourrait alors expliquer son silence quant à ses réelles conditions d’évasion, lesquelles pourraient être tenues par un contrat d’exclusivité. Ce monarque de l’automobile se verrait alors devenir le personnage principal d’un documentaire ou d’un film, lui dont la chronique de Jean-Michel Bezat révèle une passion pour les séries qui lui serait née lors de sa captivité nipponne. Lui que l’on présentait volontiers comme un « cost killer » à l’efficacité redoutable et redoutée, épris de grandeur et de démesure, mu par la seule compétitivité pourrait alors, si ce projet qui aurait été signé avec Netflix se réalise et prend la forme d’une fiction, se faire le géant sensible, amoureux de la vie et de sa femme, victime d’une (in)justice japonaise aveugle et sans cœur. C’est d’ailleurs ce qu’il a tenté de transmettre lors de la conférence de presse qu’il a donné le mercredi 8 janvier à un parterre de journalistes venus du monde entier, s’adressant à eux en arabe, français et anglais. Tel Ulysse désespéré de ne pas revoir sa Pénélope, c’est cet amour qui lui donna alors la force de déjouer la vigilance de ce Polyphème asiatique et retrouver son Ithaque libanaise.

Quelle qu’en soit alors la suite juridique, que les chefs d’accusation retenus contre lui soient justifiés ou non, cette évasion donne à voir une réalité plus que jamais envahie par la fiction. Pour preuve cet épisode dont le caractère rocambolesque et dramatique justifient à eux seuls le fait que M. Ghosn ne soit pas vu comme un criminel en fuite mais comme un héraut de la justice et de l’équité. C’est là toute la différence qui distingue son évasion de celle d’un détenu lambda. La dramaturgie – du latin drama tiré du grec δράμα et qui désignait une « action jouée sur scène ou une pièce de théâtre » – qu’accentuent des moyens financiers considérables, hors-normes, lesquels participent à coup sûr de la passion du public « normal » pour cette fresque contemporaine. Aujourd’hui, le théâtre a laissé la place ici au sensationnalisme des séries américaines, mais la fascination est la même pour le puissant qui s’effondre, l’innocent (sic) qui se voit persécuté par un système inhumain et injuste, l’amoureux (sic) qui se bat pour rejoindre sa belle. Aujourd’hui, les journalistes paraissent remplacer les juges, présentés dans nombre de séries comme partiaux et corrompus. Aujourd’hui on ne cache plus son attrait pour le bad guy et ce dernier ne se dissimule plus, mais s’expose au contraire, convoque et drive les caméras.

CARLOS GHOSN hier à la conférence de presse de Beyrouth

A Royan cet hiver, on pouvait lire dans les rues sur des affiches éditées par le Centre d’art contemporain que l’art servait à rendre la vie plus intéressante que l’art. Carlos Ghosn a quant à lui prouvé une nouvelle fois que la vie peut se révéler parfois la meilleure des séries.

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