WEST SAESON : UNE VIE NE FERMÉE SOUS LA PLUIE

Il pleut donc sur la vie de Ling. Jusqu'au jour où, comme le dit le dicton, après la pluie vienne le beau temps...

A propos du film  Wet Season d’Anthony Chen par le théoricien des médias Bertrand Naivin

Il est des films dont les premières images montrent beaucoup. Celles qui ouvrent Wet Season, le dernier opus d’Anthony Chen en sont résolument qui révèlent en quelques minutes ce qui pourrait bien être le véritable sujet de ce long-métrage : l’enfermement quotidien.

Ling, une professeur de chinois enseignant dans un Lycée de Singapour conduit sous des trombes d’eau puis, s’arrête et se pique pour s’injecter le traitement qu’elle suit dans l’espoir de tomber enceinte. Enfermée, elle l’est alors entre les minces parois de tôle de son automobile que secoue une pluie diluvienne. Mais elle l’est tout autant dans une vie sans promesses et minée par la solitude, comme dans une stérilité contre laquelle la médecine semble démunie.

Quant à nous, spectateurs, nous le sommes aussi qui nous trouvons avec elle dans son véhicule, mais également dans le présent même de cette scène.  Le réalisateur s’y est en effet refusé à tout artifice filmique. Ni scène introductive, ni voix off, ni flash back, ni voix intérieure. Nous sommes confrontés sans filtre et sans transition à l’enfermement de cette femme qui se pique seule, pleure seule, va seule au travail et s’occupe (quasi) seule de son beau-père handicapé.

Pour rendre compte au mieux du manque de perspectives de cette femme réduite à n’enseigner qu’une matière facultative moquée par ses élèves et l’administration et délaissée par son mari qui lui préfère son travail, Anthony Chen nous enferme donc dans un cinéma du présent. Celui d’un live qui nous fait suivre sans retour dans le passé ni projection vers l’avenir le quotidien sans grandeur de cette enseignante, si loin du charismatique Mr Keating du Cercle des poètes disparus (Peter Weir, 1990). Celui d’un présent qui peine à donner naissance au projet d’enfant que Ling porte seule. Celui également d’une actualité faite d’affrontements entre le peuple malaisien et le gouvernement, troubles qui manifestent de manière très subtile, à l’image du film d’ailleurs,  la rage que couve et retient ce professeur jusque là sans histoire, mais que viendra bouleverser, bousculer avec la passion brutale de l’adolescence l’apparition d’un jeune élève transi d’amour pour elle. Le présent fermé sur lui-même deviendra alors histoire par ces petits moments de complicité volés, Ling étant trop consciente de l’inconvenance de cette relation. Son histoire personnelle se rappellera aussi à elle, celle de son enfance malaisienne, par les heurts télévisés d’un peuple désireux de faire quant à lui l’Histoire en en changeant le cours. Mais aussi cette histoire d’amour impossible entre l’élève fougueux et passionné et cette femme rangée.

Sans grandiloquence ni pathos hollywoodien, Anthony Chen fait donc cinéma de ces enfermements quotidiens qui stérilisent tant de gens. Celui d’un couple qui ne transforme plus le journalier, d’un travail privé d’à-venir, d’une existence que l’on ne peut plus réécrire. Une résignation lente magnifiquement filmée sur un visage dont on ne voit que le reflet coupé dans le rétroviseur ou brouillé par les gouttes de pluie qui frappent et ensevelissent la vitre de  la voiture. Comme une façon de nous montrer une femme coupée de ses rêves et à l’identité brouillée, devenue l’image tronqué d’elle-même.

Il pleut donc sur la vie de Ling. Jusqu’au jour où, et comme le dit le dicton, après la pluie vienne le beau temps…

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