AFFAIRE GRIVEAUX : PEUT-ON TOUT MONTRER ? DOIT-ON TOUT REGARDER ? RÉPONSE DE PAULINE ESCANDE-GAUQUIÉ, SPÉCIALISTE DU SELFIE

Ces images captent les regards car elles nous renvoient aussi à nos propres fantômes crépusculaires et obligent à réévaluer les normes collectives…

Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris, s’est retiré de la course après la diffusion d’une vidéo sexuelle. Mise en ligne par l’artiste Piotr Pavlenski, elle n’a cessé de tourner depuis mercredi soir, enflammant la toile, le monde politique et médiatique. Les réseaux sociaux sont devenus cet espace de médiatisation où la frontière entre public et intime n’existe plus, où la bascule d’un espace à l’autre peut s’opérer en un clic. Les hommes politiques savent que les affaires Monica Lewinsky ne se passent plus dorénavant dans l’espace réel mais virtuel. Ce qui était hier de l’ordre du sacrilège dans l’agora publique, stimule désormais, excite et prête même à rire. Alors Benjamin Griveaux est-il un vraiment un candide politique ou juste un homme de pouvoir de plus atteint par le syndrome de « la toute puissance » ? Le tapage lancé, le mal est fait. Ses amis ont bien cherché à le défendre en criant à l’indignité mais sur les réseaux sociaux les questions de la vérité, du respect d’autrui (dans sa vie privée, dans sa différence sexuelle, ethnique, etc.) ne se posent pas dès lors qu’une vidéo, une photographie « buzz ». C’est un fait. Il y a aujourd’hui une hyper-performativité numérique qui favorise les débordements récurrents et les citoyens publics ou anonymes doivent en être conscients. Ainsi, le vraisemblable se transforme en vérité et la vérité en vraisemblable. Sur la toile, l’individu est dépossédé de sa présomption d’innocence. Peu importe que sa culpabilité n’ait pas été légalement établie, tant que ça circule… Quand la machine numérique s’emballe, rien ne va plus.

Benjamin GriveauxPiotr Pavlenski

La question qui se pose aujourd’hui n’est pas :  « peut-on tout montrer ? », mais « doit-on tout regarder ? »

Si on tue symboliquement en direct, c’est parce qu’ il y a un public pour assister au spectacle. Un tête tombe, on passe à la suivante. Il faut « frapper », « tabasser » sans la moindre retenue tant que les gens regardent. Et les personnes publiques sont particulièrement exposées au « tweet-clash » ou « tweet-scandale », ce n’est pas nouveau. Alors dans cette affaire, plutôt qu’un problème moral, n’est-ce pas l’expérience transcendantale de l’Autre comme un autre Soi qui est abordée. Comme le souligne le sociologue Jean Baudrillard[1], la fin de la transcendance est quand « il n’y a plus de miroir ou de glace […] où l’homme est affronté à son image pour le meilleur ou pour le pire, il n’y a plus que de la vitrine, où l’individu ne se réfléchit plus lui-même mais s’avilit à la haine, car il n’y a plus d’altérité du Même. » Ces surgissements marquent l’effondrement du Surmoi collectif et révèlent une fascination pour le morbide. Le philosophe Cornelius Castoriadis relève bien dans son essai Une société à la dérive : « La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes : technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout accompagnés de quelques explosions sauvages[2]. » Il avertit sur la perte d’une praxis critique et de l’engagement collectif au profit de ce que la cité athénienne considérait comme le comble de la monstruosité, à savoir la négation des règles du vivre ensemble.

Pourquoi une telle quête du transgressif ?

Des monstres 2.0 qui errent au hasard sur les pages Facebook et Instagram, des profils Snapchat et Twitter avatars créés pour déverser de la haine, nous en avons tous croisés sur notre « mur » digital, où s’amoncellent de manière aléatoire et égalitaire le futile et l’horrible, le dérisoire et le sordide. Avec les réseaux sociaux, l’individu, nous l’avons compris, peut être spectateur mais aussi producteur et acteur de ces monstres 2.0. Si l’artiste russe, réfugié en France, a assuré à Libération (14 février 2020)  vouloir «dénoncer l’hypocrisie» de l’ex-porte-parole du gouvernement, il dit aussi assumer son acte comme relevant du politique. Or, dès lors qu’est favorisée une désagrégation de l’identité on peut se poser la question du politique qui, dans son fondement philosophique, est la recherche d’un universel guidé par la question du juste, du meilleur et du légitime. Or, si Benjamin Griveaux[3] est irresponsable il n’est pas coupable. Sa vie privée ne regarde que lui. Ces jeux subversifs deviennent pour certains utilisateurs une manière avant tout de sidérer. On n’est davantage dans l’ordre de ce qui relève d’une performance. Selon les chercheurs Alain Troyas et Valérie Arrault, « l’idée de dépassement de soi, de surpassement, de record, de la performance, sont l’inévitable corollaire du culte de soi […] ; l’individu jouit de son existence en mesurant ses prouesses aux réactions d’autrui ». « Le monde de l’individualisme est friand de l’extrême, vocable qui entend édicter tout à la fois le hors norme et le radical, l’audace et le franchissement de la norme », soulignent les deux chercheurs.

La performance 2.0 offre ainsi l’avantage de pouvoir se libérer des registres traditionnels qui codifient les pratiques. Éphémère et opportuniste, elle permet d’exister. La performance de l’artiste russe est en soi une réussite car l’effet de sidération a été au rendez-vous. Ces images ont bien eu pour but de produire une constellation surchargée de tensions. Que ce soit dans le sexe ou dans la mort, les images subversives sur internet sont souvent utilisées pour faire circuler massivement. Il y a une véritable mise en scène destinée à frapper les esprits, que ce soit pour attirer les sympathisants ou pour effrayer les ennemis. La radicalisation des images permet de faire découvrir au grand public ce qui aurait dû être caché ou ce qui est dénoncé comme tabou… et c’est là sa force scopique.

Le caractère pulsionnel de ces images provient du fait qu’elles mettent en scène l’individu dans le tabou en « direct live ». Ces images captent les regards car elles nous renvoient aussi à nos propres fantômes crépusculaires et obligent à réévaluer les normes collectives…


[1] Jean Baudrillard, La société de consommation, Paris, Gallimard, rééd. 2015.

[2] C. Castoriadis, Une société à la dérive, Paris, Seuil, 2011

[3] Valérie Arrault, Alain Troyas, Du narcissisme de l’art contemporain, Paris, L’échappée, 2017,

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