COVID, DÉCONFINEMENT, NOUVEAUX CLUSTERS… : LE PROFESSEUR ET MEMBRE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE YVES BUISSON NOUS RÉPOND :

Comme toutes les épidémies, le Covid-19 aura une fin.

La France commence son déconfinement depuis une semaine. Quel premier bilan faites-vous ?

Un bilan mitigé ; alors que les indicateurs épidémiologiques montrent que l’épidémie de Covid-19 est entrée en phase de régression, l’annonce de sortie du confinement à la date du 11 mai a pu être comprise comme la possibilité d’un retour à la vie d’avant. La représentation tricolore, puis bicolore, de la carte de France du déconfinement était un outil de travail pertinent, mais dont la diffusion par les médias s’est révélée une erreur de communication, les « verts » se croyant définitivement tirés d’affaire alors que les « rouges » se désespéraient de rester confinés. Face à cette crise sanitaire mondiale, notre Gouvernement a su prendre des décisions appropriées et souvent courageuses, tant pour la période de confinement que pour la phase plus délicate de sortie du confinement, mais il a été desservi par une communication imprécise, parfois contradictoire et dans certains cas désastreuse. Dans ces conditions exceptionnelles, il faut savoir faire preuve d’humilité et de pragmatisme afin de ne jamais perdre la confiance de la population.

Quel est votre regard sur la stratégie du gouvernement « protéger, tester, isoler » ?

La question est de savoir s’il s’agit d’une stratégie ou d’un slogan. Dans la phase actuelle de sortie de confinement, la stratégie n’est pas la même que pendant la phase 3 de l’épidémie. Cette injonction gouvernementale devrait être déclinée plus précisément :

– protéger : c’est maintenir les mesures barrière en déclarant prioritaire, donc obligatoire, le port du masque anti-projection dans l’espace public, complété par la distanciation physique et le lavage des mains ;

– tester : c’est pouvoir réaliser une PCR chez tout cas suspect de Covid-19, puis chez toutes les personnes ayant été en contact avec chaque cas confirmé, ceci dans les plus brefs délais et sur l’ensemble du territoire ;

– isoler : c’est placer les contacts testés négatifs en quatorzaine et maintenir en isolement les porteurs du virus (PRC positifs) jusqu’à la négativation de la PCR.

L’Angleterre a annoncé une prolongation du confinement. Paient-ils leur première stratégie qui consistait à aller vers une immunité collective ?

En franchissant le seuil des 30.000 décès, le Royaume Uni est devenu le pays d’Europe le plus durement touché par la pandémie. La transition, relativement tardive, d’une stratégie d’atténuation à une stratégie de suppression reposant sur le confinement a probablement favorisé l’expansion du virus dans la population britannique. On en mesure aujourd’hui les conséquences en termes de mortalité, mais il se peut que d’autres facteurs aient favorisé l’aggravation de l’épidémie en Grande Bretagne.

Un déconfinement réussi réside-t-il dans l’attitude des citoyens, comme le dit Jean Castex ?

Oui, en grande partie. Sous le soleil du mois de mai, certaines personnes se sont accordé le droit de braver les consignes de prévention et d’oublier les mesures barrière. Il s’agit d’une minorité d’individus jeunes et insouciants, ne se sentant pas personnellement menacés par la maladie. Ces comportements offrent une image sympathique et attractive pour une partie de la population en manque de vie sociale au grand air, mais, à ce stade de l’épidémie, ils sont irresponsables car ils favorisent une recrudescence de nouveaux cas et un rebond de l’épidémie qui pourrait imposer un reconfinement.

Les foyers familiaux semblent être des nids de contamination avec les allées et venues. Pourriez-vous rappeler les gestes barrières et la bonne position du masque sur le visage ?

Il semble qu’une proportion importante de contaminations ait lieu à domicile, en milieu familial. De nombreux cas asymptomatiques ou paucisymptomatiques ne sont pas identifiés comme Covid-19 et transmettent le virus dans l’espace confiné des appartements, par voie respiratoire, par les mains sales et les objets souillés. Dans le contexte épidémique actuel, les règles fondamentales d’hygiène domestique doivent être renforcées, surtout dans les familles avec enfants, incluant les mesures barrière (réduction des contacts sociaux, distanciation physique, mouchoirs jetables), le lavage des mains pluriquotidien et l’hygiène de l’environnement (aération des locaux, nettoyage et désinfection des surfaces).

Le port du masque anti-projection a pour but d’éviter de disperser autour de soi des gouttelettes de salive potentiellement contaminantes si on est infecté sans le savoir. C’est la mesure la plus efficace pour empêcher la transmission du virus dans l’espace public à condition qu’elle soit observée par le plus grand nombre. Les qualités intrinsèques du masque (capacité de filtration, étanchéité, résistance au lavage) sont secondaires par rapport à la proportion de personnes qui sortent masquées dans l’espace public, l’essentiel étant de maintenir un écran suffisamment couvrant devant son nez et sa bouche pour retenir les postillons lorsqu’on tousse, lorsqu’on éternue et lorsqu’on parle.

Quelle est la bonne attitude dans les transports en commun ?

1. porter le masque, pas seulement dans les transports en commun, mais dès que l’on sort de chez soi ;

2. se désinfecter les mains avec du gel hydro-alcoolique avant de monter et après être descendu du transport en commun ;

3. s’efforcer, dans la mesure du possible, de respecter la distanciation physique avec les autres usagers ;

4. ne pas parler, ni téléphoner pendant toute la durée du voyage.

Deux clusters existent déjà. Cela vous inquiète-il ?

L’émergence de nouveaux foyers est un phénomène attendu, sachant que la circulation du virus reste active sur une grande partie de notre territoire, même dans des départements « verts ». D’une part, cela doit inciter l’ensemble de la population à ne pas relâcher les efforts de prévention. D’autre part, cela justifie la mise en œuvre du système de dépistage actif des contacts par traçage immédiat autour de tout nouveau cas déclaré afin de circonscrire chaque foyer le plus rapidement possible.

L’État accepte des rassemblements de 10 personnes. Ce chiffre vous semble-t-il correct où est-ce déjà trop ? 

Ne pouvant interdire tous les rassemblements, mais dans l’obligation empêcher les grands attroupements, il faut bien fixer un seuil. Pourquoi 10 et pas 9, ou 11 ? Probablement parce que c’est un ordre de grandeur facile à mémoriser qui permet aux forces de l’ordre d’intervenir avant qu’une situation ne devienne ingérable. Mais ce qui compte, c’est moins le nombre des personnes qui se regroupent que leur comportement (port du masque, écartement physique, imbibition alcoolique, chants, cris…).

Que faut-il penser des modélisations du Dr Blachier et de l’APHP sur les nombres de morts si 2ème vague il y a ? Alarmiste ou réaliste ? 

Ce sont des prévisions inutilement alarmistes. La modélisation mathématique du phénomène épidémique doit concevoir des algorithmes pour aider les acteurs de santé publique à prendre les mesures les plus adaptées pour contrôler la Covid-19. Elle n’a pas vocation à susciter de l’angoisse en prédisant d’improbables hécatombes.

Êtes-vous optimiste ? 

Oui, comme toutes les épidémies, le Covid-19 aura une fin. Il est actuellement impossible de formuler des prévisions plus précises car le déterminisme des épidémies nous échappe en grande partie. Faute de vaccin et de médicament prophylactique, nous ne pouvons que tenter de réduire la transmission du virus par des mesures certes efficaces, mais marginales car on ne peut pas confiner tout le monde tout le temps. Quoi que nous fassions, l’épidémie finira par s’arrêter, après une ou deux vagues, mais nous ne savons ni quand, ni comment.

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