GEORGE FLOYD : L’AMÉRIQUE, UN MONSTRE CONTEMPORAIN PAR BERTRAND NAIVIN, THÉORICIEN DES MÉDIAS

Ces séquences révèlent alors une série d'invus qui permettent de prendre la mesure du caractère tragique et illégal de cette arrestation qui cumule les irrégularités et les incohérences.

Agonie de George Floyd : De l’invu à l’hypervu

Le 31 mai dernier, le New York Times proposait sur son site une vidéo[1] qui retraçait en détail l’arrestation à Minneapolis six jours plus tôt de George Floyd, un noir américain de 46 ans qui en mourra. On y voit alors plusieurs vidéos prises par des caméras de surveillance et des témoins qui permettent de voir sous différents angles le déroulement des faits qui aboutiront à l’immobilisation du malheureux par l’agent Derek Chauvin, lequel en lui pressant la nuque sur le sol avec son genou finira par le tuer par asphyxie. Elles donnent alors un éclairage supplémentaire à ces images terribles prises par le smartphone de Darnella Frazier, une adolescente de 17 ans présente au moment des faits et sur lesquelles on voit et entend George Floyd répéter « I can’t breathe » puis perdre connaissance. Un autre témoin non identifié, filmant la scène de la rue, derrière les policiers révélera ainsi qu’ils étaient trois à être agenouillés sur Floyd lorsque le quatrième maintenait à distance les autres témoins.

Dans ce reportage, les journalistes proposent également des détourages des policiers avant et pendant l’immobilisation qui montrent bien l’implication de chacun dans ce drame. De même y voit-on l’appréhension du Floyd dans sa voiture, sa sortie du véhicule puis son escorte vers la voiture de police située dans une rue parallèle et enfin l’arrivée progressive d’autres agents. Sont montrés aussi des documents comme une autorisation officielle de maintenir un interpellé avec le genou sur la nuque, technique appelée « neck restraints », en cas de résistance agressive, le transcript de l’appel de l’épicier qui appela le 911 pour leur faire part d’une suspicion de faux billets comme plus tard la demande faite par un des officiers d’une assistance médicale.

ILLUSTRATION : BERTRAND NAIVIN – @LE_CABINET_DE_BER / @LECABINETDEBER

Ces séquences révèlent alors une série d’invus qui permettent de prendre la mesure du caractère tragique et illégal de cette arrestation qui cumule les irrégularités et les incohérences. Devient en effet visible et hypervisible ce qui put passer inaperçu pour de nombreux passants ou automobilistes pour lesquels ce qui incendia le lendemain la ville de Minneapolis put paraître n’être qu’une arrestation de plus dans une ville connue pour ses violences policières. Un paradoxe tragique d’ailleurs que ces trois policiers qui en plein jour et à la vue de tout le monde se mettent à genoux sur un seul homme et le tuent sans remords apparent ni gêne. Pire, le regard glacial de Chauvin qui fixera la camera du Smartphone de la jeune témoin tout en continuant à étouffer George Floyd, et ce même lorsque ce dernier sera inconscient. En ce sens, filmée en direct sur Facebook live[2] avant de connaître la viralité que l’on sait, cette scène passa grâce à Internet d’un invu funestement quotidien et devenu banal dans cette ville et dans de nombreuses autres aux États-Unis à un hypervu qui lèvera le voile sur des pratiques policières inadmissibles et qui aboutira à la mise en détention et au jugement des policiers incriminés pour meurtre sans préméditation puis à un projet de démantèlement de la police de Minneapolis. Jusqu’en France où une partie de la communauté noire dans les banlieues y trouvera un écho à la mort d’Adama Traoré, mort en 2016 à la gendarmerie de Beaumont sur Oise après son interpellation, entrainant réactions en chaines et obligeant le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner à saisir le 05 juin dernier le Procureur de la République pour réclamer une enquête sur un groupe Facebook de policiers où les propos racistes étaient courants.

Par ailleurs, le ministre a indiqué hier lors de sa conférence de presse qu’il « souhaitait une police exemplaire qui ne se sente pas au-dessus des lois« . Il interdit par la même la méthode d’étranglement lors des interpellations.

Depuis, la Chicago Avenue South est devenue un lieu où les gens se rassemblent et où l’on vient se recueillir, rendre hommage, acheter des t-shirts et faire des dons pour les associations qui aident les pauvres du quartier. Depuis également, le genou qui tua Floyd est devenu un symbole de protestation, un geste que firent de nombreux policiers américains pour montrer leur refus de la violence et du racisme.

Ce devenir de l’invu en hypervu révèle alors une société de l’image et de la fulgurance où ce qui aurait été autrefois confiné à la confidentialité funeste d’une communauté subissant les abus de pouvoir chroniques de policiers zélés, violents et racistes devient grâce à la technologie mobile et Internet un fait mondial et le catalyseur d’une mondialité des inégalités sociales et raciales.

George Floyd / Derek Chauvin

Il montre aussi le double visage de ce monstre 2.0 qu’est notre société de l’hyperpartage avec d’un côté un afro-américain sans emploi suspecté de fraude qui devient quasiment dans l’instant une icône planétaire, et de l’autre la viralité nauséabonde d’un #GeorgeFloydChallenge qui voit des adolescents s’amuser à reproduire la scène entre eux et à poster l’image sur les réseaux sociaux. Défi que les plateformes Tiktok, Twitter, Facebook et Instagram s’empressèrent de condamner en bloquant le # ou en effaçant les posts. Une société janusienne qui voit une rue devenir le théâtre d’une violence ordinaire puis être investie par la population pour être transformée en un temple à ciel ouvert voué à l’amour, à la paix et au partage.

Une schizophrénie à l’image d’un pays qui vit en quelques jours sa police tuer froidement et sans réelle justification un homme pourtant non violent et le décollage réussi de SpaceX, premier engin spatial privé. D’un côté l’enfer quotidien de populations stigmatisées et brutalisées et de l’autre l’exubérance conquérante d’un milliardaire qui entend ouvrir la voie du tourisme extraterrestre. Une nation pour cela autant effrayante que fascinante et qui sait se montrer capable du pire comme, espérons le du meilleur à venir.

Bertrand Naivin 08/2020


[1]   https://www.nytimes.com/2020/05/31/us/george-floyd-investigation.html

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/27/quatre-policiers-limoges-apres-la-mort-d-un-noir-lors-de-son-interpellation-aux-etats-unis_6040859_3210.html

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