Nathalie Schuck raconte les ambitions de Bruno Retailleau : "Philippe et Retailleau se sont vus récemment et ont convenu, non seulement de ne pas s’agresser, mais de s’entendre autant que possible en vue des municipales de mars notamment"

Par
Yasmina Jaafar
17 novembre 2025

Efficace ou non dans l'affaire Sansal ? Conservateur ? Dogmatique ? Ambitieux ? Hors jeu ? Nathalie Schuck, grand reporter au Point, à qui l'on doit "Madame la présidente" sur Brigitte Macron (co-écrit avec Ava Djamshidi), nous répond. La journaliste s'est plongée dans la vie de Bruno Retailleau. Une ambition, des convictions, des hauts et des bas... le récit fait avec l’assentiment de l'intéressé, est fin. "Le Cardinal" ne cache rien des failles, du caractère ou des lubies de l'ancien ministre de l'Intérieur (Barnier, Bayrou, Lecornu I).

L’opinion retiendra forcément qu’il s’agit d’un camouflet ! Boualem Sansal a été libéré un mois presque jour pour jour après que Bruno Retailleau a quitté le ministère de l’Intérieur, comme si le régime algérien voulait véhiculer l’idée qu’il était le principal élément bloquant. C’est là qu’il faut être très prudent dans nos analyses, car il y a une tentation au sommet du pouvoir en France aussi de régler des comptes, entre les tenants de la ligne diplomatique et les partisans de la méthode forte avec Alger. Une chose est sûre : l’ancien ministre de l’Intérieur aurait dû écouter ceux de ses amis qui lui conseillaient de quitter dès cet été le gouvernement en se saisissant du prétexte algérien et en faisant valoir que l’Élysée et le Quai d’Orsay refusaient de mettre en œuvre sa ligne de fermeté et de « riposte graduée ». Aujourd’hui, il apparaît très fragilisé.    

Gardons-nous de toutes conclusions hâtives. « On n’est jamais mort en politique », dit l’adage. Mais force est de constater que sa sortie mal expliquée du gouvernement Lecornu, qui est apparue comme une foucade provoquée par la nomination annoncée de Bruno Le Maire, a considérablement abîmé son image. Au point qu’on peut se demander s’il figure encore dans la liste des compétiteurs pour la prochaine présidentielle. Plus gênant pour lui à droite, cet affaiblissement a redonné des ailes à son principal opposant, Laurent Wauquiez, qui est parvenu à l’enfermer dans un duel toxique dont on ne voit pas l’issue. Et ce, alors que Retailleau l’a battu à plate couture avec 74 % des suffrages des militants lors de la bataille du printemps pour la présidence des Républicains. Aujourd’hui, les ténors de LR ont tous une bonne raison de se dire : pourquoi pas moi.

Les Républicains sont un parti légitimiste, où le patron fait figure de candidat pour la présidentielle. En ce sens, il reste - techniquement s’entend - l’homme fort de la droite. Mais c’est un colosse aux pieds d’argile et ses adversaires à droite comptent bien en profiter pour lui ravir le titre de champion pour l’Élysée ! Voilà pour la première partie de votre question. S’agissant de la seconde, vous visez juste car Bruno Retailleau est un élu de terrain qui est longtemps resté dans l’ombre, très travailleur, charpenté intellectuellement - qu’on apprécie ou pas ses idées -, plus ambitieux qu’on l’imagine. Et il a su faire fructifier une opportunité inespérée : sa nomination place Beauvau à la faveur de la folle dissolution décidée par Emmanuel Macron. Raison pour laquelle il est si stupéfiant de voir la façon dont ce capital patiemment acquis a été dilapidé en un seul tweet. Un cadre LR me disait : « Retailleau,  c’est un joueur de poker qui a fait tapis pendant un an ». On pourrait ajouter, pour filer la métaphore : et qui s’est, malgré lui, pris les pieds dans le tapis à la sortie.

Je le suis depuis 2017 et je me suis toujours dit qu’il avait un profil atypique : il vient de l’écosystème Villiers, son premier mentor, donc à droite toute sur le plan idéologique, et il s’est pourtant imposé comme le leader de la droite gaulliste. C’est quand même un sacré retournement de l’histoire ! Il a d’ailleurs longtemps été regardé chez les Républicains comme un cousin éloigné de province, sulfureux, un « réac » qu’il convenait de tenir à distance. Si Philippe de Villiers n'avait pas mis son veto à l'époque, Retailleau serait devenu ministre de François Fillon quinze ans avant son entrée au gouvernement de Michel Barnier, et il aurait émergé bien plus tôt dans l’opinion. C’est cette improbable résurrection, à 60 ans passés, que j’ai voulu raconter. 

Vous faites référence à un discours prononcé par Philippe de Villiers en 2005 à Grasse (Alpes-Maritimes), où il avait opéré un virage vers la droite extrême. Bruno Retailleau était alors son bras droit et s’y était opposé. C’est important de le rappeler car le Villiers qu’a connu le jeune Retailleau au Puy du fou, à la fin des années 1970, n’est pas le Villiers prophète de CNews qu’on connaît aujourd’hui. À l’époque, Villiers appartenait à la majorité RPR-UDF, dont il était certes l’aile la plus droitière. S’agissant des idées personnelles de Retailleau, il appartient à la catégorie, méconnue en France, des conservateurs libéraux à la mode britannique. Ferme sur les sujets régaliens et les questions de société. Ce qui ne veut pas dire qu’il considère qu’il ne faut rien changer, pour vivre confit dans le formol du passé. Non. Sa devise pourrait être cette citation de l’ancien Premier ministre britannique, Benjamin Disraeli : « Réformer ce qu’il faut, conserver ce qui vaut ». On se souvient qu’il avait choqué à son arrivée à Beauvau en déclarant que l’immigration n’était « pas une chance » pour la France. Cela relevait d’une stratégie : ramener dans le giron de la droite LR les électeurs partis au RN et à Reconquête. Il ne croit pas à « l’union des droites » avec le Rassemblement national. Il méprise Marine Le Pen et Jordan Bardella, qu’il ne connaît pas d’ailleurs. Lui veut siphonner les voix de l’extrême droite, comme Nicolas Sarkozy en 2007. Après, qui croquera l’autre, LR ou le RN ? C’est une autre histoire !     

Retailleau n’est pas du genre revanchard. Il le dit, d’ailleurs : « Je ne cuis pas dans mon jus ». Même s’ils sont toujours en froid depuis leur divorce cataclysmique de 2009-2010 - leur réconciliation sur les pontons du Vendée globe était une opération de com’ pour les caméras -, il sait ce qu’il lui doit. Grâce à Villiers, il a été cascadeur à cheval, metteur en scène au Puy du Fou. Il a géré dans le parc à thèmes vendéen des centaines de bénévoles, et a même tourné des clips, dont un avec Didier Barbelivien ! Ça l’a passionné.  

Un de ses amis a cette phrase éclairante : « Bruno Retailleau, c’est trente ans d’ambition ». L’idée de briguer l’Élysée n’a pas surgi d’un coup chez lui, à la faveur de son entrée au gouvernement. Quand François Fillon a perdu en 2017 et quitté la vie politique, dans les conditions que l’on connaît, il lui a cédé les clés de son micro-parti Force républicaine avec un petit trésor de guerre. L’idée était que Retailleau assure la relève et porte le drapeau à la présidentielle suivante en 2022. Mais il s’est vite heurté à deux problèmes. À droite, d’abord. Quand il a envisagé de prendre les commandes de LR en 2019, après le départ contraint de Laurent Wauquiez, le clan des chiraquiens lui a fait comprendre qu’il ne le laisserait pas faire, compte tenu de son compagnonnage passé avec Villiers. Plus grave, ses sondages ne décollaient absolument pas, il était hors des radars de l’opinion. Dans ces conditions, impossible de se présenter à la primaire organisée par son parti fin 2021, il a renoncé. Et au terme de cette enquête, je me pose toujours la question : a-t-il vraiment envie, en son for intérieur, de s’installer dans le fauteuil d’Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy et du général de Gaulle ? Je me demande si son Graal ne serait pas plutôt Matignon, s’il ne serait pas plus heureux comme Premier ministre. C’était d’ailleurs le poste auquel le destinait François Fillon s’il l’avait emporté en 2017.   

Comme je le disais précédemment, c’est un conservateur britannique. On le croit libéral sur le plan économique, notamment parce qu’il avait soutenu le programme décapant de Fillon, mais c’est assez faux. On a du mal à l’imaginer, mais Retailleau a déjà défilé en région avec la CGT pour défendre des entreprises vendéennes ! À la base, c’est une personnalité assez raide sur le plan idéologique, mais qui a été patinée par son passage au Sénat. Le palais du Luxembourg, on le sait, est le temple de la modération et du compromis. Comme président du groupe LR, il a dû transiger, avec les centristes notamment. Certains au Sénat le surnomment « Torquemada », du nom du grand inquisiteur espagnol, mais il est plus malléable qu’on le croit. Mais pas, en revanche, sur les questions de société, de l’IVG au mariage gay, en passant par la PMA pour toutes, où tous ses votes passés au Sénat ont été marqués par des prises de position très conservatrices.  

Sur le papier, oui. Mais, de part son passage au Sénat, non. Il sait qu’il est difficile, en ces temps de tripartition politique, de ne pas accepter de transiger et de faire des compromis. 

Au risque de vous surprendre, ils se sont beaucoup rapprochés ! À ma connaissance, Philippe et Retailleau se sont vus récemment et ont convenu, non seulement de ne pas s’agresser, mais de s’entendre autant que possible en vue des municipales de mars notamment. De là imaginer un tandem pour la présidentielle, où l’un viserait l’Élysée et l’autre Matignon, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Mais sait-on jamais… 

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Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

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