
"SUIT YOURSEL" est le nouvel album de Judith Owen. L'excellente chanteuse de Jazz sait ce que engagement veut dire. Depuis "Emotions on a Postcard", sorti en 1996, l’artiste ne cesse de se réinventer. "Come On & Get It", (2022) est, par exemple, un album de reprises qui rend hommage à des artistes féministes des années 1940 et 1950, des chanteuses dont il est nécessaire de se souvenir. Judith Owen nous y aide avec talent. Ici, ce nouvel opus tord le coup aux clichés amoureux. Liberté, couple, féminisme, patrimoine et centenaire de Miles Davis... Rencontre :
Votre nouvel album comprend le titre « That’s Why I Love My Baby », qui aborde les clichés romantiques. S’agit-il d’un nouvel album engagé, comme à votre habitude ?
Le titre de ce nouvel album dit tout… « Suit Yourself » c’est être fidèle à ce que je suis, c’est révéler et harmoniser toutes les facettes de ma personnalité. Que ce soit comme arrangeuse et interprète de Standards, que ce soit avec mon Trio et avec mon Big Band, ou au piano pour interpréter mes propres chansons, avec ma touche personnelle à la fois douce et amère. « That’s Why I Love My Baby » évoque le refus de mon mari de se plier à la dimension commerciale de la Saint-Valentin. Nous nous sommes disputés et je lui ai fait des scènes pendant des années, jusqu’au jour où j’ai « pris conscience » et réalisé qu’il avait raison. C’est la façon dont on traite son partenaire au quotidien qui compte. C’est une chanson qui dit que je l’aime pour tout ce qu’il ne fait pas ! Mes versions de « Moanin’» et « Your Mind is on Vacation » parlent sans l’ombre d’un doute de l’époque que nous traversons.
En effet, l'époque inquiète. Quel est votre sentiment sur l'évolution de votre pays ?
Quand on vit en Amérique, chaque journée commence par de mauvaises nouvelles, et juste quand on pense que ça ne peut pas être pire… et bien ça l’est. Ces deux chansons expriment vraiment ce que me font ressentir au quotidien ceux qui détiennent le pouvoir. Nous vivons une époque effrayante et cet album parle de trouver de la joie face à l’adversité. Question adversité, La Nouvelle-Orléans en sait quelque chose. Cette ville unique m’a appris à célébrer le présent et à ne jamais perdre espoir. Donc oui, c’est le mélange habituel de beauté et de douleur, avec la conscience sincère que la vie est un paradoxe.
Nellie Lutcher, Julia Lee, Pearl Bailey, Dinah Washington, Peggy Lee, Julie London et Blossom Dearie ont été une source d'inspiration pour votre carrière. Que signifie être une femme dans le jazz en 2026 ? Sont-elles vouées à l'oubli ?
Malheureusement, beaucoup d’entre elles sont déjà oubliées. Des femmes comme Nellie Lutcher étaient d’immenses stars à Londres. C’est ainsi que mon père a entendu parler d’elle dans les années 50. Je n’ai pas hésité à parler d’elles, car elles ont été des pionnières dans un monde du jazz très masculin, et leurs noms doivent rester gravés dans les mémoires. Malgré cela, les femmes font véritablement entendre leur voix dans le monde du Jazz, s’imposant comme des figures fortes aux déclarations percutantes. Je souhaite que les jeunes musiciennes voient en moi, comme je l’ai vu plus jeune chez ses femmes merveilleuses et tellement inspirantes. Si j’en suis là, c’est parce qu'e ces femmes'elles ont ouvert la voie comme chefs d’orchestre et comme pianistes-chanteuses. Elles sont des artistes de scène et voix singulières pleines de force.
Miles Davis, lui aussi très engagé politiquement, aurait eu 100 ans. Avez-vous une période préférée dans sa carrière ? Que vous inspire son parcours de vie ?
Même si le quintet de Miles Davis de 1955 à 1957 a eu une existence relativement brève, il est entré dans l’histoire comme l’un des plus grands ensembles de l’histoire du jazz. C’est vraiment ma période préférée de sa carrière… l’incarnation même du cool swing, sur lequel on ne peut s’empêcher de bouger ! J’apprécie énormément sa capacité à sans cesse se réinventer, de cette période jusqu’à sa mort. C’est ce à quoi j’aspire moi-même. La vie est courte et intense, et il faut faire tout ce que l’on peut et tout ce que l’on veut dans tous les aspects de sa vie d’artiste. On ne cesse de grandir, de découvrir de nouvelles histoires et de nouveaux sons. C’est le voyage qui compte, pas la conclusion.

