GEORGE FLOYD : QUAND L’AMÉRIQUE SE LAISSE ENVAHIR PAR SES DÉMONS. ENTRETIEN AVEC JEAN-MAXENCE GRANIER, SÉMIOLOGUE.

La mort de Georges Floyd, cet homme étouffé sous nos yeux pendant 8 minutes, par un officier blanc et goguenard, a le mérite de donner un écho planétaire à la question raciale

Le désir de justice du peuple américain toutes couleurs confondues vous semble-t-il entendu par les politiques américains ? 

Oui la pression de la rue et des mouvements citoyens engagés sur la question a conduit la justice américaine à passer d’une inculpation de meurtre au 3e degré à celle de meurtre au 2e degré (volontaire mais non prémédité) et à inculper les 3 autres policiers.

Pour ce qui est de Trump, au-delà des discours compassionnels convenus, c’est non, puisqu’il fait directement référence à l’histoire de droits civiques quand il menace de tirer sur les « pillards » et qu’il met de l’huile sur le feu sans être capable de prendre en charge l’événement dans sa dimension historique et politique.

Au-delà des politiques, c’est la société dans son ensemble qui a du mal à évoluer comme l’a montré le faible impact du double mandat d’un président noir (plus africain qu’afro-américain par ses origines) et l’élection d’un président « blanc » (i.e. quelqu’un qui se revendique comme tel) qui s’en est suivie.

C’est plutôt de la base que viennent des réactions comme les forces de police qui mettent un genou à terre en signe de solidarité, ce qui est à la fois positif, car cela montre l’ampleur du choc dans l’opinion et y compris dans leurs rangs, mais aussi limité dans la mesure où choses sont encore traitées sur un plan moral et individuel plutôt que politique et collectif. Le problème ne peut pas être simplement résolu en comptant sur des policiers humains et tolérants. C’est la question de la violence légitime et de la discrimination qui est reposée.

Le KKK né en 1865 a été fondé par des ex-officiers des états confédérés. Pensez-vous que l’ADN de la police étasunienne est gangrené depuis cette époque

Il n’y a pas comme chez nous une police, mais une multitude de polices liées aux municipalités et aux comtés et qui procèdent d’une élection pour beaucoup d’entre elles. Ces polices reflètent donc davantage, en bien ou en mal, les communautés qu’elles servent. La guerre de Sécession, une guerre civile donc, qui anticipe par sa violence les grandes guerres modernes en Europe, et la question du l’esclavage sont évidemment structurants pour comprendre le propre de ce qui se passe aux USA. L’esclavage a rendu nécessaire le racisme, pour le justifier, et la culture de la violence aux USA s’ancre aussi dans ce conflit fondateur et terriblement meurtrier. 

La France et l’Amérique ne vivent pas leur citoyenneté de la même manière. Quelles sont nos différences fondamentales ? Comptage ethnique… place de la religion… France une et indivisible…

ADAMA TRAORÉ – GEORGE FLOYD.
ILLUSTRATION GUILAINE MONDOR – ACTI

Les USA ont été fondés par des gens en quête de liberté religieuse et qui voulait échapper à la forme de l’État développé en Europe et aux ségrégations qu’il entraînait. La dimension fédérale, la récence historique des USA, les différentes vagues du peuplement, tout les éloigne de nos conceptions européennes et françaises de la nation et de l’état. L’expérience spécifique de l’esclavage sur leur territoire et de l’apartheid les distingue de notre histoire coloniale, elle aussi marquée par l’esclavage et la traite.

Aux USA la question raciale est abordée de front tandis que la revendication du caractère indivisible de la République en France sur les questions raciales est le masque même du déni dont elle fait l’objet. Le racisme n’a pas besoin d’être gravé dans la constitution pour être effectivement présent dans le fonctionnement de la société et de l’État : le contrôle au faciès, la surpopulation carcérale des personnes racisées, les politiques en matière de prohibition des drogues qui ciblent l’offre et ménage la demande, montrent que l’État, au moins passivement, en n’agissant pas, en ne légiférant pas ou mal, peut favoriser des formes de ségrégations qui pèsent sur les personnes  qui sont ramenées à leur appartenance ethnique par le système. Le terme de racisme d’État fait l’objet d’un débat. Je préfère celui de racisme systémique, au sens où le racisme n’est pas seulement une disposition intérieure ou une expérience individuelle, mais a une réalité politique et sociale, qui passe par la loi, par les institutions (police, école, justice).  La différence entre nous et les USA, au-delà de la question de la violence et des armes, c’est une société française dans laquelle existe un déni beaucoup plus fort, avec par exemple le tabou des statistiques ethniques et une dimension « color blind » qui mettent paradoxalement la prétention à l’universel au service de la stigmatisation.  

Pouvons-nous faire un lien entre les violences policières en France et celles exercées aux États-Unis ?

GEORGE FLYOD EST MORT LE 25 MAI 2020

Le parallèle lui-même fait polémique. Ceux qui contestent toute importation de la situation américaine en France,  transforme de manière idéologique ce parallèle en opposition radicale pour éviter de voir ce qui en France pourrait relever des mêmes problématiques dans un cadre différent.

Les USA sont une société bien sûr plus violente, où les armes circulent très facilement, et où la question des violences policières est prégnante avec un très grand nombre de personnes tuées et beaucoup plus de noirs que de blancs proportionnément à la population. 

Mais il y a aussi une violentisation globale de la police française, comme l’a montré l’épisode des Gilets jaunes et l’emploi d’armes qui mutilent, et un climat sourd et persistant de mépris raciste présent chez une part des forces de l’ordre (voir la part de vote FN qu’on y trouve), parfaitement ressenties par les personnes qui en sont les victimes, qui ne sentent pas spécialement protégées par la République. L’analyse fine des données de gardes à vue, d’inculpations, d’incarcérations, quand elle est possible, montre le poids du facteur racial dans l’exercice de la police et de la justice, ce qui n’exclue évidemment pas une lecture sociale et économique.

Faut-il une réforme forte de la police en France ? 

La question des polices municipales (qui nous rapproche donc du modèle américain) est intéressante. Elle a été posée lors des dernières élections. Elle est au moins un moyen de revenir sur le rôle exact de la police, la politique du chiffre, la nécessité de boucler des affaires. La lutte contre le crime et la pacification de l’espace sociale, ce n’est pas forcément la même chose. La fin de la police de proximité décrétée par Sarkozy a clairement favorisé la première approche au détriment de la seconde.  

Il faudrait aussi faire évoluer les instances de contrôle de la police. Il y a une culture de l’ordre qui voudrait qu’on accepte ou qu’on taise un désordre au sein de la police, une logique du « avec nous ou contre nous » tout à fait délétère. Trop souvent les ministres de l’Intérieur ne comprennent pas que s’ils protégeaient moins a priori et inconditionnellement la police, elle protégerait mieux les Français. Le locataire de la place Beauvau n’est souvent et que trop le premier flic de France et là ne devrait pas être son rôle, qui le ramène à une logique corporatiste sans prendre la mesure centrale du maintien de l’ordre en démocratie.

La police républicaine n’est pas seulement là pour faire respecter la loi (« law enforcement » disent les américains), elle est là aussi pour maintenir l’ordre au sein de la communauté nationale et non pas pour engendrer plus de désordre.  Si la police commence à faire peur aux citoyens, c’est l’équilibre démocratique entre la liberté et la loi qui vacille. Tous ceux qui sont passés devant ces 4 policiers écrasant un homme qui se débattait et suffoquait ont été choqués, ont filmé la scène et ne sont pas intervenus. En cela ils ont été de bons citoyens puisque c’était des policiers qui agissaient.   Pourtant cette violence paraît a posteriori d’autant plus excessive qu’elle se pare d’une légitimité qu’elle va finir par ne plus mériter.

Le communautarisme ouvre-t-il la porte aux divisions ? 

La foule du 2 mai n’est pas une foule communautarisme, c’est une foule qui voudrait toute sa place dans la démocratie française, qui ne le trouve pas et qui se sent à juste titre stigmatisée.  La manifestation et ses promoteurs sont dénoncés comme se mettant au service d’un séparatisme cette fois racial, dans un tour de passe passe qui fait de la dénonciation du racisme un nouveau racisme.    Il s’est passé la même chose lors de la manifestation qui a suivi l’attentat de Bayonne, taxée d’être au service de l’islamisme alors qu’il s’agissait de s’émouvoir d’une tentative de meurtre sur de pratiquants musulmans.  Pourtant cette manifestation à l’appel du comité Adama, massive et calme, s’est déroulée devant le TGI pour réclamer justice. Elle s’adresse à la République, elle la reconnaît et voudrait être reconnue par elle. La meilleure façon d’envoyer cette jeunesse (qui se forge ici une conscience politique) dans les bras de l’islamisme par exemple, ce serait de ne pas l’écouter.

Les émeutes en France sont-elles le signe d’un repli identitaire ? 

Il me semble que le principal repli identitaire, c’est celui de la France de Zemmour et de Valeurs Actuelles, celle du RN et de la droite d’Eric Ciotti (qui veut interdire la possibilité de filmer l’action de la police), celle qui tolère les personnes non blanches seulement si elles baissent les yeux.  L’autre communautarisme, militant et séparatiste, d’inspiration islamiste, fait son lit de ce sentiment d’humiliation et d’exclusion suscité par le premier. Et ceux qui prétendent protéger la République de ce mouvement politico-religieux, se trompent lourdement en pensant que la lutte contre la stigmatisation n’en serait que l’instrument ou le masque, comme le fait par exemple le Printemps républicain.

Que pensez-vous des paroles de Jean-Luc Mélenchon « une jeunesse humiliée par les contrôles incessants, l’injustice permanente et les violences policières impunis avec ostentation » ? 

Elle me paraît, hors la rhétorique propre à JLM, juste. Le sentiment d’humiliation est très important. Au-delà là des conditions sociales et économiques qui jouent un rôle central, quand un jeune homme ou une jeune femme est tutoyé et rudoyé encore et encore par des policiers et qu’il associe cela à a couleur de sa peau et au bon vouloir de ceux qui le contrôlent, alors l’humiliation nait et peut remettre en cause le pacte républicain. C’est tout le problème du contrôle au faciès, qui, parce qu’il parait arbitraire à celui qui le subit, semble aller à l’encontre de la liberté comme non-domination que notre société devrait pourtant garantir à tous.  C’est là sans doute qu’il faut légiférer.

ILLUSTRATION : BERTRAND NAIVIN – @LE_CABINET_DE_BER / @LECABINETDEBER

Souhaitez-vous que le débat sur le séparatisme lancé par Emmanuel Macron et arrête pour cause de crise sanitaire reprenne ? 

La mort de Georges Floyd, cet homme étouffé sous nos yeux pendant 8 minutes, par un officier blanc et goguenard, a le mérite de donner un écho planétaire à la question raciale, et de sensibiliser en France, dans une situation bien différente, la société sur cette question. Au risque séparatiste, racial ou religieux, il ne faut pas opposer l’unité décrétée de la République, mais proposer des politiques actives d’inclusion, en particulier dans le domaine des droits, cesser donc  d’invoquer des principes mais les inscrire dans la réalité des pratiques.

PAR YASMINA JAAFAR

ADAMA TRAORÉ – GEORGE FLOYD.
ILLUSTRATION – Guilaine Mondor réalisatrice de courts-métrages d’animation. Son court-métrage « Proverbes Créoles » a été sélectionné en 2016 au Festival Prix de Court. Elle a organisé le Salon des Poupées Noires 2019. ACTI (Association Culture Tradition et Images)

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