VIOLENCE ET SÉCURITÉ : ENTRETIEN AVEC DRISS AÏT YOUSSEF, SPÉCIALISTE DES QUESTIONS DE SÉCURITÉ.

La politique du chiffre est l’une des causes de la dégradation des relations entre la police et la population.

Pourquoi le thème de l’insécurité et de la violence fait son apparition à chaque échéance présidentielle ?

Ces thèmes font leur apparition lorsque que les médias ou réseaux sociaux mettent en avant des évènements graves qui heurtent l’opinion publique. L’effet grossissant résulte, ensuite surtout des politiques qui utilisent ces faits pour pointer l’inaction ou l’incompétence du pouvoir en matière de sécurité.

Pouvons-nous parler d’arrières pensées politiques ?

A mon sens, on ne peut évoquer les arrières pensées quand il s’agit de la protection des biens et des personnes. En revanche, ce qui peut interroger, c’est l’analyse  tronquée de certaines formations politiques dont l’unique but est de diviser davantage notre société en dressant les uns contre les autres.  

Les coups et blessures ont augmenté de 8%, les violences sexuelles de 12% (selon le SSMSI). Pensez-vous que ces chiffres en hausse soient le résultat de l’augmentation des plaintes et de la prise de conscience de ces sujets post #metoo ?

Women’s rights activists hold printed half face pictures showing victims of domestic violence during a protest in Bucharest on March 4, 2020

Sur les violences sexuelles, incontestablement oui. La libération de la parole en particulier celle des femmes et les dispositifs mis en place pour assurer leur protection est de nature à favoriser cette très inquiétante hausse.  Je crois aussi que ces violences sont encore sous-évaluées car certaines victimes en situation de dépendance hésitent encore à porter à la connaissance de l’autorité judiciaire les faits dont elles sont victimes.    

Qu’est-ce que la « politique du chiffre » ?

La politique du chiffre est une action engagée par le ministre de l’intérieur en direction des effectifs de police et de gendarmerie afin de remplir des objectifs. C’est une obligation de résultat qui pesait sur les épaules des forces de l’ordre. Elle est l’une des causes de la dégradation des relations entre la police et la population.

Les chiffres ne semblent pas suffire. Faut-il y ajouter une volonté politique et une vision globale pour vaincre l’insécurité ?

Je pense pour ma part qu’il faut toujours disposer d’une politique publique de sécurité claire afin d’organiser une réponse efficace à la montée inquiétante de la délinquance. Il ne faut jamais considérer qu’un ministre de l’intérieur peut résoudre à lui seul cette question de l’insécurité…qu’il s’agisse de la lutte contre le terrorisme comme la lutte contre la délinquance.    

Comment expliquez-vous que cette volonté soit absente depuis des décennies ?

Il ne s’agit pas d’une absence de volonté mais plutôt d’une incapacité à établir un constat objectif de la situation pour pouvoir, ensuite décliner des politiques adaptées. Par ailleurs, ce gouvernement comme les précédents donnent certainement à tort le sentiment de travailler en silo. Cela empêche de conjuguer les forces afin d’obtenir des résultats efficaces.

Les médias et réseaux sociaux ont-ils leur part de responsabilité dans cette montée de la violence ? L’invective et les débats houleux…

Les médias n’ont aucune responsabilité quant il s’agit de mettre en avant des phénomènes de société. Il ne faut pas les passer sous silence car cela reviendrai à censurer ces violences qui minent le moral des français. La diffusion de l’information permet aussi de sensibiliser le public comme ce fut le cas pour les jeunes djihadistes convaincus que le terrorisme en Syrie et en Irak était leur destin. Le travail des médias et les initiatives gouvernementales ont permis de considérablement tarir les départs de djihadistes français pour des zones de combats.

Ensuite, il y a un problème d’équilibre des débats sur les plateaux. Certains consultants, éditorialistes et journalistes sont emportés par leurs supporters au point de déporter la haine des réseaux sociaux vers les plateaux de télévision.

Trouvez-vous que la nuance ait encore sa place dans notre société ?

Ce n’est pas une question de nuance mais d’équilibre. La responsabilité des leaders d’opinions est d’apaiser les esprits tout en marquant leurs différences d’analyses. Il n’y a pas de fatalité à cela.   

Voyez-vous un parallèle entre les personnalités de Gérald Darmanin et de Nicolas Sarkozy ?

Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République et Gérald Darmanin, Premier ministre

Non, je ne vois pas de parallèle entre Gérald Darmanin et Nicolas Sarkozy. Le premier a de l’estime pour le second ce qui ne justifie pas à dire qu’il s’inscrit dans une forme de mimétisme. Les déplacements et les formules sont des attraits de tous les ministres de l’intérieur. Par ailleurs, leur histoire, leur personnalité, leur expérience, leur parcours sont différents.  

Le terme « ensauvagement » est-il approprié ?

Le problème de ce terme comme de nombreux termes c’est qu’il se substitue souvent au débat de fond. En employant des mots forts, on s’évite le difficile travail de diagnostic. Les oppositions des ministres sur un mot pour décrire une situation ne fait que renforcer le sentiment des français sur l’incapacité du gouvernement à traiter cette insécurité croissante.

Faudrait-il rétablir la police de proximité ?

Là encore, qu’est-ce que la police de proximité ? Il s’agit d’un concept qui veut que la police soit proche de sa population ce qui doit être l’essence même de notre police qui constitue, il faut le rappeler un service public de sécurité. Ensuite, il y a des évolutions comme la montée en puissance des polices municipales concomitante au recentrage de la police nationale sur des missions dites plus prioritaires. Il faut, simplement adapter ce concept à la lumière de ces évolutions sinon les français seront déçus d’une absence de prise en compte de leurs attentes.    

Quelle est la différence entre « incivilité » et « violence » ?

DRISS AÏT YOUSSEF, Spécialiste des questions de sécurité

En réalité, une incivilité est un acte de délinquance, qu’il s’agisse d’une insulte qui est une violence verbale ou d’une dégradation de partie commune d’un immeuble. Toutefois, on a tendance à indiquer que ces infractions constituent des incivilités à la différence d’autres actes de délinquance comme les vols ou les violences.

La différence est les deux est importante sur le plan politique. Elle permet de dire si oui ou non, le gouvernement prend la mesure de ces phénomènes. Souvenons-nous de l’ancien Premier ministre, Lionel Jospin qui indiquait après des faits divers graves qu’il ne s’ agissait que d’un sentiment d’insécurité. La conséquence fut immédiate avec l’arrivée pour la première fois au second tour d’une élection présidentielle du Front national de Jean-Marie Le Pen.    

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur linkedin
LinkedIn
Du même auteur
À voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *