JEAN-FRANCOIS BOYER : UN HOMME DE MEDIA INCONTOURNABLE

Jean François Boyer est un homme de l’ombre. La télévision est son domaine de prédilection. Il l’aime et il l s’en occupe en offrant depuis 20 ans les plus grandes séries et fictions à succès. Le producteur à la tête de la société Tétramédia, du « Le Village Français« , de « La Commune » ou encore de « Plus belle la vie » et « Les hommes de l’ombre » a une vision pour la petite lucarne qu’il n’hésite pas à offrir à La Ruche Média au cours d’un entretien exclusif .

Rencontre :

Au vu de votre parcours, ça semble sidérant que vous vous affubliez du terme « imposteur ». Pourquoi ce mot ?

Je ne suis pas producteur. Je suis le producteur des producteurs.  Ce que je veux dire, c’est que dans le système que j’ai bâti, j’essaie de donner une confiance absolue au talent. Je fais donc appel, dans des conditions différentes, à des producteurs de fictions, de séries, de magazines, de documentaires, d’animations… Je leur donne les moyens de se concentrer sur ce qu’ils préfèrent sur le sens artistique et on les  soulage de ce qui est apparemment plus chiant, c’est à dire, la comptabilité, le juridique, le commercial, le markéting… J’aide beaucoup et je suis très présent en amont, au moment de l’éditorialisation et de la vente des projets. En revanche, je disparais totalement pendant la période de fabrication. C’est en ça que je ne suis pas producteur. Je n’ai pas cet égo d’être associé minute par minute au projet. Au contraire, je préfère vraiment avoir une sorte d’écurie de jeunes producteurs. Leur donner leur chance et les aider à grandir.

Comment pensez-vous la fabrication d’une série ?

La difficulté de ces métiers de producteur pour la télévision est très simple à comprendre. La télévision est un métier de rendez-vous. En fiction, ce que l’on tente de faire, et c’est très difficile, c’est d’industrialiser un point de vue d’auteur. On est au cœur d’une contradiction. Un point de vue d’auteur qui est naturellement cohérent et singulier. Plus il est névrotique, plus il marche et ce dans le monde entier. Et en même temps, il faut l’industrialiser donc le dupliquer et reproduire ce prototype qui est le pilote. Difficile mais passionnant. C’est la grande différence avec le cinéma. La télévision et la série suppose une prise de rendez-vous avec le téléspectateur qui s’inscrit dans la durée. L’an prochain par exemple, on aura eu 72 RDV avec la nouvelle saison du « Village Français« .

Photo JFB HD

Comment accompagnez-vous les jeunes producteurs indépendants ? Ceux qui assureront un renouveau de la production de fictions française.

Le drame de la France, c’est que c’est un pays bloqué. Ça n’est pas nouveau mais j’avoue que depuis une dizaine d’année, on a touché le pompon. Il se trouve que ce qui m’a toujours sauvé, c’est une extrême curiosité donc je passe du temps à rencontrer des jeunes quand ils me le demandent et ma porte est toujours ouverte. Si leur projet est intéressant, je tente de les faire grandir. C’est la rencontre entre deux intelligences, deux passions, deux convictions. Puis dans nos métiers ce qu’il y a de  formidable, c’est qu’à partir d’une idée papier vous pouvez en faire un film.

Votre regard sur le statut des intermittents du spectacle et sur les décisions de l’Etat en ce domaine…

Dans une société de plus en plus libérale, en crise et qui souffre, il y a des tentatives régulières pour mettre à plat tous les systèmes d’aide. Ça touche effectivement la culture avec le système des intermittents mais malheureusement ça touche aussi d’autres domaines comme l’hôpital, la prison… des sujets beaucoup plus cruciaux. La culture est un sujet important puisqu’elle aide à mieux vivre. Je suis assez optimiste bizarrement, je ne pense pas que la France mette à bat tout le système. Alors, c’est vrai qu’il y aura des remises en question, ça a déjà commencé… Mais le génie français depuis Colbert et Louis XIV, c’est que la puissance publique aide les petits contre les gros, les faibles contre les forts. Colbert a lancé des mécanismes vertueux jacobins d’Etats pour protéger les manufactures des tapis des Gobelins. Depuis, ça c’est reproduit. L’Etat a toujours volé au secours de la culture. Au XVII siècle, c’était les tapis des Gobelins, aujourd’hui, c’est nos films. Il faut savoir que nous ne sommes pas du tout dans une industrie qui vit la fin d’un règne. C’est pas du tout la sidérurgie des années 70. A titre personnel, je suis assez optimiste. C’est une crise de croissance et de mutation. On va vivre un âge d’or.

C’est à dire ?

On est encore dans un paysage audiovisuel français très fermé. Nous n’avons que 4 ou 5 clients pour nos séries par exemple. Et depuis peu, on a vu apparaître 25 chaînes gratuites sur la TNT. Ces chaînes pour l’instant, pour des questions de budget et de désir, ne se mettent pas encore à commander des séries mais elles achètent des magazines, des reportages, des documentaires. Donc on n’a plus de clients, plus de contenus. A savoir qu’une grille annuelle, c’est environ 8000 heures. Si on multiplie par 25 chaînes gratuites, ça fait autant de volume à produire et autant de travail pour nous tous. De plus, notre secteur est en pleine expansion à en croire les chiffres du CNC et du BIPE parus en janvier dernier qui annoncent que l’industrie audiovisuelle, au sens large, emploie plus que l’industrie automobile française. Plus de 482 000 personnes dont 100 000 intermittents. Et en ce qui les concerne, d’ailleurs, il me semble que nous avons eu des assurances très claires de la part du Président Hollande et du Ministère de la Culture de façon à ce qu’ils ne touchent pas à ce qui fait l’essentiel du statut des intermittents jusqu’en 2017.

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Vous venez de lancer « Action ! ». Quel est l’objectif de cette plateforme internet ?

Action ! est un site participatif qu’on a monté en partenariat avec la Huggfinton Post. Ce journal 2.0 possède un onglet média qu’il voulait faire vivre. Et il se trouve que l’APA, l’association que j’ai créé il y 11 ans, a un atout, c’est que l’on est vraiment en contact avec les vrais professionnels, et ceux qui fabriquent la télévision. Pas seulement les habitués des colloques et les institutionnels mais les réalisateurs, les auteurs, les scénaristes, les techniciens, les comédiens, les compositeurs, les diffuseurs… On a un ficher de plus de 3000 personnes qui sont des fidèles dont certains viennent à cette fameuse Journée annuelle de la création TV qui aura lieue le 3 juillet à Fontainebleau. Et le but d’Action ! est simple : un pays fermé, il faut le faire bouger et le seul moyen de le faire, c’est par la base. On crève d’un manque de débats, d’idées, de convictions  dans ce pays.  On le voit dans les chaînes de télévisions. Elles ont moins d’argent, certes, mais surtout, elles ont moins de désir et Action ! sert à ça. A donner la parole à des gens qui ont du désir, de l’ambition, de la passion et des projets. Le tout pour faire bouger les choses, et non pour râler et dire que tout va mal. L’idée est de faire du positif et être constructif, donner des idées, suggérer des pistes, lancer des projets. J’entends dire que l’on est mauvais en audiovisuel. Non ! La France fourmille d’idées et sait faire de la télévision. Elle a su créer la deuxième industrie au monde du dessin-animé, on est très bon dans le design, on est la première industrie dans la mode, et les rois de la BD. Donc, pourquoi serait-on mauvais en télévision ? Le cinéma français est le troisième au monde après l’Inde et les Etats-Unis. On a des talents, il faut seulement leur donner l’occasion de s’exprimer.

Votre vision pour la TV en 2024…

Si on regarde du côté des  USA, on constate qu’ils ont toujours 10 ans d’avance sur nous. Le total « autres télés » qui est aujourd’hui à 25/30% en France, aux USA, il est à plus de 50%. Donc les chaînes mainstreams américaines ne représentent que moins de 50% de l’audience. Faisons un peu de prospective et rêvons un peu en espérant qu’il y ait des chaînes premium généralistes et évènements qui continueront à exister mais qui ne pèseront que 50% de l’audience. Vous aurez les 50% restant des chaînes de la TNT ou Câble/Sat ou les nouveaux acteurs d’internet avec des chaînes de niche et de genre. On a une première tentative timide mais réussie avec RMC découverte qui n’est dédiée qu’au documentaire. Au début tout le monde à rigolé et ça marche. Il existe un vrai public pour le documentaire en  France.  Demain, c’est mon rêve et c’est mon espoir, une chaîne consacrée à la SF, une autre aux Westerns, une autre pour les thrillers, une autre pour les films en costumes mais aussi une pour les femmes… etc… Le public de niche se retrouvera communauté par communauté. Et n’oublions pas qu’en 2050, il y aura 1 milliards de francophones, on sait déjà que nos programmes seront vus partout et par beaucoup. Enfin, dans 10 ans, nous aurons notre propre écran/ordinateur et fabriquerons nous-même notre propre grille de programme en fonction de nos goûts. Il y aura donc un lien direct entre les fabricants de contenus et le public. Un public de plus en plus renseignés et demandeurs de qualité, grâce notamment aux séries américaines. Il sait que la qualité compte en télévision et a compris la grammaire d’un certain type de narration. Il veut de l’excellence et plus les merdouilles datées qu’on lui proposait pendant ces tristes années qu’ont été les années 2000.

Yasmina Jaafar

 

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