Jérémy Sebbane ou la conquête de l'ordinaire : "J’ai réappris à me souvenir après un long coma"

Par
Yasmina Jaafar
22 mai 2026

Le journaliste politique et culture Jérémy Sebbane revient de loin. Son livre "La conquête ordinaire" est tout sauf ordinaire. Il raconte son combat pour revenir à la vie. Il le dit lui même : "j'ai voulu parler la maladie, de la perte, de la reconstruction avec poésie et délicatesse". Le roman est un souffle qui fait du bien. Il nous rappelle les petits détails d'une vie, ceux que parfois on balaye d'un revers de main. Avec Sebbane, on réapprend, nous aussi, à apprécier chaque instant.

Rencontre avec un survivant :

Clairement. C’est un roman qui parle de la façon dont la vie peut brutalement s’accélérer et de la manière avec laquelle on y fait face. A la fois, je crois, un récit de transmission, d’amour et de résilience dans lequel je raconte non pas une mais des conquêtes de l’ordinaire : celle de devenir soi, d’assumer qui l’on est, qui l’on aime, qui l’on a envie d’être puis celle de réapprendre à vivre après la maladie et après le deuil. Vivre pour pouvoir revivre parce que mon personnage principal, Nathan, n’aime rien tant qu’avoir confiance en ses souvenirs. Il regarde les situations en se demandant toujours ce qu’il en gardera en mémoire. Ce sont les épreuves qui vont lui apprendre à vivre au présent et à apprécier les bonheurs simples de l’existence. Même si l’on ne sait pas toujours apprécier la valeur d’un moment lorsqu’on en est témoin. Au fond, le livre s’adresse à tous ceux qui ont dû se relever après une chute et raconte une victoire à la fois silencieuse, fragile et immense : celle de continuer à exister.

Le roman s’inspire de la façon dont j’ai réappris à me souvenir après un long coma. J’avais envie de raconter ce qui m’était arrivé mais je ne voulais pas être impudique et surtout j’avoue avoir du mal avec les récits doloristes dans lesquels il n’y a jamais d’oxygène et de joie. Je voulais écrire un texte dans lequel il y ait une alternance entre des moments violents et des moments doux parce que c’est à cela que ressemble la vie, on peut pleurer dans les fêtes et rire aux enterrements. En choisissant un ours en peluche narrateur, j’ai pu aborder des thèmes vertigineux – la maladie, la perte, la reconstruction – mais avec poésie et délicatesse. Cela m’a permis de raconter ce qui aurait été trop frontal autrement. Et j’ai veillé à ce que cet ours en peluche, Guimauve, ne soit pas un gadget ou un artifice mais soit pour mon héros à la fois un témoin, une conscience et une mémoire. Le symbole des paradis perdus et des insouciances dérobées mais aussi de ce qui nous reste d’enfance lorsque l’on grandit.

En partant du réel mais en acceptant de le déformer, fantasmer ou transformer pour qu’il soit, à lui-seul, bien des personnages. C’est-à-dire quelqu’un de très humain, très sensible, rempli de contradictions, qui doute, qui vacille, qui change de certitudes, qui essaie de concilier parfois difficilement une forme de tradition avec sa modernité. Mais qui, lorsqu’il va être confronté à l’épreuve, va trouver en lui des forces dont il ne soupçonnait pas l’existence et qui, en quelque sorte, vont l’aider à trouver des réponses sur la façon dont il voudra, après s’être relevé, continuer sa vie.

Oui, effectivement, Guimauve, dans le roman est spectateur de la colère de Nathan et se désespère de ne pas pouvoir l’apaiser comme il réussissait à le faire quand il était enfant. Je crois que La conquête de l’ordinaire pourrait se résumer par cet oxymore : la douceur radicale. Le fait qu’on a toujours le choix, dans la vie, d’être bienveillant ou non, d’être attentif aux plus fragiles, de ne pas abuser de son pouvoir lorsqu’on en détient un. C’est un roman qui fait la part belle aussi à ceux qui prennent soin des autres, qui exprime une reconnaissance pour le personnel soignant, qui défend l’idée que vos vrais amis ne sont pas ceux qui sont là dans la joie mais ceux qui vous accompagnent lorsque vous traversez un moment difficile.

Tout l’apprentissage du personnage va justement être d’abaisser ses barrières pour comprendre que l’amour n’est pas une guerre et qu’il faut accepter de se laisser surprendre et désarçonner. Son chemin va aussi lui permettre de relativiser, plus aucune bisbille mondaine ou politique n’a d’importance lorsque votre défi est de réapprendre à parler ou marcher. Sa conquête de l’ordinaire va consister à refaire ses premiers pas, réapprendre ce qu’il avait déjà appris, se battre pour parvenir à refaire des gestes simples et avoir le bonheur de retrouver le quotidien qu’il a quitté.

Que cela correspond bien au caractère de mon personnage qui est d’abord dépeint comme fasciné par les amours impossibles, toujours prêt à courir après quelque chose qui n’existe pas pour être certain de ne jamais le trouver. Ce qui arrange beaucoup Guimauve qui ne veut pas voir sa place menacée dans la chambre de Nathan. Mais ce dernier va parvenir à le surprendre, tomber amoureux, accepter de prendre son risque pour vivre une histoire belle et sincère. Ce qui va inquiéter mon narrateur en peluche qui va se révéler assez jaloux et possessif.

C’est un roman dans lequel l’amour maternel occupe une grande place. Alors citer Romain Gary et Albert Cohen relevait presque de l’évidence. J’ai lu très tôt La promesse de l’aube et Le livre de ma mère et j’avais donc été prévenu que les mères étaient mortelles. Et pourtant, chaque déchirement est différent et c’est ce que j’ai voulu aussi raconter dans ce roman dans lequel mon héros fait l’expérience du deuil, quelque chose d’ordinaire puisque cela arrive à des millions de gens chaque jour de perdre un être cher mais, pour lui, de forcément inhabituel puisqu’il n’a jamais vécu dans un monde où sa mère était absente.

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