LE VOILE ET LE COMBAT DES FEMMES DE RIYAD VUS PAR CLARENCE RODRIGUEZ

Clarence Rodriguez est journaliste et correspondante à Riyad. Elle a rencontré ces femmes voilées qui  ne s’avouent pas vaincues. Des témoignages poignants pour une liberté espérée.

Rencontre :

Depuis combien de temps êtes-vous installée à Riyad ?

Le 12 août 2015, cela fera 10 ans ! Je suis arrivée 10 jours après la montée du Roi Abdallah sur le trône. Pour plaisanter je dis que je suis arrivée en même temps que lui. Nous sommes surtout arrivés juste après les vagues d’attentats qui avaient ensanglantées le Royaume, entre 2003 et 2006. Une ambiance délétère. C’est pour des raisons sécuritaires que nous avons vécu dans un « Compound », une résidence « dorée » pour expat’ de toutes nationalités. Mes enfants étaient très jeunes 4 ans et demi et 2 ans. Après 6 ans de vie en promiscuité, nous avons opté pour un semblant de « liberté » dans une maison située dans le centre-ville, tout près du Palais du Roi Abdallah. Tout près du Ministère de la Garde Nationale.

De France, on a l’impression que rien ne bouge. Sentez-vous malgré tout une évolution des mentalités ?

Vu de France ou d’ailleurs, on a en effet l’impression que rien ne bouge. Parce qu’à chaque fois que l’on évoque l’Arabie Saoudite, on traite une facette de ce pays conservateur sous l’angle faits divers négatif. Oui, c’est vrai, les exécutions sont en hausse, c’est vrai aussi que les droits de l’Homme (hommes/femmes) sont bafoués… Mais je constate qu’en dix ans, des choses ont évolué. Je pense à toutes ces femmes qui peuvent désormais travailler comme caissières, vendeuses, femmes d’affaires, ingénieures, directrices de marketing, chef de chantier, chercheuses… Il y a encore quatre ans, on les retrouvait dans l’enseignement ou le médical. C’est grâce à feu Roi Abdallah qui a toujours voulu intégrer les femmes dans la vie active. C’est important de travailler pour ces femmes. Cela leur permet de sortir de chez elles et d’avoir une petite vie sociale même si elles doivent obtenir l’autorisation de leur tuteur (père, mari, fils pour les veuves, ou autres membres masculins de la famille). Et même si elles ne conduisent toujours pas pour se rendre sur le lieu de leur travail… les mentalités évoluent à « pas comptés ». Un rythme qui n’a évidemment rien à voir avec celui des occidentaux. La majorité des saoudiens est conservatrice, engluée dans les traditions et la culture. Ce sont ces principes ancestraux qui empêchent la frange des « progressistes » d’évoluer à la vitesse du 21è siècle. Si l’Arabie Saoudite est le seul pays au monde où la conduite des femmes est interdite, c’est en partie à cause de ces mêmes conservateurs. Mais ils seront obligés d’accepter. Pour le travail des femmes ce fut la même cinglante opposition. Pendant très longtemps elles n’avaient pas le droit de travailler (ou rares étaient celles qui tentaient l’aventure dans le médical ou l’enseignement) et en 3/4 ans, on le voit très bien : elles s’imposent discrètement, en silence dans tous les secteurs. Une réalité !

Le 15 septembre 2015, le vote est  accordé aux femmes pour la 1ère fois par le Roi. Cette date est-elle suivie des faits ?

image femme voilée clarence

Le 25 septembre 2011 lorsque le Roi Abdallah a annoncé que les femmes voteraient et seraient éligibles aux élections municipales de 2015, ce fut historique. Une « révolution ». A l’heure qu’il est, nous ne connaissons toujours pas les dates de ces élections…

Est-ce ce quotidien qui vous a inspiré le livre « Révolution sous le voile » ?

Parce que je vis à Riyad depuis 10 ans, je ne me suis pas dit : « il faut que j’écrive un livre ». L’idée a pris le temps de germer durant sept années. Le temps nécessaire pour que nous nous apprivoisions, elles et moi.  La confiance devait s’instaurer mutuellement pour qu’elles assimilent que je suis une femme et mère comme elles. Il fallait qu’elle oublie que je suis journaliste. C’est d’ailleurs grâce à cette confiance jamais trahie que j’ai pu recueillir leurs témoignages. Je les en remercie. C’est au fur et à mesure de mes rencontres avec les saoudiennes, à l’occasion de mes différents reportages que tout a pu se faire. Ce sont des femmes surprenantes, fascinantes, pugnaces, elles forcent l’admiration. Malgré les contraintes qui leur sont imposées, je trouve qu’elles parviennent parfaitement à les contourner. Elles ont compris que cela ne servait à rien de s’opposer frontalement aux hommes ou à la charia. Elles sont très habiles elles parviennent à créer leur propre « société», à s’organiser entre elles. Elles mènent une vie en parallèle.

Qu’en est-il des femmes moins éduquées ?

Je précise que les femmes conservatrices ne vivent pas de cette façon. Elles estiment quant à elles que l’islam les protège, elles se satisfont de leur « statut ». Pas question pour elles de chercher à « bouger les lignes »….

Photo portrait Clarence Rodriguez

En écrivant ce livre, je voulais surtout «  tordre le cou » aux préjugés. Ces femmes, je veux surtout parler de toutes celles qui veulent faire bouger les lignes, participer à la vie de leur pays. Leur rendre hommage. Montrer leur vrai visage ! ( sous le voile !!! ) TOUTES les saoudiennes ne sont pas telles qu’on les décrit souvent par ignorance ou méconnaissance à l’extérieur.

Pensez-vous en écrire un autre sur ce même sujet ?

Pour tout te dire, j’ai écrit un documentaire inédit de 52’ « Arabie Saoudite, paroles de femmes » que j’ai également co-réalisé avec Bernard Casedepats. On vient de le terminer. Ce film sera prochainement diffusé sur France 5 dans l’émission « Un monde en face » à 20H45. Je m’inspire de mon livre « Révolution sous le voile ». On retrouve Madeha, la photographe, militante au droit de conduire et Houda artiste peintre. Au travers de ces portraits, on découvre la société saoudienne. Comment ces femmes parviennent progressivement à exister et à s’imposer dans leur activité professionnelle ? Dans des secteurs improbables comme Chef de chantier. Quel est le rôle du mari ou la place des enfants ? Alors, écrire un autre livre. Oui, j’y songe… sans doute portera-t-il sur la jeunesse saoudienne entre frustrations et avenir.

Votre idée du pays dans 20 ans ?

couv le revolution sous le voile

Je pense que l’avenir de ce pays jeune de 83 ans passera pas sa jeunesse. Ces jeunes étudiantes et étudiants qui bénéficient de la « bourse Abdllah » depuis 2005 , partis étudier la médecine, l’ingénierie, l’informatique, les langues… à l’étranger changeront la donne. Ces jeunes femmes et jeunes hommes reviennent chez eux, avec une autre vision, différente et certainement plus ouverte que celle de leurs parents. De plus, la plupart de ces jeunes ne veulent pas rester dans le pays où ils ont étudié, ils veulent jouer un rôle clé dans l’avenir du royaume saoudien.

Mais aujourd’hui compte tenu de l’instabilité dans la région, dûe à des luttes confessionnelles, sunnites vs chiites, Daesh, Iran, Yemen, etc… les autorités saoudiennes cherchent à protéger le royaume d’agressions extérieures. Ce qui a forcément des répercussions dans la vie des saoudiennes et des saoudiens… L’avenir pour dans vingt ans ? Bien malin celui qui pourrait le prédire, aujourd’hui !

Yasmina Jaafar

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