SOPHIE PETERS OU LA PERTINENCE D’ETRE DANS LE PLAISIR DE SOI DANS LA PERIODE TROUBLE QUE CONNAÎT LE PAYS

Sophie Peters publie « Du plaisir d’être soi » (François Bourin ed.). A l’heure où les Français sont touchés dans leur chair, à l’heure où il s’agit d’être solidaire et fier de notre appartenance et de notre mode de vie, le livre de celle qui répond aux auditeurs d’Europe 1 dans la Libre Antenne le week end, nous convoque à nous aimer encore plus. Sophie Peters, psychanalyste,  revient, entre autre, sur le rôle des réseaux sociaux pendant les attentats. Un lien obligatoire pour exulter.

Rencontre :

Pouvez-vous nous expliquer la différence entre la peur de l’échec et la peur de la réussite ? (Deux notions trop souvent confondues)

Il s’agit bien de peur qui sont les deux faces d’une même pièce. Pile : on ne s’engage pas, par peur d’échouer. Face : par peur de réussir. Si la première est plus banale et concerne presque tout le monde, dès lors que l’objectif visé a un enjeu fort (quoi de plus normal de craindre d’échouer), la seconde est insidieuse et se cache dans une histoire de vie. La peur de réussir peut par exemple correspondre à la crainte de dépasser un parent et donc de le trahir. Elle renvoie à la valeur que l’on se donne, celle-ci souvent liée à celle renvoyée dans l’enfance et qui a ancré la croyance que la réussite est interdite. Elle fait le lit de la procrastination, cette stratégie dévastatrice pour l’estime de soi, où l’on gère les urgences en laissant de côté ce qui est important. Là où la crainte de l’échec peut être un aiguillon pour se dépasser, celle de la réussite est paralysante.

Votre ouvrage « Du plaisir d’être soi » parle de ce droit à « être ». Dans une société de plus en plus attirée par l’individualisme, cette envie de d’abord « se penser soi » n’est-elle pas antinomique avec l’idée de groupe et de solidarité ? 

Non justement. C’est là où on l’on fait souvent la confusion entre prendre soin de soi et avoir le souci de l’autre. Or les deux sont intimement liés. On ne peut être en lien avec les autres, si on ne sait pas être en lien avec soi. Au risque sinon d’être dans le sauvetage pour régler un problème d’estime de soi. Il y a dans ce plaisir d’être un don de soi envers les autres, dans une totale gratuité, qui n’attend rien d’autre que le sens donné à son action, en toute conscience. Le plaisir d’être soi ne doit pas être confondu avec le narcissique contentement de soi, sentiment de toute puissance qui vise un pur égoïsme et cache une réelle fragilité. C’est plutôt un plaisir d’être soi avec l’autre, dans la joie de la rencontre, sans se sentir menacé par la différence, mais au contraire ouvert à l’inconnu, aux inconnus. Il n’est pas question d’acquérir quelque chose, comme la société d’hyperconsommation tend à nous le faire croire. Mais d’être dans ce qui est ou ce qui doit être. Il s’agit plus de lâcher la toute  puissance pour accéder à la puissance de soi. C’est être libre de soi pour être en véritable lien avec l’autre.

sophie peters E1

Vous animez la Libre Antenne du Week End à Europe 1, une émission d’écoute avec les auditeurs. Ressentez-vous que la place de l’image et du paraître soit plus grande aujourd’hui grâce à des outils comme FB, Twitter, Instagram… ?

S’il est vrai que les réseaux sociaux ont été à leur début, et restent encore pour certains, le moyen d’étaler leur vie de façon très narcissique et de se raconter, en le racontant aux autres, une sorte d’idéal en couleurs, je constate que de plus en plus de personnes les utilisent pour partager ensemble, qui des actualités, qui des évènements, des images insolites ou poétiques, comme un immense média écrit à plusieurs mains.

Justement, les réseaux sociaux ont-ils joué un rôle libérateur durant les attentats du 13 novembre ?

Au moment des attentats parisiens, les réseaux ont permis de créer de véritable chaînes humaines, de communier à plusieurs dans l’effroi et la douleur, de dire sa colère et sa tristesse. Il me semble que le procès fait constamment aux réseaux sociaux, comme quoi ils créeraient des liens virtuels déshumanisants, est loin d’être vrai pour tout le monde. Tout dépend de la façon dont on s’en sert, et cela ressemble fort à la manière dont chacun établit des liens dans la vraie vie. Pour ceux qui sont des êtres de relations, ils permettent de démultiplier le partage. Et peuvent amener des plus introvertis à entrer en lien.

On nous dit, nous français, « pessimistes ». En tant que psychanalyste et coach, quel est votre regard ? 

Oui plutôt pessimistes les français. Grincheux même. Et en même temps tellement idéalistes. Ce qui va ensemble. Le pessimiste cherche vainement des solutions idéales, en tous points parfaites, et qui règleraient en une fois la totalité des problèmes. Par ce processus, les pessimistes en finissent même par admettre plus ou moins ouvertement, l’impossibilité de tout changement ou de toute réforme. Et préfèrent imaginer plusieurs alternatives plutôt que de s’en remettre à l’action. Or comme le disait Churchill  : « le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ».  L’un des éléments indispensables à notre navigation en eaux troubles est l’optimisme. Une capacité à entrer dans une dynamique constructive au lieu d’un pessimisme qui entraîne dans son sillage une spirale négative.

Inutile de s’inquiéter alors… malgré le tragique de ces derniers jours ?

Face aux tensions nées des enjeux du changement et d’une conjoncture souvent marquée par la raréfaction des moyens et des ressources (financières, matérielles, humaines…), il nous faut cultiver avec respect et entrain cette capacité pour nous permettre d’affronter les difficultés sans risquer le doute ou le désespoir. Un optimiste n’est d’ailleurs pas celui pour lequel il n’y aurait pas de problèmes, mais celui qui tient, par ses principes et ses méthodes d’action, à faire réussir une collectivité humaine ou à donner justement un sens à ce qu’il vit.

Couv Peters

Ce qui compte, c’est de tirer le meilleur parti possible de chaque situation, le « meilleur » se traduisant en latin par « optimum ». Voilà pourquoi Viktor Frankl parlait, lui, d’optimisme tragique : comment la vie peut-elle conserver son sens en dépit de tous ses aspects tragiques ? En s’appuyant sur l’aptitude de l’être humain qui, lorsqu’il est en accord avec lui-même, peut transformer la souffrance en réalisation humaine, trouver dans ses erreurs et son sentiment de culpabilité l’occasion de s’améliorer, agir de façon responsable face au caractère transitoire de la vie. Comment ? En regardant les forces et ce qui fonctionne bien plutôt que les défauts. Les éléments à cultiver et ceux à développer. Quant aux difficultés ou carences, si elles constituent une réalité objective, elles ne sont en aucun cas utiles pour produire de la performance ou nous conduire sur les routes de l’épanouissement. Reste à les compenser par justement les …points forts. L’optimisme, est facteur de réussite puissant, en particulier dans les périodes difficiles, parce qu’il crée les conditions individuelles et collectives de la persévérance. C’est cette voie-là que nous devrions emprunter  aux périodes les plus sombres de notre existence.

Pouvons-nous dire que votre livre est un mode d’emploi contre « nos prisons intérieures » et nos traumatismes  personnels ou nationaux ? 

Je n’ai pas souhaité en faire un mode d’emploi mais plutôt une sorte de guide touristique de soi-même. C’est une invitation au voyage intérieur, invitation à sortir des conditionnements sociaux, à renoncer aux injonctions de performance et aux comportements normatifs. Il est construit d’ailleurs comme un voyage, depuis nos prisons intérieures jusqu’à nos premiers pas où l’on croise l’inconfort de la vulnérabilité, l’épreuve de la honte, la crainte de la trahison, la difficulté à se déterminer. Une fois cette boîte de Pandore ouverte, on est déjà un peu parti. Il n’y a plus qu’à expérimenter ces premiers pas en naviguant dans la vie avec responsabilité et faire dans nos choix l’expérience de nous-même. Une expérience qui va nous aider à nous déterminer et à faire l’apprentissage de la confiance. Confiance en soi et confiance dans l’autre. Un voyage d’autant plus essentiel que la tragique actualité récente a montré combien nous avons besoin de restaurer cette confiance. Et puis, nous allons apprendre à exercer courage et volonté. Dynamique qui nous emmènera vers un nouveau territoire : la conscience de soi. Le plaisir est là : celui ou celle qui n’exige rien de soi-même a peu de satisfaction à obtenir quelque chose de soi. Pour voir, il nous faut agir dans le respect de nos besoins profonds, en tenant compte des possibles et sans tout bouleverser. Ce voyage n’est donc pas une destination dont on revient. mais un nouveau pays où habiter. Cela tombe bien : l’époque nous invite à vivre nos vies autrement. Sans fatalité et sentiment d’injustice mais avec tout ce qu’un être humain peut exercer de respect et de gratitude. Dans l’ici et maintenant.

Yasmina Jaafar

 

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