TRIBUNE VOLET 2 : DE LA VIOLENCE, LA RESPONSABILITÉ DES MÉDIAS ET DES POLITIQUES ?

FRANCIS YAICHE, Professeur des universités Paris 5 Descartes

« Infobésité » et « bfmisation » de l’information.

Autre chose : de plus en plus, et pas seulement sur les chaînes d’info en continu, (LCI, BFM), on observe une « infobésité » et une « bfmisation » de l’information. Des infos à en avoir des indigestions, à ne plus vouloir en avaler, et un besoin de « direct », de présentiel, de spontané en lieu et place du recul nécessaire que permet l’analyse. Ce recul de la distance symbolisante provoque la dissolution des grands repères symboliques et le « désenchantement du monde »,pronostiqué par Max Weber. Il y a un fort risque de court-circuitage du processus de symbolisation de la vie qui est le seul capable de freiner la barbarie avertit Régis Debray. Aux religions d’antan qui écrasaient l’homme sous la cérémonie, a succédé une religion de l’irréligion civile, qui désymbolise l’actualité en une suite d’incidents : une suite d’infos transmise saccadée, à répétition par le canal de la TV, et qui nous électrise et procure des émotions fortes. Dès lors qu’on est branché en permanence sur de l’émotion, avec de l’info brute non traitée à répétition, le processus de symbolisation et d’explication s’amenuise. La TV ne dramaturgise plus la mort, la vie, mais donne à vivre en direct l’émotion.

Le CSA n’a pas l’air de s’émouvoir un seul instant que sur les chaînes du service public « ça défourraille » à tout va et que des litres d’hémoglobine soient tranquillement déversés sur les écrans. On a juste l’impression qu’en matière d’horreur le Service Public essaie de faire « aussi bien » que les chaînes privées, en oubliant ce qui était sa mission initiale : combler le fossé entre les classes défavorisées et les classes possédantes accédant à la culture.

On pourrait pourtant imaginer que le CSA inflige une taxe, ou un impôt, ou une amende, à chaque fois qu’une chaîne diffuserait des images horribles ou des carnages. Sans doute, cela ne ferait pas disparaître les films violents ; mais cela aurait le don – sinon de calmer leurs ardeurs en la matière – du moins de faire prendre conscience aux Français, au travers des sommes réclamées, de l’irresponsabilité en matière éducative et culturelle de ces chaînes de télévision.

Sans doute, faudrait-il aussi régler la question de la responsabilité des nouveaux media et des réseaux sociaux en matière de violence et d’horreurs. Cela ferait beaucoup de bien et surtout cela rapporterait, au moins dans un premier temps, et malheureusement, beaucoup d’argent à l’État.

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Les cités, les quartiers, la rue : un lieu de violences « organisé ».

Ce que William Thomas, un sociologue de l’École de Chicago, appelle « l’organisation  »,  c’est un ensemble de conventions, d’attitudes et de valeurs collectives. Du coup, « la « désorganisation »  va désigner le déclin de l’influence de ces valeurs sur l’individu, lequel se détourne de son groupe primaire. La multiplication des bandes violentes dans les cités est évidemment un autre aspect de la question « violence ». Car « la Rue » apparaît de plus en plus comme une autre instance de socialisation chez des jeunes déscolarisés et vivant dans des familles désunies. Pourtant, paradoxalement elles constituent une réorganisation sociale palliative. En effet, quand la loi et les rituels n’ont plus cours dans la famille, le jeune va trouver l’autorité hiérarchique qui lui manque en la personne du chef de bande et de sa hiérarchie, il va même trouver du rituel, des épreuves initiatiques, de quoi restaurer l’estime de soi, lui qui est le mauvais élève, en devenant le bon élève en matière de vol de scooter, de deal, de tag, de graf ou d’affrontement violent : en somme la bonne note du « déviant » ou du caïd relayés avec la gourmandise de l’effroi et de l’indigantion par le direct de la télé. Souvenons-nous des images de l’Arc de Triomphe tagué et pillé. Une sorte de tableau d’honneur pour ces voyous, une reconnaissance, enfin, car se comporter de façon « contestable, c’est être constaté », c’est ex-ister, littéralement « être hors de soi ». La bande « offre » donc un style de vie, des ressources, une protection, une reconnaissance, un moyen d’éviter « la mort sociale »,unecompensation de l’échec, une forme de réussite nécessaire à l’estime de soi et des autres, de respect, voire de peur!

Pourtant, la bande de jeunes, même violente, vaut finalement mieux que le loup solitaire qui sortira de l’ombre pour avoir de la re-connaissance et s’illustrera finalement en devenant un serial killer à l’américaine. Les bandes violentes ont toujours existé : toutefois, ce qui est nouveau en France, c’est que le temps d’exposition à la culture de la bande est environ deux fois plus long que dans les années 60-70 du fait de la disparition du service militaire et de la désindustrialisation du pays. Par le passé, un élève, en échec scolaire, partait très vite « faire son armée » et quand il en revenait (calmé !) c’était pour aller à l’usine et avoir un statut social et un salaire. On a passé ainsi de six à sept ans d’exposition par le passé à douze, quatorze ans d’exposition à la culture de la bande, voire plus, de nos jours. Aujourd’hui les jeunes entrent plus tôt dans la bande (12/13 ans) et en sortent plus tard (25/26 ans) sans horizon professionnel. Du coup, ce milieu devient beaucoup plus prégnant en matière de « socialisation » que l’école ou la famille.

« faut que ça saigne… »

Pour ceux qui veulent se tenir éloignés des thèses complotistes, les responsables de media sont juste des incompétents irresponsables qui ne comprennent pas que la violence devient, de par leur fait, une nouvelle socialisation. Ce sont des commerçants, qui reprennent à leur compte la phrase d’André Gide, « On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments » (traduction : « on ne fait pas d’audimat à la télévision avec des mièvreries romantiques mais avec des programmations « hard » où faut que ça saigne », pour reprendre la chanson de Boris Vian). La violence, donc, ça rapporte. On construira ainsi un « agenda setting » pour dire aux gens, non pas ce qu’ils doivent penser mais ce à quoi ils doivent penser. Cette théorie de « la hiérarchie des priorités » élaborée en 1972 par Mc Combs et Shawmontre qu’en fait les media de masse « exercent un effet considérable sur la formation de l’opinion publique, en attirant l’attention de l’audience sur certains événements et en négligeant d’autres », en allant chercher l’émotion et la violence, l’émotion de la violence et la violence de l’émotion. L’attention, ce pétrole du 21ème siècle, une ressource qui se fait de plus en plus rare et qu’il convient d’exploiter, y compris en faisant appel aux plus bas instinct de l’homme, à ses fondamentaux archaïques. Pour les autres, ceux qui seraient tentés par une lecture paranoïaque des événements médiatiques, cette violence participe d’un projet politico-médiatique.

Déjà en 1902, Gustave Le Bon notait : « La foule n’est impressionnée que par des sentiments excessifs. L’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont des procédés d’argumentation bien connus des orateurs des réunions populaires. La foule veut encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. » On se souviendra peut-être, en illustration de ce propos, du candidat républicain à l’élection présidentielle américaine de 2012, Newt Gingrich, qui déclarait à la presse  : « Je ne veux pas faire saigner le nez (de Barack Obama). Je veux le mettre K.O. » (Libération, 23 janvier 2012)

Nos plateaux de télévision sont donc souvent organisés pour faire s’affronter deux gladiateurs, deux « cogneurs » de la politique. « Le spectacle, c’est du capital », avertissait, dès 1968, le situationniste Guy Debord. L’idéal de l’audimat est, comme dans l’élection présidentielle de 2012, l’affrontement violent entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci la traite en direct de « Semi-démente… ça vous laisse une bonne moitié! » de « Chauve-souris » ; de « Barbare » ; de « bigote mal éveillée », de «  réactionnaire confite qui va d’une stupidité à l’autre » ; de « fasciste » ; Il lui dit : « Je vais vous pourrir la vie jusqu’au dernier jour » ; « Cette femme va parler comme un moulin pendant combien de temps ? » ; « J’ai l’intention de combattre votre infâme parti et votre infâme politique partout ou je le pourrais » ; « Vous, vous ne servez à rien ! Depuis 40 ans, vous distillez de la haine, voilà ce que vous faites ! ». A haine, haine et demie ! Les téléspectateurs applaudissent des deux mains. Surtout que le sénateur s’en prend aussi aux journalistes :  « Salauds ! » ; « Il vous reste trois minutes ? (lors d’une interview) Et bien allez vous faire voir ! » ; « Qu’est ce qu’ils veulent tous ceux là, là bas. Avec leur caméra et tout le bazar ! » ; « Ah mais c’est un journaliste, il comprend rien le gars (…) il ne sait pas écrire le gars ! » ; « Voilà que j’entends trois perruches sur canal + (…) » ; « Si ça ne vous plaît pas, vous pouvez aller vous faire voir ! » ; « j’en ai rien à faire, si vous voulez parler avec moi vous me parlez de choses sérieuses, d’accord ? Avec moi vous parlez de politique et vos sujets de merde, vous allez les faire aux personnes qui répondent à la merde ! » ; « Allez au diable ! » « Dégage ! ». Les téléspectateurs sont, pour beaucoup, au comble de l’émotion. Pour eux, c’est une violence qui fait du bien : Le Front National, les journalistes et évidemment les banquiers, (« Des vautours qui se nourrissent du cadavre des pauvres gens » ; «Des vampires pour pomper le sang des travailleurs ! » ), « A la trappe ! » et même « A la lanterne ! ». « 

L’offre radicale

Quant à la violence des islamistes radicalisés, on a parfois la sensation que les media ont la gourmandise du sensationnel en montrant des images d’une violence insupportable, se faisant le relai de la propagande de Daesh. Et pourtant, Fethi  Ben-Slama, professeur de psychopathologie à l’université Paris-Diderot, s’intéresse au fait religieux depuis les années 1980 ; mais son analyse intéresse peu les media car c’est le discours d’un intellectuel qui va faire zapper le téléspectateur sur une autre chaîne, là où on montre des images « monstrueuses ». Pour Ben Slama, « Selon les données actuelles, deux tiers des radicalisés recensés en France (…) ont entre 15 et 25 ans (…)  la grande majorité est dans cette zone moratoire du passage à l’âge adulte qui confine à l’adolescence persistante. Cette période de la vie est portée par une avidité d’idéaux sur un fond de remaniements douloureux de l’identité. Ce qu’on appelle aujourd’hui  » radicalisation  » est une configuration du trouble des idéaux de notre époque (…) les idéaux à travers lesquels se nouent l’individuel et le collectif dans la formation du sujet humain. L’offre djihadiste capte des jeunes qui sont en détresse du fait de failles identitaires importantes. Elle leur propose un idéal total qui comble ces failles, permet une réparation de soi, voire la création d’un nouveau soi, autrement dit une prothèse de croyance ne souffrant aucun doute. (…).

On se souvient que, dans les années 70-80, une partie de la jeunesse de France, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, désireuse d’être « autre » que ce pourquoi elle croyait avoir été programmée, s’était tournée vers l’offre radicale et meurtrière d’une extrême-gauche violente, la bande à Baader-Meinhof, les Brigades Rouges, l’E.T.A. ou Action Directe. C’était déjà une forme de « marché » de l’expression identitaire violente où régnait la loi de l’offre et de la demande.

« L’offre radicale, poursuit Fethi  Ben-Slama, répond à une fragilité identitaire en la transformant en une puissante armure. Lorsque la conjonction de l’offre et de la demande se réalise, les failles sont comblées, une chape est posée. Il en résulte pour le sujet une sédation de l’angoisse, un sentiment de libération, des élans de toute-puissance. Il devient un autre. Souvent, il adopte un autre nom. Voyez combien les discours des radicalisés se ressemblent, comme s’ils étaient tenus par la même personne : ils abdiquent une large part de leur singularité. (…) Les failles identitaires ne sont évidemment pas l’apanage des enfants de migrants ou de familles musulmanes, ce qui explique que 30 à 40  % des radicalisés soient des convertis. Ces sujets cherchent la radicalisation avant même de rencontrer le produit. Peu importe qu’ils ignorent de quoi est fait ce produit, pourvu qu’il apporte la  » solution « . La presse a rapporté le cas de djihadistes qui avaient commandé en ligne l’ouvrage « L’Islam pour les nuls ». Aujourd’hui, l’islamisme radical est le produit le plus répandu sur le marché par Internet, le plus excitant, le plus intégral. C’est le couteau suisse de l’idéalisation, à l’usage des désespérés d’eux-mêmes et de leur monde[1].

Pour ne pas conclure

L’injonction moderne à être l’auto-entrepreneur de sa vie, d’une vie « réussie », une star du show-business ou des media, un sportif de haut niveau, un capitaine d’industrie, engage les individus dans un  esprit de conquête forcené, une volonté de gagner à tout prix. Au bout du chemin surgissent de l’anxiété, de l’angoisse, de la fatigue de devoir « être soi », et in fine de la dépression et de la violence. Le recours aux adjuvants par l’individu conquérant, médicaments psychotropes, tranquillisants, anti-dépresseurs (le Prozac, « la pillule du bonheur »), dopants et drogues devient un raccourci chimique pour fabriquer de l’individualité, un moyen artificiel de « production » de soi, le médicament de l’existentiel.

Mondial 98

Si l’on voulait encore une fois rechercher à originer la bascule vers le mode (la mode ?) violent de l’expression relationnelle, on pourrait sans doute revenir à la coupe du monde de football de 1998 et à la communication faite autour de l’événement et à la mise en scène publicitaire de ces nouveaux héros que sont les footballeurs, délibérément montrés à l’époque comme des « barbares » hirsutes, des hommes dont la virilité ne souffrait d’aucune équivoque. Le coup de tête de Zidane en réponse aux propos insultants de Materazzi étant sans doute la meilleure illustration de ce que peut être un langage non-verbal négatif en réponse à un langage verbal, aussi injurieux fût-il. Quelques années auparavant, la société, les media, avaient pourtant glorifié le modèle de « l’homme fragile », à la Souchon (Alain), de l’homme qui accepte d’aller chercher en lui et de montrer sa part de féminité. En 98, c’en est sans doute fini de cette iconographie post-moderne, de cette traversée des frontières entre le masculin et le féminin. On veut revenir aux fondamentaux : « Moi Tarzan, toi Jane ». Pourtant les emprunts d’un genre à l’autre n’ont jamais cessé, depuis Coco Chanel, qui fait scandale en inaugurant, initiant, la coupe de cheveux « à la garçonne » (les filles se devaient d’avoir les cheveux longs, symbole de leur féminité) et en en finissant d’avec les robes et jupes pour proposer aux « nouvelles femmes » un tailleur Chanel calqué sur le costume masculin, jusqu’aux hippies qui porteront en réponse, cheveux longs, bijoux, khôl dans les yeux, sarwells et autres fétiches féminins, ou encore, plus récemment, aux métrosexuels et à l’invention par Calvin Klein des jeans et des parfums unisex. Genrer ou dégenrer, telle est donc la question. Et il est clair qu’une partie de « la gente masculine » se sent menacée aujourd’hui dans son « ADN» viril, la violence étant un langage utilisé pour tenter de répondre à l’intelligence féminine qui est peut-être en passe de pouvoir dominer le monde dans le futur.

Quand on regarde les manifestations violentes, on est « frappé » de constater que les femmes constituent une très faible minorité, sont sous-représentées parmi les « casseurs » (on n’a d’ailleurs pas l’équivalent au féminin. « Casseuses » ?). Ces affrontements, ces déchaînements, sont quasi-exclusivement affaires d’hommes. Et on peut espérer, à défaut de supprimer un jour le gène de la violence, que les femmes, dont la violence n’est pas – jusqu’à présent et semble-t-il – dans leur ADN, prennent vite le pouvoir. Leur style de management, leur façon d’exercer le pouvoir – on le voit dans les entreprises – n’est en effet que très rarement vertical et « meurtrier ».

On peut d’ailleurs penser qu’à échéance d’une génération cette « gente masculine » a déjà perdu le match d’avec les femmes pour prendre en mains les affaires du monde, tant l’écart culturel entre les hommes et les femmes se creuse et est désormais quasi-abyssal : les filles ont/auront en effet lu des livres, la presse, seront allées au théâtre, au cinéma, voir des expositions, pendant que les garçons ont/auront joué au foot ou aux jeux vidéo, ou pire auront descendu des « 16 », vautrés devant une télé retransmettant un match de foot, puis un autre, puis un troisième, etc. ad libitum. Jusqu’à la nausée ? Ou l’abrutissement.

L’usage de la violence par les hommes deviendra donc peut-être le retour et le recours ultime d’un archaïque conflit de « classes » dominants/dominées.


[1] Propos recueillis par Soren Seelow Le Monde du 14 11 2015.

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