
Benjamin Sire, co-fondateur du média en ligne Les électrons libres (également journaliste Franc-Tireur), promet une information basée sur la nuance, l’enquête et le rationnel. Son outils ? L'IA. Sa méthode ? Faire participer des spécialistes légitimes, domaines par domaines, capables de donner une information juste et vérifiée pour contrer l’inflation des fake-news. Redonner une place réelle à l'actualité pour également lutter contre le climat pessimiste qui inonde les récits. Rencontre avec un journaliste engagé et libre :
Quel est l'ADN de votre média en ligne, Les Électrons Libres ?
C’est un média qui célèbre la liberté et les aspects positifs du progrès et de l'innovation, mais sans naïveté, ni œillères. Nous avons voulu le fonder parce que nous voyions grandir autour de nous un triple péril : l’irrationnel présenté comme opinion légitime, le déclinisme en narration dominante et la peur instrumentalisée à des fins politiques ou marchandes. Au milieu de cette dangereuse confusion, nous tentons d'éclairer, de vulgariser et, parfois, de bousculer, mais toujours à partir du réel, des faits, des données, en nous concentrant sur ce qui impacte ou va impacter le quotidien des gens. Cela passe aussi par la défense de la responsabilité et la promotion de l’intelligence collective. Face aux marchands de peur, nous essayons d'être des passeurs d'espoir.
Trop d’informations tue la notion même d’information. Quelle est la plus-value de ce nouveau média ?
C’est précisément le cœur de notre mission. Nous ne voulons pas « rajouter du bruit », mais remettre de la clarté. Nous trions, structurons, hiérarchisons. Et surtout, nous confrontons les idées aux faits, les peurs aux chiffres, les récits aux réalités. Ce n’est pas en criant plus fort que les autres qu’on produit de l’information : c’est en apportant de la complexité intelligible. Ce que nous proposons, c’est une narration rigoureuse mais vivante, documentée mais compréhensible, avec une forte dimension pédagogique, pensée pour les réseaux sociaux. Parce que c’est là que se jouent aujourd’hui les représentations et la guerre culturelle.
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Fait important, votre rédaction n’est pas composée de journalistes mais de spécialistes. À l’heure où les chaînes d’information usent de journalistes spécialisés en tout, est-ce un choix pour justement rendre la parole à ceux qui sont sur le terrain ?
Il y a quand même quelques journalistes, comme Anne Denis ou moi. Mais oui, beaucoup des nôtres sont des spécialistes des domaines que nous traitons davantage que des journalistes. Mais attention. Nous ne voulons pas de la parole d’expert comme alibi, mais comme colonne vertébrale. Nos contributeurs sont ingénieurs, médecins, physiciens, juristes, data scientists, économistes, enseignants-chercheurs. Tous savent de quoi ils parlent, parce qu’ils le vivent, le pratiquent, le pensent. Mais ils savent aussi comment transmettre, vulgariser, mettre en récit. Mon travail de rédacteur en chef aux côtés d'Antoine Copra, le directeur de la rédaction, auteur d'articles pour Le Point, mais surtout spécialiste de la communication en réseaux, consiste à encadrer ces voix pour qu’elles touchent le public sans jamais diluer leur exigence. C’est une forme d’humilité face à la compétence, et une confiance dans l’intelligence du lecteur.
Comment informer à l’heure de la post-vérité et des montées internationales des régimes autoritaires et illibéraux ? Quelle est la place des réseaux sociaux ?
L’ère de la post-vérité, dans laquelle nous sommes indiscutablement, ne signifie pas la mort de la vérité : elle signifie sa mise en concurrence avec des narratifs simplistes et mensongers, plus confortables à appréhender, donc toxiques. Pour y faire face, il ne suffit pas de brandir un « fact-checking » ou de jouer les arbitres de moralité. Il faut réinvestir le terrain de l’imaginaire, du récit, de l'enthousiasme vis-à-vis de l'avenir, même dans un monde anxiogène. Ce que nous tentons de faire, en nous adressant aux gens là où le débat est le plus vif, à savoir les réseaux. Non pour céder à la mécanique du buzz, mais pour injecter en ligne un contenu rigoureux, stimulant, accessible. Face aux régimes illibéraux, la meilleure arme reste une presse libre, outillée, ancrée dans la réalité. Pas une presse dogmatique ou défensive, mais offensive et constructive.
Créer ce média en 2025, est-ce une manière de lutter contre le conservatisme ambiant ?
Je ne sais pas si cela nous a spécialement motivé dans notre volonté de créer LEL. Les débats de pure politique n'entrent pas dans nos fondamentaux, même si nous en parlons sous un angle historique pour mesurer leur impact sur la période actuelle. Mais aussi, parce que le progrès, l'innovation, le droit des femmes, le développement durable, le changement climatique, la décarbonation, les questions économiques et énergétiques, sont au carrefour entre nos préoccupations et l'actualité politique. Mais oui, le conservatisme revient en force, parfois déguisé sous de fausses prétentions libérales. Il témoigne d'une tentation du repli alimentée par la peur du futur et une glorification d'un passé le plus souvent fantasmé. Il est aussi une manière, sous couvert de prescriptions religieuses ou de prétendus besoins de raviver certaines traditions, de faire reculer les droits des femmes et, non seulement leur participation à la société, mais aussi leur implication dans la révolution technologique que nous vivons. Idée qui n'est d'ailleurs pas seulement incluse dans la pensée conservatrice de droite, mais aussi chez certaines tenantes de l'écoféminisme. Ce qui est le sujet de plusieurs de nos articles. Or, notre conviction, c’est que l’humanité ne revient jamais en arrière. Elle peut échouer, mais jamais rétrograder. Le progrès n’est pas une option. Le nier, c’est se condamner à l’impuissance. Les Électrons Libres veulent modestement proposer un remède à cette mélancolie paralysante.
Votre définition de l’IA ?
L’intelligence artificielle est d'abord un outil et non une fin en soi. C’est une capacité computationnelle à générer, anticiper, adapter, selon des règles et des données fournies, pour aider l'homme à accomplir certaines tâches, souvent les plus rébarbatives. Elle n’est ni magique ni maléfique. Elle n’a pas d’intention propre : elle fait ce qu’on lui demande, parfois mieux qu’on l’espérait, parfois de manière surprenante. Son rôle dépend de celui qui la commande et des intentions de ce dernier. Donc, puisqu'il s'agit là de nature humaine, potentiellement, pour le meilleur et pour le pire. Mais davantage que les révolutions techniques et de communication précédentes, comme l’électricité, l’imprimerie ou Internet, elle est sans doute la première à poser de profondes questions anthropologiques et à interroger l'homme sur son rôle et ses capacités. Et ce, à une vitesse sans précédent. Elle bouleverse nos métiers, nos pratiques, nos repères. La laisser nous guider ou l'ignorer serait une erreur dramatique.
Les sociétés ne devraient-elles la redouter ?
Elles doivent l’encadrer, la penser, l’anticiper. Pas la subir. Et certainement pas l’interdire ou prétendre s'en passer. L’IA ne réglera pas tout, mais elle change déjà tout. Le vrai risque n’est pas dans l’IA en elle-même, mais dans notre impréparation collective. Ne pas former les citoyens à son usage, ne pas adapter nos systèmes éducatifs, économiques, juridiques, c’est ouvrir la porte à l’exclusion et à la domination. Oui, l’IA soulève des questions éthiques, sociales, environnementales. Mais on ne répond pas à ces questions en fuyant. On y répond en les appréhendant avec lucidité et responsabilité.
Votre définition de la liberté ?
La liberté, ce n’est pas faire ce qu’on veut quand on veut. C’est pouvoir choisir, penser, agir en conscience, dans le respect de soi et des autres. C’est une conquête fragile, pas un acquis. Elle suppose des droits, mais aussi des devoirs. Elle se heurte parfois aux intérêts privés, à l’État, à la pression sociale, aux dogmes. Elle exige un État suffisamment fort pour protéger, mais pas pour asservir. Pour moi, la liberté est indissociable de la responsabilité. Elle n’est pas une utopie, elle est une exigence.
Quelle figure historique parle le mieux de la liberté ?
Il y en aurait plusieurs. Mais s’il faut n’en citer qu’une, je choisirais John Locke, parce qu’il fonde une grande partie de la philosophie politique libérale moderne : droits naturels, séparation des pouvoirs, consentement des gouvernés. Avec Montesquieu, il est l’un des architectes des Lumières. Et ce sont les Lumières, avant tout, qui ont posé l’idée que la liberté ne s’oppose pas à la raison, mais en procède. C’est ce fil que nous tentons de faire vivre avec Les Électrons Libres. Et j'ajouterai à ces références évidentes, celles qui, toute ma vie m'ont guidé. À savoir Romain Gary, une intelligence délivrée de toutes les pressions et injonctions politiques et sociales. Mais aussi Stefan Zweig et Albert Camus, les plus vibrants exemples de ma vision de l'humanisme et de l'ouverture.
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