
Sébastien Onomo, PDG de Spécial Touch Studios, est un producteur du présent et qui a de l'avenir. Une franchise certaine et une détermination à toutes épreuves. C'est à cet homme engagé que nous devons l'excellent film "Fanon" de Jean-Claude Barny sortie en 2025 (et que LA RUCHE MEDIA a fortement soutenu). Aujourd’hui, le créatif-producteur est derrière l'animé "Allah n'est pas obligé" réalisé par Zaven Najjar. On peut dire sans douter qu'il s'agit là d'une adaptation plus que réussi du livre prix Renaudot du roman d’Ahmadou Kourouma. Rencontre avec un producteur passionné !
"Allah n’est pas obligé" est un roman d’Ahmadou Kourouma. Comment en avez-vous fait la connaissance ?
J’en ai fait connaissance lorsque j’étais étudiant à la fin des années 2010. C’est un roman que j’ai découvert à travers un cours que je suivais à l’université de la Sorbonne Nouvelle qui s’appelait Anthropologie de la littérature africaine, et qui était dispensé par un enseignant passionnant qui s’appelle Tumba Shangoloko. Je ne connaissais pas le travail de Kourouma, et d’ailleurs j’avais une méconnaissance assez profonde de la littérature africaine, panafricaine, francophone. Ça a été un choc, un bouleversement, de découvrir cette œuvre et la manière avec laquelle Kourouma maîtrise le français, s’en joue, en joue, pour réussir à délivrer un message d’une puissance que je n’avais jamais découverte, enfin jamais lu à l’époque. Ça a été quelque chose de très enrichissant et, pendant toutes les années qui ont suivi la découverte de ce roman, je l’ai gardé en tête jusqu’à avoir l’opportunité d’en faire quelque chose dans ma vie professionnelle, et notamment d’en produire un film réalisé par Zaven Najjar.
Était-il aisé de restituer l’errance de Birahima tout en respectant les codes de l’animation ? Quels choix et quelles techniques ?
Ce n’était pas aisé, et c’est précisément ce qui rendait le projet passionnant. Il a fait l’objet de plusieurs tentatives d’adaptation en live action et toutes se sont soldées par un échec. Pour moi, la meilleure technique pour raconter cette histoire et de restituer l’univers de Kourouma, c’était l’animation, parce que ça amenait une forme de distance par rapport à la dureté du roman, et en même temps ça permettait de rendre compte de l’univers foisonnant de Kourouma.
C’est cette raison qui a motivé le choix de l’animation, et aussi celui de la pâte graphique de Zaven, qui est à la fois réaliste, visuellement impactante, et en même temps iconique, vraiment singulière. C’est ce qui m’a marqué dans son univers graphique, et très vite, quand j’ai découvert son travail. J’ai su que c’était lui qui pouvait donner vie à ce film.
Ensuite, Zaven a orchestré le tout avec des couleurs qui varient selon l’évolution du personnage dans le film. Tout a été pensé pour accompagner la trajectoire du personnage.
Avez-vous tous les deux voyagé en Afrique de l’Ouest pour rencontrer d’anciens enfants soldats ou combattants ?
Oui, et c’était même une condition sine qua non de la part de Zaven pour travailler sur ce film. S’il n’avait pas eu l’opportunité de le faire, il refusait de faire le film. Pour lui, il y avait la nécessité non seulement de rendre hommage à Kourouma, mais aussi de rendre hommage à toutes ces personnes dont l’enfance a été volée, et à qui on offre, à travers un film comme celui-ci, la possibilité d’être au plus proche d’une justesse de ces réalités-là. Ces rencontres ont permis de rentrer dans le cœur du sujet : est-ce que ces enfants sont des victimes ou des bourreaux ? Finalement, on décrypte un système de violence qui les dépasse, une mécanique implacable qui se met en place dans de nombreux conflits armés à travers le monde, pas uniquement en Afrique. En cela, il y a quelque chose de profondément universel.
On a été très vigilants à essayer de restituer tout cela dans le film, comme l’a fait Kourouma avec beaucoup de génie.
"Allah n’est pas obligé" peut-il être perçu comme un film d’alerte sur l’utilisation d’enfants soldats aujourd’hui ?
Je ne sais pas si on peut parler d’un film d’alerte, mais c’est un film qui, malheureusement, me semble encore d’actualité. Hier, c’était au Liberia, aujourd’hui cela se déroule dans d’autres pays à travers le monde. C’est une réalité à laquelle on ne peut malheureusement pas échapper.
Il existe beaucoup de lanceurs d’alerte, d’associations, d’organismes qui travaillent sur ce sujet. Si le film peut être un élément qui permet de renforcer leur travail pour endiguer ce fléau, alors nous ne pouvons qu’être contents d’avoir apporté notre pierre à l’édifice. Le recours aux enfants soldats est une réalité encore trop peu connue, ou reléguée à des images lointaines. C’est quelque chose qu’on a envie de ne pas voir, mais dont on a conscience.
Le film rappelle que derrière des chiffres énormes, il y a des trajectoires brisées, des enfances volées, des années de vie qu’on ne pourra jamais leur rendre, et des traumatismes durables. Si le film permet des prises de conscience ou des discussions, alors une partie de notre mission est déjà remplie.
Les enfants sont-ils enrôlés par naïveté, par vengeance, par promesse ?
Dans “enfants soldats”, il y a “enfants”. Et l’enfance rime forcément avec naïveté. Dans les mécaniques que nous décrivons dans le film, ces enfants ont rarement d’autres possibilités que de s’enrôler dans ce qu’ils vont considérer comme une nouvelle famille, au sens large, pour survivre.
Birahima est séduit par un imaginaire de prospérité et de puissance, par l’espoir d’avoir tout ce qu’il ne pourrait jamais avoir autrement. Cet imaginaire est souvent nourri par des récits venus d’ailleurs, y compris du cinéma.
Dans le film, à travers les enfants qu’il rencontre durant son parcours initiatique, on a essayé de retranscrire différentes typologies d’enrôlement : par la peur, par la contrainte, parfois par un désir de revanche après avoir tout perdu. Ce que montre l’œuvre, c’est la mécanique de la manipulation exercée par les adultes : on promet un statut, une appartenance, et cela permet d’effacer l’enfance, avec des dommages collatéraux qui marqueront les survivants toute leur vie.
À VOIR AUSSI : ITW VIDÉO "FANON" - Jean-Claude Barny : Attention chef-d’œuvre au cinéma le 2 avril !
Quel est votre bilan en tant que producteur de "Fanon" ?
Mon bilan est très positif. Le film a terminé sa carrière en France avec plus de 250 000 entrées. Il a fait l’objet de nombreuses projections spéciales à travers le monde et de plusieurs sélections en festivals. Il nous a énormément fait voyager, physiquement et intellectuellement. C’était ce que nous espérions au départ, mais ce sont des choses qui restent toujours un peu abstraites quand on se lance dans un projet. Les vivre concrètement a été une expérience formidable.
À l’heure où je vous parle, l’aventure continue puisque le film va sortir prochainement au Canada et au Brésil. C’est un film qui a suscité des débats, parfois vifs, et nous sommes heureux qu’il ait permis de remettre Frantz Fanon au cœur de discussions contemporaines sur la colonisation, la violence et l’émancipation.
En tant que producteur, et en tant qu’humain, je considère ce bilan comme très positif. Et j’espère que "Allah n’est pas obligé" connaîtra une trajectoire tout aussi riche.
Sébastien Chenu considère que le CNC est un gaspillage. Quel est votre regard sur l’ambition politique du Rassemblement National quant au cinéma d’auteur et d’essai ?
Je tiens d’abord à dire que je ne fais pas de politique partisane. Ce qui m’intéresse, c’est de produire des films qui parlent à ma place. Faire de la politique dans les médias n’est pas quelque chose qui m’intéresse.
Nous sommes dans un pays où chacun est libre de penser ce qu’il veut. Si Sébastien Chenu considère que le CNC est un gaspillage, c’est sa vision, et je ne la partage pas. Le discours qui consiste à dire que le CNC est financé par l’impôt des Français ne correspond pas à la réalité de cette institution. Je ne vais pas me lancer dans un cours de production pour l’expliquer, d’autant que de nombreux articles détaillent très bien le fonctionnement et la virtuosité de ce système.
Pour moi, le CNC n’est pas un luxe. C’est un outil de souveraineté culturelle et un garant de la diversité culturelle, aussi bien pour le cinéma d’auteur et d’art et essai que pour un cinéma plus commercial, qui bénéficie lui aussi de mécanismes de soutien. Ces films, qu’ils marchent ou non, participent à l’éducation du regard, à la compréhension du monde et à sa transmission.
Le cinéma d’auteur ne remplace pas le cinéma populaire, et le cinéma populaire ne remplace pas le cinéma d’auteur : ils se complètent. Les opposer, c’est appauvrir le débat culturel et, à terme, probablement la démocratie elle-même.
J’ai grandi avec le cinéma populaire. Aujourd’hui, je produis des films plus auteurs et plus engagés, mais j’ai toujours plaisir à naviguer entre les deux, en tant qu’individu et en tant que professionnel de cette industrie.
En 1998, Amnesty International s’est jointe à d’autres organisations non gouvernementales dans le but de fonder la Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats. La campagne menée par cette coalition a joué un rôle majeur dans l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, en mai 2000, d’un Protocole facultatif se rapportant à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés. Ce Protocole fixe à dix-huit ans l’âge minimum requis pour participer directement à des hostilités, pour l’enrôlement obligatoire par les États et pour tout enrôlement par des groupes armés non gouvernementaux. Notre organisation mène campagne pour que les États signent et ratifient la Convention relative aux droits de l’enfant et son Protocole facultatif. On estime qu’il y a plus de 250.000 enfants soldats dans le monde.
Plus d’informations à retrouver sur le site d’Amnesty International France :
https://www.amnesty.fr/focus/enfants-soldats

Producteur et PDG de Spécial One Touch
Sébastien Onomo est un producteur français qui travaille dans l'industrie du cinéma et de l'audiovisuel depuis plus de dix ans. Il a produit de nombreux téléfilms, dont Bois d'Ébène de Moussa Touré, Léon Blum haï et adoré de Julia Bracher et Hugo Hayat, Rudy Gobert de Jonathan Bensimhon, et African Empires, une série documentaire réalisée par Chris Macari, Françoise Ellong-Gomez, Askia Traoré et Josza Anjembe. Il a également produit Gang of the Caribbean de Jean-Claude Barny, Funan de Denis Do, qui a reçu le Prix de Cristal au Festival d'Annecy 2018, Lost Souls of Syria de Garance Le Caisne et Stéphane Malterre en 2022, The Forest of Miss Tang de Denis Do, sélectionné au Festival d'Annecy 2023 pour une projection événement, La Sirène de Sepideh Farsi, film d'ouverture de la sélection Panorama à la Berlinale 2023, lauréat du prix de la meilleure musique lors de sa sélection officielle à Annecy 2023, et lauréat du prix de la meilleure réalisation au Festival des Champs-Élysées 2023. Enfin, il a coproduit Omen (Augure) de Baloji, sélectionné à Cannes 2023 dans la catégorie Un certain regard et lauréat du prix de la nouvelle voix. Parallèlement à son activité de producteur, il est élu en 2023 vice-président du Syndicat des Producteurs Indépendants (SPI) et président du Collège d'animation. La même année, il reçoit le Trophée de l'animation du Film Français au Festival d'Annecy 2023. Depuis de nombreuses années, il apporte son expertise à divers programmes universitaires (Paris 3, Paris 7) et à des écoles prestigieuses telles que l'INA, la Fémis et les Gobelins. Il est également le créateur de l'Atelier panafricain d'animation.
