
Le documentaire est accessible via cette page
"LE PASSAGE DU TEMPS, Les bergers nomades en Mongolie" est un film immersif impressionnant signé Roberto Garçon. Son documentaire de 27' est à découvrir à partir du 2 avril sur Youtube. Il nous embarque en Mongolie. Ni ethnocentrisme, ni folklorisme, juste la rencontre d'un peuple nomade qui au quotidien travaille pour vivre. Ce voyage immersif oblige à la découverte de l'autre et l'humilité. Roberto pose des questions essentielles : comment réagir quand nous nous trouvons en perte de repère ? Qu’est-ce que l'exil et jusqu'où peut aller notre capacité d’adaptation.
Vous dites "le voyage ne veut rien dire". Il n'est donc pas à confondre avec l'aventure ?
Voyager, c'est se déplacer. Aujourd'hui, tout le monde voyage. Partir en week-end 2 jours c'est voyager, traverser la Colombie à moto, c'est voyager, faire du backpacking en Asie mais ne rester qu'entre occidentaux, c'est voyager, faire un tour opérateur, c'est voyager. Je ne dis pas ce qui est bien ou non, mais la notion de voyager comme une fin en soi, n'a plus réellement de sens pour moi. On peut partir à l'autre bout du monde et revenir plus fermé qu'avant. Voyager, ça peut être abimer, gâcher. Ce qui a du sens, c'est ce que l'on fait une fois sur place. Comment on regarde ? Qu'est-ce qu'on raconte ? Comment on se comporte avec l'autre ? C'est peut-être là que commence l'aventure pour moi. L'aventure, c'est lorsque quelque chose se déplace chez vous au contact de l'autre, et vice-versa. C'est la rencontre avec l'altérité. Peu importe si ce glissement vous est favorable ou non. Cette rencontre nécessite une forme d'abandon et de soumission totale à la vérité, aux gens et aux évènements. C'est ce qui guide mes aventures : vivre en immersion, lâcher prise, et m'ouvrir complètement à ces vies qui ne sont pas les miennes, pour les comprendre de l'intérieur.
Parlez-nous de votre version du Mythe de Sisyphe ? Le bonheur et Camus. Votre recherche d'un ailleurs meilleur ?

Dans le documentaire, j'évoque la boucle dans laquelle j'étais, et dans laquelle on peut tous facilement se reconnaître : le fameux métro/boulot/dodo. C'était ça mon Sisyphe. J'ai pensé longtemps que fuir cette boucle, c'était devenir libre. Ma quête a rarement été celle du bonheur d'ailleurs, mais plutôt celle de la liberté. J’avais déjà fait le choix de partir, de quitter ma vie, d'interroger ma propre liberté, et celle des autres. Auprès des nomades en Jordanie, des indigènes équatoriens en Amazonie ou encore des moines bouddhistes en Thaïlande. Je n'y ai vu que d'autres boucles, plus ou moins étroites, aux décors différents. Aucun mode de vie n'offrait la liberté attendue et fantasmée. Cette acceptation de l'absurde camusien a déplacé la question. Elle est devenue : comment j'ai envie d'exister ? On ne se la pose rarement comme ça. Alors il a fallu faire le bilan d'un point de vue très pragmatique : mes journées, je les veux assises ou debout ? Je veux un corps dans l'effort mais en extérieur ou un corps dans le confort d'un bureau ? Je veux être en train de penser à quoi ? J'ai compris que je voulais dédier mon temps et mon énergie, à raconter le destin de ces communautés à travers le monde, y vivre aussi car c'est là où je trouve du sens à l'effort. Partager le quotidien de ces gens, raconter ces rencontres, et en produire des récits qui, je l'espère, font émerger de la sensibilité et de l'empathie pour d'autres vies que les nôtres, c'est là que je trouve mon équilibre.
Le lien se refait avec Camus : l'être absurde n'a rien de mieux à faire que de créer, mais il ne doit jamais oublier que c'est pas si important que ça.
Pourquoi une immersion en Mongolie ?
Combien de temps peut-on passer à côté de son existence ? Je ne sais pas pourquoi mais c’est en me posant cette question, que la Mongolie est apparue. Les steppes, les chevaux, ces nomades aux traditions millénaires. Je me suis imaginé que là-bas, je pourrais reprendre le contrôle du temps. Cela faisait déjà quelques années que le pays m'apparaissait par bribes comme un appel. Cela peut paraître absurde, mais j'ai rêvé de la Mongolie, en en connaissant si peu. J'avais une image d'Epinal, et cette image me réconfortait quand mon quotidien aliénant devenait trop pesant.
Au départ, je voulais traverser une partie du pays à cheval. J'avais demandé à une amie, originaire de Mongolie, de m'aider à faire des traductions pour trouver un guide qui serait prêt à m'accompagner dans cette aventure. J'ai passé des semaines à me renseigner, à apprendre la carte du pays par cœur, à imaginer tous les trajets possibles, à m'intéresser autant aux questions pratiques qu'historiques dans un pays si vaste. Puis mon amie m'a dit que si je voulais vraiment découvrir le mode de vie des bergers nomades, alors je pouvais aller dans sa propre famille. Ils ont accepté sans rien connaître de moi, et j'ai aussi accepté que j'en saurai pas plus sur eux avant que l'on se rencontre.
Avez-vous eu peur du vide, et d'y perdre votre libre arbitre ? Une sorte de saut dans le vide pour être libre.
Je n'ai pas eu peur du vide, j'ai eu peur tout court. Dans le bus qui emmène d'Oulan Bator à la province de Dornod, où vit la famille, je me sentais comme un enfant qui allait se perdre encore un peu trop loin dans les limites du jardin. Un enfant qui ne sait plus rien, qui n'apprend l’humilité que par la force. Est-ce que j'avais vraiment envie de partir ? Le temps de ce trajet, je n'étais pas courageux. J'étais juste un bébé qui voulait rentrer à la maison. Lors de ces immersions, je pousse toujours les limites de ce que mon corps peut encaisser, endurer et de ce à quoi mon esprit peut se confronter. Très concrètement, je ne savais rien de ce qui nous attendait : comment on allait se nourrir, où on allait dormir, combien de personnes seraient là, comment on pourrait se doucher, si on serait connecté au monde extérieur, si le feeling allait bien passer, si on allait pas être de trop...
Puis nous sommes arrivés. Quand l’aventure reste un concept elle est terrifiante, mais quand elle devient des pas à faire, des décisions à prendre, tout devient plus évident. Je sais aussi qu'elle nécessite ce saut nécessaire dans le vide. "Qui cherche la vérité de l'homme doit s'emparer de sa douleur" disait Bernanos. Si je voulais vraiment comprendre, ne serait-ce qu'une partie de la vie de ces bergers, alors il fallait que je m'y abandonne.
Vous avez une phrase jolie : "Valoriser celui qui part, pas ceux qui sont déjà là"Après cette expérience de vie, quel est votre rapport à l'exil et aux exilés de plus en plus nombreux ?
Je dis que dans nos récits en Occident, on a une grande propension à valoriser celui qui part de chez nous pour aller ailleurs. Le voyageur est une figure valorisée socialement, parce qu'il brave le danger et le frisson pour vivre des aventures qu'on ne saurait avoir le courage de vivre. A l'inverse, on a tendance à diaboliser celui qui fait le chemin inverse, pour des raisons souvent beaucoup plus essentielles. Quand on part car on risque la mort dans son propre pays, ce n'est pas la même chose que partir car on veut être digital nomad au bord de la plage. Il y a là une asymétrie profonde. Le récit de voyage, c'est souvent un récit de dominant, qui flatte l'égo occidental.
Il a tendance à hiérarchiser les mobilités humaines, à invisibiliser ceux qui ne partent pas. On valorise celui qui part, mais qu'en est-il des gens sur place ? Il me semble que le sujet c'est ceux qui sont déjà là, pas nous. La majorité des personnes que j’ai rencontrées n’ont pas ce privilège : celui de se déplacer en dehors de leur environnement propre. Pourtant, l’envie et la curiosité sont là. Mais ça a une faible force face au fait de se nourrir, se vêtir, se loger et protéger les siens. Ce privilège qu’on a ici, nous impose un devoir. Ne pas venir pour prendre, mais pour être témoin. Il faut accepter de ne plus être le centre.
Si je voulais dézoomer, je dirais, qu'au fond on cherche tous notre place dans le monde. La réalité, c'est qu'on ne joue pas avec les mêmes règles.
Le journaliste que vous êtes a dû chercher à appartenir et à apprendre à communiquer. Je reprends vos mots. Expliquez-nous ?
J'ai beaucoup travaillé pour la télévision française, et j'ai fait de nombreux reportages en France et ailleurs. Quand on est en tournage, on nous apprend à ne pas exister comme personne, mais seulement comme journaliste. Cela a du sens dans une grande majorité des cas : on est là pour informer, pas pour devenir ami ou passer un bon moment. C'est un travail. Pourtant, un être humain ne fonctionne pas comme ça. Si j'entends des histoires bouleversantes, elles me bouleversent. Si la personne que j'interview est sympathique, alors elle m'est sympathique. Mais quand vous êtes en tournage, vous êtes là avec un angle. Il faut absolument que la personne que vous interviewez réponde à vos questions dans un temps imparti, surtout en télé, où tout est filmé, il faut que tout soit dit exactement comme il le faut, dans un phrasé précis. Je suis dans le moment, mais je n'y appartiens pas. Je note, je calcule, j'anticipe. Puis après l'interview, il faut vite tourner une séquence, puis il y a bientôt le prochain train.. En réalité, je partage très peu de moi.
Lors de cette immersion en Mongolie, tout cela s'est effondré. Je suis arrivé avec mes idées précises, ce que je voulais filmer, ce que je voulais raconter, ce que je projetais. Je jouais au journaliste, alors que tout m'indiquait que ce n'est pas le rôle que je devais y tenir. A mesure qu’on se fondait dans cette famille, on s’est mis à délaisser nos appareils. Parfois, on se disait avec Marvin, mon ami qui m'accompagnait dans cette aventure, : "ah tiens ça ferait une séquence !" ou “la lumière est magnifique “ sachant très bien que ça voulait dire dans notre langage. Puis on laissait tomber, comme si cette nouvelle vie nous dépassait, comme si on voulait être autre chose que des journalistes ou des étrangers. Comme si on voulait faire partie de cette famille, et ne jamais lui dire au revoir. Filmer, tenir cette caméra, c'était dire qu'on était pas là par hasard.
Finalement, ce documentaire est presque le récit d'un film avorté, où le réel dépasse ce qu'on veut lui faire raconter.
Votre prochaine expérience ?
J'aimerais vous donner la prochaine destination, mais c'est en train d'être discuté. Rien n'est fixé. J'ai obtenu le soutien de l'Unesco pour mener une mission documentaire consacrée à la documentation de peuples autochtones et minoritaires. La suite pour moi va majoritairement se passer sur Youtube, où de nombreux autres documentaires, dédiées à ces thématiques, seront publiés. Affaire à suivre !
