Aliénor Tallagrand et Sabrina Pagès-Fredj : "Le bijou participe à la mise en scène sociale de son propriétaire"

Par
Yasmina Jaafar
27 juillet 2026

Pourquoi certaines pierres traversent-elles les siècles sans jamais perdre leur pouvoir de fascination ? Avec Rubis. La première braise, premier volume de la collection Petites Braises des éditions Cinabre, Aliénor Tallagrand et Sabrina Pagès-Fredj nous invitent à un voyage entre histoire, art, géologie et joaillerie. De la Birmanie aux cours royales, des croyances anciennes aux chefs-d'œuvre de la haute joaillerie, elles retracent l'incroyable destin de cette pierre de feu, symbole de pouvoir, d'amour et de passion depuis plus de deux millénaires. Rencontre avec deux gemmologues passionnées qui redonnent au rubis toute sa profondeur historique et culturelle.

Sabrina Pagès-Fredj : La collection « Petites braises », développée par les éditions Cinabre, explore l’histoire des arts à travers les gemmes, en s’intéressant à leurs usages, symboliques, techniques et styles au fil du temps et des cultures, dans un format de poche précieux et accessible. Le rubis est ainsi notre première braise. Sa flamboyance traverse les époques et les civilisations. En Inde, il est appelé « roi des gemmes » et est assimilé au soleil dans l’astrologie védique. Pour l’Occident chrétien, il représentait le sang du Christ autant que la passion amoureuse. Son symbolisme est donc riche et renvoie à la première couleur que les sociétés humaines aient jamais su reproduire, le rouge.

Commencer ce voyage dans le monde des pierres précieuses avec le rubis, c’est aussi faire un clin d’œil à la façon dont les Latins puis, après eux, les médiévaux, désignaient les pierres rouges translucides, les « carbunculi », devenues plus tard les escarboucles, soit « petits charbons ». Certains rubis semblent, en effet, éclairés de l’intérieur, à la manière d’un charbon ardent, en raison du phénomène de fluorescence. À l’époque, on ne pouvait pas expliquer ce phénomène scientifique mais on observait les pierres et on les investissait de pouvoirs symboliques, de vertus médicinales et de propriétés magiques.

SPF: Comme pour toutes les gemmes, le symbolisme du rubis varie en fonction des contextes culturels. Mais la couleur rouge du rubis l’associe spontanément au sang et donc à la vie, à l’énergie, à la vitalité. L’auteur latin Pline l’Ancien, sans doute en écho aux représentations de l’époque, qualifiait de « mâles » les gemmes à l’éclat vif et de « femelles » celles à l’éclat plus discret. Au fil des siècles, les représentations et les significations ont évolué.

Dans notre société, le rubis, s’il reste une pierre prestigieuse et précieuse, n’est plus aussi plébiscité. En revanche, en Asie, notamment en Chine où la couleur rouge est traditionnellement associée à la chance et à la prospérité, il reste particulièrement prisé.

Aliénor Tallagrand : Choisir un matériau spécifique comme angle d’approche en histoire de l’art ou en archéologie apporte un éclairage saisissant sur les cultures et sociétés qui l’utilisent. Le rubis (c’est également vrai pour les autres gemmes, précieuses ou non) permet d’étudier le lien que chaque culture entretient avec ce matériau : comment il est extrait, pourquoi et comment il est utilisé, transformé, représenté, mis en scène. Étudier le rubis permet de comprendre les réseaux d’échanges, les phénomènes de colonisations, les liens politiques entre États (des cadeaux diplomatiques moghols par exemple en passant par les tributs exigés par les Chinois et les Portugais). Dans l’ouvrage Rubis. La première braise, le lecteur découvrira comment cette gemme est utilisée par Élisabeth Ire dans la construction de son image, ou comment il accompagne l’impératrice Joséphine dans sa démonstration de mode et de style.

L’Occident, dès l’Empire romain, va être fasciné par les richesses de l’Orient. Le rubis va concentrer une partie de ces fantasmes d’opulence. La rareté de cette gemme va attiser les convoitises. Posséder un rubis, c’est affirmer sa puissance.

AT: La première étape consiste en de longues recherches iconographiques : sans délimitation géographique et sans limite de chronologie ! Cela nous permet de plonger en douceur dans l’univers de la gemme. Puis, en lien étroit avec notre éditrice, Solveig Placier, nous choisissons ensemble les objets qui nous semblent être des révélateurs (d’une période, d’une technique, d’une croyance, etc.) ou alors des œuvres qui nous touchent par leur différence, leur rareté ou leur esthétique particulière. Nous veillons à varier les différents types d’art afin de travailler également sur la représentation de la gemme (domaine toujours très peu étudié actuellement).

Une fois cette première sélection d’images effectuée, il s’agit de courir les bibliothèques et d’échanger avec des spécialistes (conservateurs de musée, gemmologues) pour rédiger les notices et les textes.

AT: Le bijou n’est pas un simple accessoire complétant le costume, même s’il peut avoir une utilité fonctionnelle comme une fibule par exemple tenant un drapé antique ou un vêtement médiéval. C’est un objet complexe : il se situe au croisement de nombreuses disciplines : arts décoratifs, sciences humaines (archéologie, histoire de l’art, sociologie et anthropologie). Il matérialise des savoir-faire techniques, des croyances (religieuses, magiques), des sentiments (amour, amitié, deuil), des convictions politiques et des fonctionnements sociétaux (castes, indication des statuts sociaux avec l’exemple des édits somptuaires qui interdisent le port de certains vêtements et bijoux à des catégories précises de population). Je pense notamment au portrait de l’empereur chinois Quianlong, détaillé dans l’ouvrage, qui est très instructif sur ce sujet.

Le bijou participe à la mise en scène sociale de son propriétaire. L’homme/la femme paré(e) est embelli(e) mais devient un individu « augmenté », bénéficiant de la charge symbolique du bijou porté et de ces matériaux comme ici, le rubis.

SPF: Le rubis et le bijou qu’il sertit ont une fonction presque universelle : ils constituent une représentation du pouvoir, et même un instrument de légitimation du pouvoir. Ainsi, ils incarnent la manifestation d’un règne prospère, du prestige d’un royaume ou, à une échelle individuelle, d’une richesse exceptionnelle conférant à son détenteur un statut à part dans la société. Le bijou sert couramment d’emblème politique et dynastique. Prenons l’exemple de Joséphine de Beauharnais que nous évoquons dans l’ouvrage. Ses nombreuses parures, notamment celles inspirées de l’Antiquité romaine, participent à la mise en scène du pouvoir impérial napoléonien et renforcent l’autorité de la nouvelle dynastie fondée l’empereur. En outre, les bijoux possèdent une valeur matérielle et constituent une forme de patrimoine financier pouvant être transmis, valorisé, conservé ou vendu.

AT: Ce phénomène s’est atténué au XXIe siècle. L’apparition du bijou fantaisie va démocratiser le port du bijou : fabriqué industriellement, il est accessible à toutes et à tous,remplissant une fonction décorative selon la mode du moment. À cela s’ajoute, à partir des années 1950, le bijou contemporain qui, sous l’influence des mouvements d’avant-garde, se libère des références traditionnelles et s’affirme comme une véritable forme d’expression artistique intégrant de nouveaux codes et de nouveaux matériaux permettant aux artistes d’exprimer toute leur créativité.

C’est le matériau qui est aujourd’hui un indicateur de richesse, bien plus que le bijou en tant qu’objet. Les pierres précieuses, de par leur rareté et leur prix élevé, vont naturellement s’adresser à une clientèle précise.

SPF: Un bijou sans pierres peut en effet avoir plus de valeur marchande, artisanale ou créative qu’un bijou serti. Il reste que, dans l’imaginaire collectif, le bijou est volontiers associé, si ce n’est à un statut social, du moins à une forme de richesse. S’agissant plus précisément des gemmes, la découverte de gisements, la mécanisation de certaines exploitations minières, ainsi que le développement et la modernisation des réseaux de transport, ont abouti à les rendre plus largement disponibles. Autrefois réservés aux élites, les bijoux ornés de pierres sont progressivement devenus plus accessibles à partir du XIXe siècle. Les bagues de fiançailles serties de diamants, aujourd’hui considérées comme le symbole de l’engagement, en sont un exemple emblématique. Certes, les gemmes exceptionnelles atteignent des prix records mais beaucoup restent abordables. Je pense par exemple aux améthystes, aux citrines, aux tourmalines. Au-delà de la richesse, la valeur d’un bijou peut être affective, artistique ou bien encore historique.

AT: La forte charge symbolique des bijoux portés au quotidien s’est atténuée depuis la deuxième moitié du XXe siècle en faveur de son aspect décoratif et esthétique. Le bijou même, dans sa forme, est plus discret en lien avec la mode d’aujourd’hui. Notre société est plus pudique également. Les motifs religieux ne sont plus exhibés sur les vêtements ou cousus comme à la Renaissance avec des formes imposantes. Les bijoux commémoratifs (en souvenir d’êtres aimés vivants ou morts) ou encore les bijoux sentimentaux (célébrant l’amour ou l’amitié ou commémorant un deuil) sont devenus plus rares, concurrencés par l’apparition du portrait photographique.

Le bijou peut être réinvesti d’une symbolique forte lors d’évènements particuliers et circonstanciés dans le temps, comme, par exemple, lors d’une remise de décoration militaire ou d’un ordre honorifique. C’est le cas également pour les bijoux traditionnels et religieux, portés lors de célébrations spécifiques.

SPF: Les bijoux qui sont transmis sont, pour moi, les plus chargés émotionnellement. Je pense précisément à la bague de fiançailles de ma grand-mère qui m’avait été confiée, que j’ai remise pour réparation et qui a été perdue. Je dois dire que de temps à autre, affleure l’idée que, secrètement, elle puisse refaire surface.

AT: Les bijoux hérités de mes deux grand-mères afin que leurs douces présences m’accompagnent même si elles ne sont plus là. La charge émotionnelle est si forte pour moi que je ne peux pas encore les porter mais j’aime savoir ces objets près de moi.

De quelle émotion le rubis se rapproche-t-il ?

SPF: La passion ! Qu’elle soit amoureuse ou d’une autre nature. C’est aussi une pierre qui renvoie à la réalisation de soi. On entre ici dans une autre dimension, celle où les pierres incarnent les émotions humaines. C’est d’ailleurs un trait que partagent les civilisations à travers les âges… y compris la nôtre !

Aliénor Tallagrand

Sabrina Pagès-Fredj

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Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
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