Fatima Mernissi et ses livres au cœur de la 19e édition du Festival international du film de femmes de Salé

Par
Abderrahim ECHCHAFII
22 septembre 2026

La 19ème édition du Festival international du film de femmes de Salé, qui se déroulera du 28 septembre au 3 octobre 2026, redonne au cinéma sa place d’espace de mémoire, de dialogue et de réflexion sur les transformations sociales et culturelles. Organisée par l’Association Abou Regreg, cette édition intervient dans une année où l’association célèbre ses quarante ans d’existence, tandis que le festival approche lui-même de ses deux décennies d’existence, depuis son lancement en 2004. Ce double anniversaire confère à la manifestation un caractère particulier : elle allie la réactivation de la mémoire artistique et culturelle marocaine à l’ouverture vers de nouvelles expériences cinématographiques, au premier rang desquelles le cinéma québécois, invité d’honneur.

Le festival place la femme au centre de son programme à travers des films, des compétitions, des débats et des hommages qui abordent les questions de la violence, du harcèlement, de la protection de la famille, de la parité dans les droits civils, ainsi que de la protection de l’enfance et de la jeunesse. Ces thématiques sont envisagées comme partie intégrante de la mission du cinéma : lire la société et documenter ses mutations. C’est pourquoi le programme fait cohabiter films de fiction et documentaires avec des rencontres intellectuelles, des présentations de livres et des débats, transformant ainsi la thématique féminine en porte d’entrée vers des questions sociales et culturelles plus larges.

Le festival ressuscite l’héritage de Fatima Mernissi à travers une section spéciale organisée en partenariat avec l’Association des Amis de Fatima Mernissi pour les activités culturelles. Il s’agit de relier l’image cinématographique aux interrogations intellectuelles qui ont jalonné le parcours de cette penseuse et chercheuse marocaine. Dans ce cadre sera projeté le film « Fatima, la sultane inoubliable » de Mohamed Abderrahman Tazi, tandis que seront présentés quatre ouvrages de Mernissi récemment traduits du français vers l’arabe : « Le Harem politique », « La Femme dans l’inconscient islamique », « L’Amour dans les pays musulmans » et « La Peur de la modernité : islam et démocratie », dans la traduction d’El Houssine Sahban.

Ce choix fait de la présence de Mernissi bien plus qu’un simple hommage à une figure intellectuelle. Il réintroduit ses idées dans l’espace d’un festival qui place la femme au cœur du cinéma et du débat culturel. Ici se rencontrent la trajectoire intellectuelle et l’image, le livre et le film, élargissant ainsi la fonction du festival : non seulement montrer des œuvres, mais aussi raviver les questions que les expériences culturelles marocaines ont fait naître.

La manifestation accorde une place importante à plusieurs personnalités marocaines qui ont marqué le cinéma, le théâtre, la télévision et l’action culturelle. Elle rend hommage à Amal Ayouch, Myriam Zaïmi, Ibtissam El Aroussi et Mohamed Abderrahman Tazi, ainsi qu’à Aïcha Benkhadra, à titre posthume. Cette liste révèle la diversité des formes de présence dans la vie artistique et culturelle, de l’interprétation à la réalisation, en passant par la production et le travail théâtral et civique.

À travers cet hommage, le festival célèbre le parcours d’Amal Ayouch, comédienne dont la présence est intimement liée au cinéma et au drama, et qui a abordé de nombreuses questions sociales et humaines. Ce choix s’inscrit dans une vision de l’interprétation comme composante de la mémoire cinématographique : le comédien ne se contente pas d’incarner des personnages, il contribue aussi à façonner la manière dont le public perçoit les questions de société, de la femme, de la famille et des relations humaines.

Myriam Zaïmi apporte à la liste des hommages une dimension liée à l’imbrication du cinéma et du théâtre, en tant que comédienne et metteuse en scène. Ce choix souligne la pluralité des formes de participation des femmes à l’action culturelle : la femme passe du jeu à la réalisation et à la construction de projets artistiques, tandis que le théâtre offre un espace de formation, d’expérimentation et de création d’outils qui migrent ensuite vers le cinéma.

Ibtissam El Aroussi occupe, elle, une position qui unit interprétation et production, attirant l’attention sur la place de la femme au sein même du processus de production. Cet hommage enrichit l’idée de participation féminine dans l’industrie cinématographique, car la production implique la prise de décision, le choix des projets et la gestion du passage de l’idée à l’œuvre à l’écran.

Mohamed Abderrahman Tazi tient une place particulière dans le programme. Son parcours croise réalisation, image, production et écriture de scénario. Son nom se trouve également associé à la section « La femme… dans leurs yeux » et au film « Fatima, la sultane inoubliable ». Son hommage se trouve ainsi lié à trois trajectoires qui se rencontrent : l’histoire du cinéma marocain, les représentations de la femme à l’image et la réactivation d’une figure intellectuelle marocaine majeure.

Le festival rend également hommage, à titre posthume, à Aïcha Benkhadra, figure engagée de la société civile et membre du bureau exécutif de l’Association Abou Regreg. Ce geste donne une place à la mémoire associative au sein d’une édition cinématographique, d’autant plus que le festival lui-même est le fruit d’un long travail institutionnel et culturel. La présence de Benkhadra croise d’ailleurs la rencontre « Cinéma et questions de la société civile ».

Le festival ouvre une fenêtre sur le cinéma québécois, invité d’honneur de cette édition, à travers quatre films : « Impetus » de Jennifer Alleyn, « La Déesse des lucioles » d’Anaïs Barbeau-Lavalette, « Dounia, le grand pays blanc » d’André Cadieux et Maria Zarif, et « Fantas » de Halima Ouardiri. Ces projections s’accompagnent d’une rencontre autour du cinéma québécois, avec la participation de Halima Ouardiri, Jennifer Alleyn, Anaïs Barbeau-Lavalette et d’autres invités.

La présence de Halima Ouardiri revêt une dimension particulière : réalisatrice québécoise d’origine marocaine, elle donnera une masterclass de cinéma au cours de laquelle elle partagera son expérience artistique et son approche de la création avec les jeunes, les étudiants et les professionnels, en parallèle de la projection de son court métrage « Fantas ». Ainsi, la présence du Québec ne se limite pas à une vitrine de projections : elle devient un espace d’échange direct entre cinéastes et public.

Le festival ouvre également un espace clair à la nouvelle génération de cinéastes marocains à travers le programme « Un certain regard sur les longs métrages de fiction marocains », ainsi qu’une fenêtre consacrée aux courts métrages conçus, écrits, réalisés ou produits par des femmes. Concourent pour le Prix du public jeune les films « Le Dernier choix » de Rachida Saadi, « 2 Rouah » d’Alaa Aqaaboun, « Al Khataba » d’Abdallah Toukouna et « Histoire de fidélité » d’Abdelali Tahiri. Parmi les courts métrages figurent « Tatouage de Beza » de Fatima Zahra Ouabaha, « La Robe funéraire » d’Insaf Jneid, « Ici où se trouve la baraka » de Zineb Zidan, « Entre les montagnes » de Wissal El Jabri et « La Survie » d’Amal Boulala.

Le « Prix de l’autre rive » renforce encore cette orientation : il est réservé à un long métrage marocain produit en 2025 ou 2026 qui aborde et défend les questions des femmes, et qui associe le plus grand nombre possible de femmes à des postes de direction de départements au sein de l’équipe artistique et technique. Cette condition lie le prix non seulement à la représentation de la femme dans le film, mais aussi à sa place dans la fabrication du film, derrière la caméra.

Dans la section « Dialogue des cinéastes », le festival accueille Hind Bensari et Sofia Alaoui. Deux trajectoires cinématographiques féminines se croisent ici, chacune lisant le parcours et les films de l’autre. Cet échange offre un espace pour discuter des choix esthétiques, des thématiques et de la vision créative, en cohérence avec la forte présence du cinéma féminin marocain dans cette édition.

Le programme sort également des limites de l’écran pour rejoindre le livre, à travers la présentation d’ouvrages liés à la thématique du festival et à la réalité du cinéma marocain. Parmi eux figure « L’Égalité entre les femmes et les hommes : les féminismes à l’épreuve » d’Aïcha Belarbi, aux côtés des livres de Fatima Mernissi récemment traduits en arabe. Cette démarche confirme que le festival ne traite pas le cinéma comme une image détachée de la pensée : il lui ouvre des espaces d’interaction avec la recherche sociale, l’écriture et le débat culturel.

Les projections sortent aussi des salles pour rejoindre les espaces de la ville, grâce à des projections en plein air organisées en partenariat avec la commune de Salé, l’arrondissement de Bab Lamrissa et la Fondation Salé pour la culture et les arts. L’espace du « Souk El Kebir », dans la médina, accueillera des projections de films d’animation destinés au jeune public, ainsi que des longs et courts métrages marocains, dans une tentative de rejoindre un nouveau public et de relier le cinéma à l’espace public et à la vie quotidienne de la ville.

Enfin, les jurys de la compétition officielle des longs métrages de fiction et documentaires, ainsi que du Prix du public jeune, réunissent des noms marocains et internationaux, reflétant le caractère ouvert de cette édition. Le jury des longs métrages de fiction est présidé par Badi Ming, aux côtés de Zakia Tahiri, Julia Kowalski, Tania El Khoury et Priscilla Adidi. Le jury des documentaires est présidé par Catherine Bizern, avec Myriam El Jazouli et Regina Marianowska-Dawidzon. Quant au Prix du public jeune, il est présidé par Houda El Idrissi, aux côtés de Khaoula Rekraqi et Hibatallah El Harthi.

Du même auteur...

Mais aussi...

LA RUCHE MEDIA
40 rue des Blancs Manteaux
75004 Paris
Contact
Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
magnifiercrossmenu linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram
Tweetez
Partagez
Partagez