Hajar Graigaa dans La Más Dulce : Des fraises amères et une sélection aux Oscars 2027

Par
Abderrahim ECHCHAFII
22 septembre 2026

Le choix du Centre cinématographique marocain du film La más dulce (Strawberries), de la réalisatrice Laïla Marrakchi, pour représenter officiellement le Maroc dans la course à l’Oscar du meilleur film international 2027, place l’expérience de l’actrice Hajar Graigaa au cœur d’un parcours cinématographique qui dépasse le simple rôle et l’écran.

Hajar Graigaa y incarne Meriem, l’une des ouvrières agricoles marocaines saisonnières dans les champs de fraises du sud de l’Espagne. Ce choix, adopté à l’unanimité début septembre 2026 après une compétition avec trois autres films, confère au long-métrage une place de premier plan dans le paysage cinématographique marocain, d’autant plus qu’il a connu sa première mondiale dans la section « Un Certain Regard » de la 79e édition du Festival de Cannes.

Dans La más dulce, Laïla Marrakchi revisite les histoires de femmes marocaines qui quittent leur pays en quête d’un travail saisonnier, espérant améliorer la situation de leur famille, avant de se heurter à une réalité bien différente de l’image de l’opportunité qui les a menées dans le sud de l’Espagne. Le récit dévoile des conditions de travail éprouvantes sous le soleil, un logement collectif dépourvu de dignité, des pressions économiques et des harcèlements qui font de la vie quotidienne un univers de fatigue, de peur et de silence. Pourtant, le film ne se contente pas de présenter ces femmes comme de simples victimes : il suit leur passage progressif de l’espoir fragile à la conscience collective, de la peur à la solidarité et à la revendication de leurs droits.

Hajar Graigaa aborde le personnage de Meriem à travers une expérience qu’elle considère comme l’une des plus profondes, artistiquement et humainement, de sa carrière. Elle n’a pas traité ce rôle comme une simple interprétation détachée de la réalité, mais comme une porte d’entrée vers les histoires de femmes réelles, portées par des motivations liées à la famille, à la survie et à l’amélioration de leurs conditions de vie. L’actrice voit dans cette dimension une responsabilité artistique et éthique : transmettre ces expériences à l’écran exige une grande sincérité et un refus de toute exagération ou mise en scène spectaculaire.

Meriem commence son voyage avec un espoir simple : travailler une saison, économiser un peu d’argent et revenir auprès de sa famille avec une vie meilleure. Les conditions de travail dans les champs de Huelva lui imposent ensuite une transformation intérieure progressive. À mesure que les pressions s’intensifient, le personnage découvre que sa force ne réside pas seulement dans sa capacité individuelle à endurer, mais dans la prise de conscience qu’elle partage cette expérience avec d’autres femmes, et que la voix individuelle devient plus puissante lorsqu’elle se transforme en voix collective.

Graigaa accorde une importance particulière à cette évolution. Meriem n’apparaît pas comme une héroïne surhumaine possédant dès le départ une force exceptionnelle, mais comme une femme ordinaire confrontée à la peur, au désespoir et à la colère, qui découvre peu à peu sa capacité de résistance. Ce parcours confère au personnage sa dimension humaine : sa force ne vient pas de qualités extraordinaires, mais d’une expérience douloureuse qui reconfigure sa conscience d’elle-même et des femmes qui l’entourent.

Le récit fait du groupe de femmes un élément central de la construction dramatique. Il ne réduit pas la souffrance au destin d’une seule femme, mais montre comment l’expérience partagée peut engendrer une forme de solidarité. Graigaa considère cet aspect comme le cœur du film : les femmes ne font pas face aux conditions de travail difficiles en tant qu’individus isolés, mais trouvent dans l’union un moyen de résister et de retrouver la capacité de parler.

Dans ce contexte, la parole devient un acte de résistance. Lorsqu’une femme commence à exprimer son expérience, elle donne aux autres le courage de parler à leur tour, et le silence qui a longtemps accompagné cette réalité commence à se fissurer. Cette transformation confère à La más dulce une portée qui dépasse le simple récit de l’immigration et du travail saisonnier : le film devient aussi une histoire de la découverte de la force collective et de la capacité des femmes à transformer une expérience partagée en instrument de revendication de leurs droits.

Le titre du film repose sur un paradoxe qui paraît simple en apparence, mais qui porte une signification centrale dans le récit. La fraise arrive chez le consommateur comme un fruit doux, associé à la fraîcheur, à la saison et à l’abondance, alors qu’elle dissimule derrière cette image la vie des ouvrières qui la récoltent sous le soleil et dans des conditions difficiles. La douceur, en ce sens, est indissociable de l’amertume de l’expérience qui précède l’arrivée du fruit sur les tables.

Ce contraste place le spectateur face à une question indirecte sur le prix humain du produit qu’il consomme : chaque fraise porte, selon la vision du film, des heures de travail, de fatigue et de sueur. Le paradoxe tire sa force du va-et-vient du film entre l’image consumériste du fruit et le quotidien des ouvrières, faisant du titre une partie intégrante du sens et non une simple dénomination.

Hajar Graigaa relie son expérience avec Laïla Marrakchi à une vision de mise en scène qui a refusé de présenter les femmes uniquement comme des victimes, cherchant plutôt à mettre en lumière la force latente en elles et leur capacité de résistance. Cette approche impose aux interprètes une grande prudence dans le traitement des personnages, d’autant que le sujet s’appuie sur des expériences réelles et sensibles. La sincérité dans les détails devient alors une part essentielle de la responsabilité artistique.

Le film offre également un espace à la diversité des expériences au sein de sa distribution, avec la participation de Nisrin Erradi, Fatima Attif et de l’actrice espagnole Itsaso Arana. Cette pluralité s’accorde avec la nature d’un récit qui dépasse les frontières géographiques entre le Maroc et l’Espagne. Elle inscrit ainsi le film dans une réflexion plus large sur l’immigration, le travail et la dignité, plutôt que de la circonscrire à un seul cadre géographique.

La sélection de La más dulce pour représenter le Maroc dans la course aux Oscars fait passer le film du cercle de la diffusion cinématographique à un espace international plus large, après son lancement mondial au Festival de Cannes. Cette sélection renforce la portée de l’œuvre : la question qu’elle aborde touche désormais un public plus vaste, tandis que le personnage de Meriem devient une fenêtre sur l’expérience d’ouvrières saisonnières vivant des conditions qui n’apparaissent pas toujours dans le discours médiatique dominant.

Graigaa voit dans ce parcours une opportunité de faire entendre les voix de femmes qui ont vécu, pour certaines, cette expérience dans le silence. Elle affirme que sa participation n’a pas été pour elle un simple jeu d’actrice, mais une tentative de transmettre les rêves, les peurs et les souffrances sans les embellir. Cette vision lui confère une conscience différente de la place de l’interprète dans une œuvre qui traite d’une question sociale : le jeu y est aussi lié à la responsabilité de représenter une expérience humaine qui dépasse le personnage lui-même.

Graigaa situe le cinéma au-delà du divertissement lorsqu’il aborde des récits liés à l’immigration, au travail et à la dignité humaine. Elle estime qu’un film peut ouvrir des discussions qui ne trouvent pas toujours la même place dans les médias traditionnels ou dans les rapports officiels. Cette conception prend une importance particulière dans La más dulce, où le sujet des ouvrières saisonnières n’apparaît pas seulement comme une question sociale, mais se transforme en matière artistique permettant au public de découvrir cette réalité au plus près de ce qu’elle comporte d’humain.

La participation du film au Festival de Cannes, puis sa sélection pour représenter le Maroc dans la course aux Oscars, amplifie cette dimension : le récit passe de son contexte local à un espace international susceptible d’ouvrir un débat plus large sur l’immigration, le travail, les conditions des femmes et leurs droits. Ce passage ne signifie pas que le film propose des solutions toutes faites ; il lui donne plutôt l’occasion de rendre présente, à travers les visages, les corps et les voix, une expérience longtemps associée aux chiffres et aux rapports.

Hajar Graigaa résume son expérience avec La más dulce par un souhait clair : que le film atteigne le plus grand nombre possible de spectateurs, au Maroc comme à l’étranger, et qu’il contribue à ouvrir un débat durable sur les conditions des ouvrières saisonnières et leurs droits. Elle lie la valeur de cette expérience à la capacité de l’art de rendre présentes dans la conscience collective les histoires des personnes marginalisées, et de transformer la souffrance silencieuse en une voix que le public peut entendre et à laquelle il peut réagir.

Cette vision place Hajar Graigaa face à une expérience qui ne s’achève pas avec la fin du tournage ou de la projection. Le personnage de Meriem continue d’exister hors de l’écran à travers les questions qu’il soulève sur le travail, l’immigration, la dignité et la solidarité. Entre la sueur des champs de fraises, la présence au Festival de Cannes et la course aux Oscars 2027, La más dulce devient une expérience qui réunit le parcours cinématographique mondial et le récit humain de femmes confrontées à une réalité plus dure que le rêve qui les a portées vers l’autre rive.

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