Nadia Essalmi : « Le monde écrit par elles » au cœur des Littératures Itinérantes

Par
Yasmina Jaafar
5 octobre 2026

Fondatrice du festival Littératures Itinérantes, Nadia Essalmi consacre la 7e édition, organisée les 10 et 11 octobre 2026 à Rabat, aux voix des femmes. Avec « Le monde écrit par elles », elle défend une littérature ouverte sur le monde, qui refuse d’enfermer les écrivaines dans la seule catégorie de la « littérature féminine » et entend faire circuler les idées, les langues et les imaginaires.

Pour moi, la littérature ne doit pas être réservée à ceux qui fréquentent déjà les librairies, les salons du livre ou les grandes institutions culturelles. Elle doit aussi aller vers les publics, notamment ceux qui ne franchissent pas spontanément les portes de ces lieux.

Depuis la création du festival, nous avons donc choisi d’investir des lieux qui appartiennent à la vie quotidienne ou au patrimoine des villes : une marina à Salé, la corniche de Casablanca, l’esplanade de la Koutoubia à Marrakech, Jnane Sbil à Fès, la Marina à Tanger… Nous voulions que le livre puisse surgir là où on ne l’attend pas. À Marrakech, par exemple, faire revenir les écrivains et les livres sur l’esplanade de la Koutoubia avait une portée symbolique particulière, puisque ce lieu a historiquement été associé aux métiers du livre et aux libraires.

Cette itinérance permet aussi de rencontrer des publics différents d’une ville à l’autre. Nous ne nous adressons pas uniquement aux lecteurs convaincus : familles, jeunes, promeneurs ou touristes peuvent découvrir un auteur presque par hasard, s’arrêter, écouter une conversation, feuilleter un ouvrage et parfois repartir avec un livre. C’est cette rencontre imprévisible qui nous intéresse.

Oui. Il y a une volonté de désacraliser la rencontre littéraire. Nous ne voulions pas d’un dispositif où l’écrivain serait installé sur une estrade, séparé du public par une distance symbolique. Nous privilégions une relation directe, simple et humaine : un auteur doit pouvoir échanger avec ses lecteurs, répondre à leurs questions, entendre leurs réactions. Et le lecteur doit pouvoir découvrir, derrière le livre, une voix, une personnalité, une histoire.

Cette démarche est particulièrement importante pour les jeunes. C’est pourquoi nous avons créé le concours de la nouvelle destiné aux 18-30 ans. Il ne suffit pas de leur demander de lire : il faut aussi leur donner la possibilité d’écrire, d’être entendus et de considérer la littérature comme un espace qui leur appartient.

Enfin, le mot « itinérantes » ne désigne pas seulement le déplacement géographique du festival. Il traduit une philosophie : faire circuler les idées, les langues, les imaginaires et les cultures. Chaque ville nous apporte quelque chose et transforme le festival à son tour. La littérature voyage ainsi avec les auteurs, mais aussi avec les lecteurs.

Notre ambition est finalement simple : faire en sorte que le livre ne reste pas immobile sur une étagère ou enfermé dans un lieu qui lui serait réservé. Nous voulons qu’il sorte, qu’il circule et qu’il rencontre les gens. Parce que la littérature prend toute sa force lorsqu’elle devient une expérience partagée.

Je pense qu’il faut éviter de répondre à cette question par un simple « oui » ou « non ». La situation des femmes dans la littérature a profondément changé, mais la visibilité ne signifie pas nécessairement l’égalité de reconnaissance. C’est justement cette nuance qui nous a conduits à choisir, pour cette 7e édition, le titre « Le monde écrit par elles ».

Les femmes ont incontestablement conquis une place majeure dans la littérature marocaine et internationale. Elles écrivent, publient, traduisent, obtiennent des prix, sont étudiées à l’université et occupent désormais une place centrale dans le paysage littéraire. Au Maroc comme ailleurs, de nombreuses écrivaines ont renouvelé les thèmes, les formes et les voix de la littérature. Elles ne sont plus seulement des personnages ou des objets de récit : elles sont pleinement des sujets qui écrivent leur propre histoire et leur regard sur le monde.

Mais il faut rester attentif à ce qui se joue derrière cette visibilité. Être présente dans l’espace littéraire ne signifie pas toujours être reconnue de la même manière que les hommes. Les femmes peuvent encore être confrontées à des attentes particulières : on interroge davantage leur vie personnelle, leur intimité, leur rapport à la maternité, à leur famille ou à leur condition de femme, là où un écrivain homme est plus spontanément ramené à son œuvre et à ses choix littéraires.

C’est pourquoi « Le monde écrit par elles » n’affirme pas que la question serait désormais réglée. C’est une invitation à écouter ce qu’elles écrivent et à regarder le monde depuis leurs expériences, leurs imaginaires et leurs sensibilités multiples. Il ne s’agit ni de construire une littérature féminine à côté d’une littérature masculine, ni d’opposer les femmes aux hommes. Il s’agit de reconnaître que la littérature ne peut prétendre à l’universalité si toutes les voix qui composent le monde n’y trouvent pas leur place.

En effet, cette diversité est particulièrement importante au Maroc, où les écrivaines viennent d’horizons, de générations, de langues et d’expériences très différents. Certaines écrivent en arabe, d’autres en français, en amazigh ou dans plusieurs langues. Elles parlent de l’intime, de la mémoire, de la société, de l’histoire, du corps, de la transmission, de la migration ou de la liberté, mais aussi de sujets qui n’ont rien de spécifiquement féminin. Car une femme n’écrit pas uniquement « en tant que femme » : elle écrit aussi en tant qu’écrivaine, citoyenne, intellectuelle, témoin de son époque et créatrice.

Cette édition sera donc l’occasion de dépasser certaines représentations. Ces femmes ne demandent pas simplement une place : elles occupent déjà l’espace, créent, pensent et racontent le monde.

C’est peut-être le sens le plus profond de notre titre : « Le monde écrit par elles » ne signifie pas que le monde leur appartiendrait davantage qu’aux hommes. Il signifie que nous voulons mesurer pleinement ce que devient la littérature lorsque les femmes peuvent y inscrire leur voix, sans avoir à la justifier ni à la faire passer après celle des autres.

Oui, et je pense même que c’est l’un des enjeux essentiels de cette édition. Une autrice doit pouvoir être une femme qui écrit, sans que son écriture soit systématiquement enfermée dans la catégorie de la « littérature féminine ».

Bien sûr, lorsque les écrivaines parlent de liberté, du corps, de maternité, de violences, de rapports de pouvoir ou de leur place dans la société, ces sujets méritent d’être entendus et débattus. Ils ont longtemps été peu présents dans l’espace littéraire, ou racontés essentiellement à travers un regard masculin. Le fait que les femmes puissent aujourd’hui prendre la parole sur ces questions constitue une conquête importante. Mais il ne faudrait pas que cette conquête crée, paradoxalement, une nouvelle forme d’enfermement.

Une femme n’écrit pas uniquement parce qu’elle est une femme. Elle écrit parce qu’elle est écrivaine. Elle peut raconter son intimité, mais aussi écrire sur la guerre, l’histoire, la politique, la philosophie, la nature, le désir, la mémoire, la fiction ou l’imaginaire. Elle peut parler de tout ce qui constitue l’expérience humaine.

J’aimerais que l’on puisse lire une écrivaine avec la même liberté que l’on lit un écrivain : en s’intéressant d’abord à la force de son texte, à sa langue, à son univers, à son regard et à ce qu’il provoque chez le lecteur. C’est tout le paradoxe de notre titre, « Le monde écrit par elles ». Nous avons choisi de consacrer cette édition aux femmes, mais nous ne voulons surtout pas les enfermer dans une littérature qui serait exclusivement « féminine ». Au contraire, nous voulons montrer la diversité de leurs voix et de leurs univers.

La véritable égalité littéraire viendra peut-être le jour où l’on cessera de se demander si une femme écrit « comme une femme » pour se demander simplement : qu’est-ce que cette écrivaine a à nous dire, et qu’apporte son œuvre à la littérature ? C’est cette liberté que nous voulons défendre : celle d’écrire sur ce que l’on veut, comme on le veut, sans avoir à demander la permission et sans être réduit à son genre.

J’aimerais que cette année ne soit pas seulement retenue comme une succession de manifestations, de rencontres et de célébrations, mais comme un véritable point de départ. Une année comme celle-ci n’a de sens que si elle laisse une dynamique durable.

D’abord, j’aimerais qu’elle laisse le goût de lire. Que des personnes qui ne fréquentaient pas auparavant les bibliothèques, les librairies ou les festivals aient découvert un livre, un auteur, une histoire qui leur donne envie de poursuivre le voyage.

J’aimerais également que le livre soit davantage considéré comme un outil d’émancipation. Lire, ce n’est pas seulement se divertir ou acquérir des connaissances : c’est développer son esprit critique, élargir son horizon, découvrir d’autres cultures et parfois trouver les mots pour comprendre sa propre vie. Dans une société qui évolue très rapidement, cette capacité à prendre du recul, à questionner et à penser par soi-même est essentielle.

Je souhaiterais aussi que cette année renforce le lien entre le livre et l’espace public. C’est une conviction que nous partageons avec Littératures itinérantes : la littérature ne doit pas rester confinée dans les lieux qui lui sont traditionnellement consacrés. Elle doit aller vers les citoyens, investir les quartiers, les écoles, les places, les jardins, les lieux de patrimoine et tous les espaces où une rencontre peut devenir possible.

Enfin, j’aimerais qu’elle permette de créer un réseau durable : davantage de collaborations entre écrivains, éditeurs, bibliothèques, associations, institutions culturelles, écoles et acteurs privés. Une capitale mondiale du livre ne devrait pas être seulement un titre ou une année exceptionnelle. Elle devrait faire naître des habitudes, des partenariats et des projets capables de se poursuivre au-delà des célébrations.

Et j’aimerais particulièrement que les jeunes et les femmes restent au cœur de cet héritage : donner aux jeunes le goût de la lecture et de l’écriture, permettre aux nouvelles voix de se faire entendre et offrir aux écrivaines une plus grande visibilité, c’est investir dans l’avenir.

Au fond, ce que j’aimerais que Rabat conserve après avril 2027, ce n’est pas seulement le souvenir d’une belle année culturelle, mais une dynamique. Que les livres continuent de circuler, que les rencontres se poursuivent et que la littérature continue de créer du dialogue là où il y a parfois de la distance.

Parce qu’une capitale mondiale du livre ne devrait pas seulement célébrer le livre pendant une année. Elle devrait donner envie de le faire vivre longtemps après que les projecteurs se sont éteints.

Je crois que les écrivaines marocaines ont beaucoup à apporter au débat littéraire international précisément parce qu’elles écrivent depuis un espace de rencontres. Le Maroc est à la croisée de plusieurs mondes, de plusieurs langues, de plusieurs histoires et de plusieurs héritages. Cette position nourrit une littérature qui peut parler de l’intime tout en étant traversée par des questions universelles : la liberté, la mémoire, l’identité, la transmission, l’exil, les rapports entre les générations ou encore les bouleversements de nos sociétés contemporaines.

Les écrivaines marocaines ont aussi cette capacité à faire dialoguer plusieurs cultures sans nécessairement choisir entre elles. Elles peuvent écrire en arabe, en français, en amazigh, parfois dans plusieurs langues, et porter des imaginaires qui ne se laissent pas enfermer dans une seule définition du Maroc. Cette pluralité est, à mes yeux, une richesse considérable dans le débat littéraire international.

Mais je ne voudrais surtout pas leur assigner une mission. Une écrivaine marocaine ne doit pas représenter le Maroc ni parler au nom de toutes les femmes marocaines. Elle doit d’abord être libre d’écrire ce qu’elle veut. C’est justement cette liberté qui permet à une littérature de devenir universelle : ce qui est profondément ancré dans une expérience singulière peut rejoindre quelque chose de très universel.

Et si nous invitons à Rabat des écrivaines du Maroc et d’ailleurs, nous ne voulons pas seulement qu’elles viennent présenter leurs livres. Nous voulons qu’elles se rencontrent, qu’elles confrontent leurs expériences, leurs langues, leurs imaginaires et parfois leurs désaccords. Une écrivaine tunisienne, libanaise, française, turque, suisse, canadienne ou martiniquaise n’arrive pas avec la même histoire, mais elle peut découvrir des échos dans l’expérience d’une autre.

C’est cela que j’aimerais qu’elles viennent chercher à Rabat : une rencontre véritable, qui puisse laisser une trace. Une idée nouvelle, une amitié, une collaboration, peut-être même l’envie d’écrire autrement. La ville elle-même fera partie de cette expérience. Rabat possède une histoire, un patrimoine et une identité profondément liés aux échanges. Nous voulons donc qu’elle devienne, elle aussi, un personnage du festival, que les écrivaines puissent découvrir ses lieux, son histoire, sa diversité et son public.

Enfin, j’aimerais qu’elles y trouvent un espace de liberté et de sororité, sans que cette sororité signifie uniformité. Nous pouvons avoir des parcours, des sensibilités et même des convictions très différents, tout en nous retrouvant autour de la puissance de la création et de la nécessité de faire entendre des voix multiples.

C’est aussi ce que signifie pour moi « Le monde écrit par elles ». Il ne s’agit pas de construire un monde exclusivement féminin, mais de faire entendre des femmes qui participent pleinement à l’écriture du monde. À Rabat, elles ne viendront donc pas seulement raconter leurs histoires : elles pourront contribuer, ensemble, à écrire une histoire littéraire commune, plurielle et ouverte sur le monde.

« Faut-il tuer Shéhérazade ? » est un spectacle littéraire inédit, à la croisée du théâtre, de la littérature et du débat d’idées. Dans la mise en scène symbolique d’un tribunal, des autrices endosseront les rôles de procureures, témoins, juges et accusées pour interroger la place et les représentations des voix féminines à travers un procès imaginaire.

La séance sera présidée par Frédérique Lantiéri, journaliste et figure emblématique de l’émission « Faites entrer l’accusé » sur France 2. Des écrivaines venues du Maroc, de Tunisie, du Liban, de France, de Suisse, de Turquie, de Martinique et du Canada participeront à ce procès littéraire.

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Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
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