Roberto Garçon : « Je ne veux jamais parler à la place des gens, mais avec eux »

Par
Yasmina Jaafar
13 octobre 2026

Après les bergers nomades de Mongolie, Roberto Garçon a embarqué plusieurs jours à bord d’un bateau de pêcheurs vendéens pour Vie de marin, vie de chien ?. Il y découvre un monde fait de fatigue, de solitude, de camaraderie et d’un profond attachement au métier. En choisissant de se filmer lui-même, avec ses maladresses et ses doutes, le réalisateur revendique un cinéma direct et subjectif, où il se fait « passeur » plutôt que narrateur omniscient. Une immersion au plus près de ceux qui vivent et travaillent en mer, alors que leur métier s’interroge sur son avenir.

Depuis un moment, j'avais en toile de fond, l'idée de pouvoir aussi partir en immersion en France. C'est toujours l'altérité qui m'intéresse, mais est-ce qu'on peut la retrouver dans notre pays ? Y a t-il des gens proches de nous qui possèdent une vie avec un tout autre rythme et univers ? C'est en me posant cette question, que la vie des marins pêcheurs s'est imposée. A la base, pour moi, ce métier, c’est la dureté, la solitude, une existence loin des siens. Bien sûr, ça appelle aussi à l'aventure, au petit garçon qui veut jouer au pirate au beau milieu de la mer, mais surtout ça vient poser pour moi une question : que vaut le sacrifice d'une vie en mer ? C'est cette volonté de comprendre cela qui m'a emmené au large de l'Atlantique. 

J'avais un cliché : les marins sont des mecs un peu bruts de décoffrage, qu'il faut savoir amadouer. Il n'en était rien. Même si j'y ai retrouvé tout l'imaginaire qu'on connait : les tatouages, les muscles, la clope au bec, le franc-parler, J'ai rencontré des mecs extrêmement sensibles, doux, et passionnés. 

Je dois avouer que j'avais aussi peur de pas pouvoir suivre, qu'on me bizuterait rapidement, avec l'étiquette du journaliste venu de Paris.. Dans les faits, il n'y a eu que des hommes qui étaient amoureux de leur métier et qui avaient envie de nous le faire découvrir.

Être surpris car les choses sont plus douces que prévu n'était pas dans mon agenda.

Je ne la connaissais pas avant de monter à bord, c'est Sébastien, l'un des marins qui me l'a dit lors d'une interview pendant un quart le soir. Quand il prononce cette expression, que les pêcheurs connaissent bien, je sens que c'est une formule tourmentée. Il le dit à demi-mots, puis temporise, et conclut en disant que ce n'est pas vrai.

Peut-on dire de sa propre vie qu'elle est une vie de chien ? Est-ce de l'autodérision, une critique, une simple manière de nommer la rudesse du métier ? 

Je n'ai pas lâché l'expression de tout le reste du voyage, et j'ai joué avec auprès de l'équipage. A mon retour, j'ai compris qu'elle contenait tout : le cliché du métier, le franc-parler et l'authenticité de cette aventure.. J'y ai rajouté un point d'interrogation, car je ne voulais pas faire un constat, je voulais ouvrir la question. J'avais peur que le titre soit mal compris par l'équipage. Ça a été l'inverse. JC, l'un des marins, m'a remercié car j'ai repris leurs mots. Cela s'inscrit dans la continuité de mon travail : ne jamais parler à la place des gens, mais avec eux.

C'est une excellente question, que je me suis posé tout le long du processus. Cela s'est fait de manière assez naturelle sur le tournage, je savais quand il fallait enfiler ma casquette de matelots, parfois pour des moments qui n'étaient même pas filmés, et quand je devais enfiler ma casquette de réalisateur afin d'être sur d'avoir tel ou tel plan, ou tel ou tel réponse. Cela a été grandement permis grâce à Paul, mon chef-opérateur, qui a été mon double sur le tournage. Nous avions aussi beaucoup parlé en amont pour que chacun sache ce qu'il doit faire. Je l'avais prévenu que dans certains moments, les mains dans le poisson, j'aurai à me concentrer uniquement sur l'apprentissage de la pêche, et qu'il faudrait à ces moments-là, qu'il prenne des décisions sans moi. Je l'en remercie car cela m'a permis de profiter aussi pleinement d'être un apprenti pêcheur. 

Mon amour du journalisme remonte à des figures comme Albert Londres ou Nellie Bly. Ils ont participé à inventer le gonzo : un journalisme très subjectif, à la première personne. Pour moi cette subjectivité impose une sincérité radicale. Si je décide de m'incarner, cela ne doit pas être pour me faire plaisir et flatter mon égo, mais parce que je considère que cela peut sincèrement renforcer le récit. 

Ici, le choix était logique. Je me suis considéré comme un miroir pouvant refléter la lumière sur les marins, voire une petite souris là pour réveiller l'équipage. Je suis parfois maladroit, intimidé, je suis un apprenti qui ne connaît rien. Eux sont dans leur élément, m'enseignent, me guident. Ce contraste est idéal pour offrir un beau récit : celui d'une rencontre entre deux mondes qui ne se seraient sûrement jamais croisés. Cela me permet d'y injecter mon appétence pour la philosophie, pour l'auto-dérision, pour le sensible et d'offrir un documentaire où je m'inspire plus des codes de la fiction que celui du reportage classique.

Ainsi, je ne suis pas un narrateur omniscient comme nous journalistes, le sommes souvent dans nos sujets avec une voix-off neutre qui sait et dicte tout. Je suis un individu moi-même traversé par des contradictions, des doutes, des limites, et cela a forcément un impact sur ma manière de recevoir l'histoire et de la raconter. Je préfère m'en servir, avec une honnêteté totale vis à vis des spectateurs, plutôt que de faire semblant que ça n'existe pas. Pendant l'écriture et le montage, la limite que je me suis fixé est de ne jamais devenir le sujet. Il ne fallait rien garder qui concerne proprement mon point de vue, mon expérience unique, mais que chaque dialogue, chaque phrase, chaque séquence permettent d'informer la vie de l'équipage. Le sujet, c'est eux, moi je suis un passeur.

J'ai voulu m'inscrire dans la tradition du cinéma direct avec une caméra qui filme tout, tout le temps, pour essayer de capturer le réel dans sa forme la plus pure. Bien sûr, personne ne peut oublier qu'il y a une caméra, et il y a toujours une forme de retenue qui empêche une capture pleine de ce réel. Pour autant, je choisis mes immersions par un principe simple : ce qui s'y passe doit être plus fort que ma caméra. Ainsi, tout prend le dessus. La fatigue, les rires, la rudesse, l'adrénaline. Tout ça existe car ça existerait sans la caméra, et finalement, la caméra est plus faible que cette vraie vie qu'elle capture.

Cela peut paraître abstrait, mais dans les faits, il y avait juste à être là, à l'écoute. Mon rôle devant la caméra était de m'assurer qu'on puisse aborder toute une série de sujets, mais cela se faisait naturellement au grè des discussions et des repas. La peine du cinéma direct, c'est de se retrouver avec des heures infinis de tournage au moment du montage, vous devez parfois fouiller pour trouver la bonne minute dans un dialogue d'une heure, mais cette minute sonnera plus vrai que tout ce que vous auriez pu avoir en mettant en "scène" une conversation.

Avec cette approche, clairement plus intrusive qu'un tournage classique, les marins nous ont rapidement fait confiance car ils ont compris que si on faisait ça, c'était justement pour montrer leur vie telle qu'elle est, et non pour fabriquer une réalité. Le résultat, c'est un film qui adopte le rythme et leur langage.

Ce documentaire sort dans un contexte particulier. Les pêcheurs se mobilisent partout en France face à la hausse du prix du carburant. Le métier est en crise de recrutement, et l'avenir peut paraître pessimiste. Sur le bateau, j'ai découvert des artisans qui au-delà d'aimer leur métier, veulent faire perdurer des pratiques et un savoir-faire. Je leur ai demandé vers la fin, ce qu'ils espéraient pour le futur, je m'attendais à des réponses génériques, mais elles ont été très concrètes : ils ont peur que leur métier disparaisse. 

Avant d'embarquer, je relisais une citation. Il y a trois sortes d'hommes :  les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. Maintenant, je sais que c'est vrai.

Je pars bientôt pour un univers complétement différent : une abbaye où vivent moines et bonnes sœurs.

Depuis quelques mois, j'accompagne à Babel Doc des journalistes et documentaristes qui souhaitent créer et produire sur Youtube. C'est un projet lancé par la productrice Stéphanie Lebrun.  

En ce moment, on produit Sophie Przychodny, une reporter qui vit aux Etats-Unis et nous amène à la découverte d'une Amérique plus divisée que jamais, et on lance prochainement la chaîne Les Rencontres de Marvin, où un journaliste va partir un peu partout en France pour des reportages sociaux, avec l'envie de faire de l'impact auprès des associations. Le premier reportage portera sur la lutte contre la sérophobie.

Du même auteur...

Mais aussi...

LA RUCHE MEDIA
40 rue des Blancs Manteaux
75004 Paris
Contact
Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
magnifiercrossmenu linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram
Tweetez
Partagez
Partagez