
Dans What’s Up America, la journaliste et réalisatrice Sophie Przychodny enquête au plus près de l’ICE, l’agence américaine chargée de l’immigration et des expulsions. Des familles menacées, des enfants bouleversés, des agents sur le terrain : pendant plusieurs mois, elle observe les conséquences concrètes d’une politique migratoire dont elle cherche à montrer toute la complexité.
Les documentaires sont accessibles en fin d'entretien
Au-delà de l’image d’une machine administrative, l’ICE est un système beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Cette agence fédérale rend compte uniquement à l’exécutif américain. Sur le terrain, cela peut donner à certains agents le sentiment de disposer d’un pouvoir sans limite, au point d’intervenir sans se soucier de la légalité de leurs arrestations ou de leurs méthodes. J’ai, par exemple, vu de mes propres yeux un député new-yorkais être aspergé de gaz au poivre par un agent parce qu’il demandait à parler au directeur d’un centre de rétention. J’ai également vu des journalistes être frappés et arrêtés alors qu’ils étaient simplement en train de faire leur travail.
La plupart de ces agents n’ont pas de formation préalable dans la police, l’armée ou le droit. J’ai même rencontré des agents qui ne partagent pas les méthodes de cette politique migratoire et qui sont eux-mêmes issus de familles immigrées. Mais beaucoup sont très jeunes, et attirés par des salaires particulièrement élevés.Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ICE a recruté 12 000 nouveaux employés en moins d'un an, soit une hausse de 120 % ! Ce système est d’autant plus complexe que, derrière ces arrestations, se trouve toute une machine financière : des entreprises privées, des contrats publics et des sommes inavouables sont en jeu. Par exemple, de nombreux centres de rétention utilisés par ICE appartiennent à des entreprises privées, comme le groupe GEO. Cette entreprise, cotée en bourse, s’est spécialisée dans la gestion de prisons privées.En 2017, GEO avait fermé le centre où je me suis rendue, près de New York. Mais l’an dernier, ICE a conclu avec GEO un contrat d’environ un milliard de dollars pour l’exploitation exclusive du site pendant quinze ans.
Aujourd’hui, GEO fournit à ICE des dizaines de centres de rétention à travers les États-Unis.Ce que cette enquête révèle, c’est donc qu’au-delà de la machine policier et administrative, il existe tout un écosystème économique qui s’est construit autour de l’expulsion des migrants.
J’ai rencontré Nora il y a plus de dix ans, pour un reportage pour France 24. J’avais entendu parler de son histoire et j’étais déjà, à l’époque, touchée par son parcours et par ce qu’elle faisait pour une centaine d’enfants laissés sans parents. Barack Obama a lui aussi expulsé beaucoup d’immigrés en situation irrégulière. Mais je me suis alors demandé, avec la politique beaucoup plus dure de Donald Trump, ce que Nora était devenue et comment elle pouvait encore agir pour aider ces orphelins de l’immigration. Et ce que j’ai découvert est allé bien au-delà de ce que j’imaginais. Nora s’occupe aujourd’hui de plus de 2 000 enfants. Avec elle, j’ai découvert les conséquences très concrètes de ces opérations : des familles qui vivent dans la peur, des enfants qui redoutent de voir leurs parents disparaître, des entreprises confrontées à l’absence de salariés et des communautés entières qui voient leur quotidien bouleversé. On ne peut pas comprendre l’ICE uniquement à travers les chiffres des arrestations ou les déclarations politiques.
Dans mon travail pour What’s Up America, j’ai voulu aller un cran plus loin : qu’est-ce que cela signifie, concrètement, lorsqu’un agent de l’ICE arrive devant une maison ? Que se passe-t-il dans la tête de parents qui doivent laisser leurs enfants ? Et surtout, que devient une famille lorsque l’un de ses membres est arrêté ? J’ai découvert une réalité beaucoup plus brutale dans ses conséquences. J’ai vu des enfants souffrant de stress post-traumatique suite à ces arrestations qui se déroulent souvent devant eux. Ils sont aujourd'hui atteints de dépression sévère, des enfants de sept ans sont sous traitement médicamenteux simplement pour parvenir à retrouver le sommeil ou un simple sourire. Des enfants qui sont américains, qui n’ont jamais connu aucun autre pays, qui ne parlent que l’anglais et qui, du jour au lendemain, voient leurs droits remis en question et leur vie changer radicalement. Sans parler de cette mère qui, sous mes yeux, a signé des documents pour confier la garde de sa fille à une inconnue, prête à la laisser derrière elle pour lui offrir un avenir meilleur dans un pays qui la rejette. Que vont devenir ces enfants plus tard ? Quelle génération l’Amérique est-elle en train de faire naître de cette situation ? Et c’est finalement ce contraste qui est au cœur de What’s Up America : confronter la puissance de la machine américaine à la réalité de ceux qui se retrouvent face à elle.
Mon objectif n’est pas de dire au spectateur ce qu’il doit penser de l’ICE. C’est de lui permettre de voir ce que les statistiques et les discours politiques ne montrent pas toujours.
C’est probablement la question la plus difficile quand on travaille sur des sujets aussi sensibles. Parce que lorsque vous êtes sur le terrain, face à un enfant qui souffre, il est impossible de ne pas être touchée. Mais ca ne signifie pas perdre sa distance journalistique. Ça fait quatorze ans que je vis aux États-Unis, mais je ne suis pas américaine et je n’ai jamais demandé la nationalité. Cela me permet notamment de garder un certain recul sur la situation politique du pays, mais aussi de ne pas juger hâtivement des décisions ou des personnes lorsque je ne suis moi-même pas d’ici. Ma méthode consiste d’abord à prendre le temps et à tout vérifier. Ce n’est pas parce que c’est une chaîne sur YouTube que l’exigence doit être inférieure, bien au contraire. Je ne veux pas arriver avec une caméra, poser quelques questions et repartir. J’essaie de comprendre les personnes que je filme, leur histoire et leurs contradictions. Et surtout, je veux donner la parole à tout le monde, quelles que soient les positions.
Dans mon travail sur l’ICE, cela signifie écouter les familles menacées d’expulsion, mais aussi chercher à comprendre le problème migratoire du pays et ses conséquences, interroger les agents lorsque c’est possible, écouter les défenseurs de cette politique d’expulsion, jusqu’aux plus extrêmes, comme les Proud Boys, un groupe suprémaciste blanc. Ma caméra devient alors un outil d’observation plus qu’un outil de jugement. Je préfère montrer une situation et laisser le spectateur comprendre par lui-même sa complexité plutôt que lui dire ce qu’il doit penser. Mais je m’autorise aussi à livrer mes propres réflexions directement sur le terrain, afin que le spectateur comprenne mes réactions et les questions que je me pose. Il y a évidemment une part très personnelle dans mon travail que je ne peux pas renier. Parce que je vis à Miami depuis quatorze ans, je filme une Amérique dans laquelle je vis moi-même. Cette proximité me permet d’accéder à des histoires et à des personnes que je n’aurais peut-être pas pu rencontrer autrement, comme Nora Sandigo.
Avec What’s Up America, je cherche finalement à trouver cet équilibre : être suffisamment proche pour raconter ces américains qui me fascinent, mais suffisamment distante pour continuer à poser les questions qui fâchent.
Je pense que c’est probablement les deux. Nous sommes c'est certain dans un moment de grande brutalité, mais je ne crois pas qu’on puisse simplement parler d’une parenthèse qui disparaîtra lorsque Donald Trump ne sera plus au pouvoir. Il faut être honnête ; cette politique d’expulsion existait avant Donald Trump et auprès de tous les autres Présidents. Mais aujourd’hui, l’échelle et la brutalité ont changé. Je le vois concrètement juste devant chez moi. A Miami, les communautés haïtiennes et cubaines vivent dans la peur. Alors que la plupart de ces immigrés pensaient avoir trouvé une terre d'accueil après le tremblement de terre en Haïti ou pour échapper au régime de Castro. Ils ont vécu plus de 20 ans sereinement et légalement sur le sol américain, ont bâti une nouvelle vie, créé des entreprises, élevé des familles, ils ont même voté et payé leurs impôts. Ce sont mes voisins ! Et du jour au lendemain, je les vois obligés de se cacher, ils ne sortent plus de chez eux et vivent dans la peur d'être arrêtés comme des criminels. Je n’avais encore jamais vu et éprouvé ça depuis mon arrivée aux États-Unis. L’ICE n’est plus une administration abstraite. Sa présence fait peur.
Mais je ne veux pas donner l’impression que toute l’Amérique bascule dans une seule direction. C’est beaucoup plus complexe car les Américains sont profondément divisés sur ce sujet. C’est aussi pour cela que je ne veux pas, avec What’s Up America, raconter une Amérique qui serait devenue soudainement méconnaissable. Est-ce un changement de paradigme durable ? Je ne peux pas le savoir. Ce sera justement à l’histoire américaine de le dire. Mais je pense que nous sommes clairement en train de vivre un moment qui laissera des traces, bien au-delà du mandat de Donald Trump.
Oui, forcément. Le numérique permet une relation beaucoup plus directe avec le public. Je peux être davantage incarnée, montrer les coulisses d’une enquête, comment elle se construit et se vérifie, mais aussi mes réactions et mes doutes.L’exercice n’est pas simple et je dois un peu me « faire violence » quand je me confie face caméra, car ce n’est pas quelque chose qu’on fait en télévision. Mais plus je filme, plus cela devient naturel. Alors c’est un « work in progress », comme on dit aux États-Unis. Avec What’s Up America, je ne cherche pas à reproduire un documentaire télévisé sur YouTube. Je veux utiliser les codes du numérique pour raconter des histoires de manière plus libre et plus immersive. Sur le terrain, je suis seule avec ma caméra et je dois filmer et me filmer, ce qui n’est pas toujours évident. Mais j’ai remarqué que cela crée également un rapport plus direct et des réactions plus spontanées que si j’arrivais avec une grosse équipe.
Et puis, pour me familiariser avec cette nouvelle écriture, je suis extrêmement bien aidée et conseillée par Roberto Garçon, qui est de cette génération YouTube et qui a prouvé à travers ses vidéos qu’il maîtrisait parfaitement cet exercice. J’apprends tous les jours à ses côtés à me « déformater », tout en faisant, je l’espère, des reportages de qualité. J’ai aussi la chance d’être produite par Babel Doc, qui a pris le risque de se lancer sur une chaîne qui débute. C’est un pari, car il n’y a pas de revenus pour le moment. Mais grâce à l’investissement de Babel, cela me laisse le temps et les moyens de travailler sérieusement, entourée de grands professionnels.


