Aurélie Cardin : "Le point commun à tous les films, c'est ce refus des assignations et des carcans"

Par
Yasmina Jaafar
29 octobre 2026

Cinébanlieue : vingt et un ans de cinéma, de transmission et de liberté

Pour sa 21e édition, du 6 au 13 novembre 2026, le festival Cinébanlieue, parrainé par Reda Kateb, place sa programmation sous le signe de « Tenir tête ». Sa fondatrice, Aurélie Cardin, défend des récits pluriels qui échappent aux représentations uniformes des quartiers populaires. Entre émergence de nouveaux talents, transmission et hommage au cinéaste Tony Gatlif, elle revient sur les ambitions d’un festival qui entend faire entendre d’autres voix et accompagner les cinéastes bien au-delà de la sélection. Aurelie Cardin est également conseillère scientifique de l'excellente exposition Une histoire du cinéma français, Héritages maghrébins, du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027. Info ici

Tout d’abord, j’aimerais que l’on comprenne que ces regards, ces films présentés dans notre festival, sont des récits pluriels et qu’ils constituent autant de contrepoints à certains récits médiatiques ambiants qui tendraient à en uniformiser la lecture et la compréhension. Il y a un désir de vitalité et de résistance qui irrigue tous les films de notre programmation. D’ailleurs, notre édition s’intitule Tenir tête, car le point commun à tous les films serait peut-être ce refus des assignations et des carcans.

Les formes et les récits des films sélectionnés sont très différents. Je pense notamment au film onirique et hilarant Les Baronnes, réalisé à quatre mains par une mère et son fils, Mokhtaria Badaoui et Nabil Benyadir, qui met en scène avec brio l’émancipation de Fatima, une femme de 65 ans qui découvre que son mari a une double vie et la trompe depuis dix ans. Bien décidée à ne pas se laisser faire et à sortir la tête de l’eau, Fatima décide de reprendre sa vie là où elle l’avait laissée cinquante ans plus tôt, lorsqu’elle était passionnée de théâtre. Elle décide de jouer Hamlet à 65 ans et d’embarquer toutes ses amies, les grands-mères du quartier, dans l’aventure ! Voilà, c’est un film réjouissant et très personnel, dont le rôle principal est interprété par la comédienne Saadia Bentaïeb. Ce qui est touchant, c’est qu’une mère et son fils se sont unis pour mettre en images cette histoire à la portée universelle.

Le choix du film d’ouverture s’est porté sur un premier film, Les Filles d’Abraham, de Hanaël El Yousfi, qui met en scène les vertus d’une amitié entre deux jeunes femmes séparées par leurs familles et leurs convictions religieuses. Myriam, une jeune femme de culture musulmane qui grandit à Marseille, renoue durant les vacances d’été avec Eva, issue d’une famille juive. Ensemble, elles vivent leur jeunesse hors des cadres imposés. C’est le tout premier film d’une réalisatrice très prometteuse : un film inspiré, joyeux, virevoltant, porté par trois jeunes comédiennes : Melissa Guers, Ava Baya et Gabrielle Cohen. Il sera d’ailleurs présenté en avant-première, en présence de l’équipe du film, le 6 novembre prochain.

Tous ces films, tous ces regards sont autant de regards singuliers. C’est cela que notre public, lui aussi très divers, vient chercher dans notre festival, qui est un espace de rencontres privilégiant le dialogue et l’écoute.

Oui, nous accompagnons les jeunes cinéastes toute l’année, et bien au-delà même. Pour passer au long métrage, les cinéastes doivent s’armer de patience : cela peut prendre jusqu’à huit ans de leur vie avant d’y arriver ! L’écriture d’un film demande beaucoup de travail, le financement d’un film n’est jamais garanti et la concurrence est effroyable.

Alors, nous sommes là, avec toute l’équipe de Cinébanlieue, pour faire en sorte que ces jeunes entrants, auxquels nous croyons, puissent rencontrer les bonnes personnes du métier. Nous croyons beaucoup à la transmission, à l’idée de faire se rencontrer les différentes générations de créateurs.

Beaucoup de cinéastes se sont prêtés au jeu, comme Mehdi Charef — qui a lui aussi disparu cette année et qui a beaucoup compté pour nous —, Patricia Mazuy, Reda Kateb, Abdellatif Kechiche, Alice Diop, Jean-Paul Salomé, Fadila Belkebla, Florence Loire-Caille, Lyes Salem, Fleur Albert, Samir Guesmi, Vincent Macaigne, Slimane Dazi, Audrey Estrougo et Baya Kasmi. Ils ont beaucoup échangé avec les jeunes talents découverts à Cinébanlieue et les ont épaulés.

Nous aidons à mettre de l’huile dans les rouages et mettons les talents en lien avec le CNC, la SACD, l’Adami, des producteurs, des distributeurs et des studios de postproduction. Il s’agit concrètement de faire connaître ces cinéastes à d’autres programmateurs de festivals, comme ceux du Festival de Cannes, du festival Premiers Plans d’Angers, du Festival du film francophone d’Angoulême, de Sundance ou de Berlin. Notre sélection est très scrutée par ceux qui sont à la recherche de nouveaux talents.

En effet, un grand nombre de cinéastes sélectionnés ou primés à Cinébanlieue alors qu’ils commençaient dans le métier ont ensuite eu un parcours remarqué et remarquable. Je pense à la réalisatrice Maïmouna Doucouré, primée aux César et à Sundance, qui est actuellement en tournage d’un biopic sur Joséphine Baker ; à Lise Akoka et Romane Guéret, primées aux César et à Cannes ; à Hafsia Herzi, Lawrence Valin, Josza Anjembe, Mélissa Silveira, Noah Cohen, Azedine Kasri et tant d’autres…

Nous proposons onze longs métrages en avant-première et 62 courts et moyens métrages, dont dix films en compétition.

Des rencontres sont prévues avec les réalisateurs Gustave Kervern, Alexandre Smia, Mokhtaria Badaoui et Nabil Ben Yadir, Mounia Meddour, Florian Pochlatko et Laïla Marrakchi, ainsi qu’avec les acteurs Fatsah Bouyahmed, Fadila Belkebla, Melissa Guers, Gabrielle Cohen, Ava Baya, Camélia Jordana et Syrius Shahidi !

Nous projetterons également des documentaires exceptionnels en présence des réalisateurs Victor Borja, Giuseppe Schillaci et Hugo Sobelman.

Notamment AUBER 89, de Giuseppe Schillaci, un film très prenant qui résonne fortement avec notre présent. Il raconte comment, après un accident qui lui a causé une perte de mémoire, l’acteur Fatsah Bouyahmed visionne des archives filmées dans sa ville d’enfance, Aubervilliers. Ces images ont été tournées dans les années 1980, alors qu’un ambitieux projet de rénovation urbaine était en cours. Alors que Fatsah revisite ces images quarante ans plus tard, des souvenirs de famille, d’amitié, de musique et de vie quotidienne refont surface, parallèlement aux tensions sociales de l’époque : la montée du racisme, des inégalités et de l’exclusion.

La compétition Cinébanlieue, en partenariat avec France Télévisions, la SACD, l’Adami et Vidéo de Poche, met en avant cette année dix films réalisés par de jeunes auteurs, qui témoignent tous de l’énergie créative des nouveaux talents du cinéma.

Exactement. En hommage au réalisateur Tony Gatlif, nous avons décidé de nommer notre Grand Prix Cinébanlieue le « Grand Prix Tony Gatlif ».

Tony Gatlif, réalisateur passionné à l’œuvre vibrante, s’en est allé en septembre dernier. Il allait avoir 78 ans et travaillait sur plusieurs projets de films. Il a été un soutien permanent de l’aventure Cinébanlieue. Tony était toujours volontaire pour présenter ses films, ravi d’échanger avec les spectateurs, passionné et passionnant. Sa présence nous réjouissait tous, avec son phrasé impétueux et cette manière unique qu’il avait de faire voler les phrases dans l’enthousiasme de l’échange.

Il a également été un formidable président du jury de notre compétition de courts métrages. Son humanisme, sa liberté absolue, son refus de la violence et de l’injustice, son amour des animaux, des arbres et du vent, sa clairvoyance politique et son immense talent continueront de nous accompagner. Une grande âme ne nous quitte pas : elle reste toujours à nos côtés, et sa présence nous importe plus que jamais en ces temps difficiles.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de nommer le Grand Prix de notre festival le « Grand Prix Tony Gatlif », afin que, pour tous les jeunes réalisateurs autodidactes que ce prix récompensera à l’avenir, il devienne aussi un compagnon de route dans leur chemin de vie et de cinéma.

Le jury 2026, présidé par la productrice Nora Melhli, sera composé de Lise Akoka, Saadia Bentaïeb, Makita Samba et Christophe Taudière, qui décerneront les prix Cinébanlieue et « L’Avenir en 90 secondes » !

On n’attend plus que vous toutes et vous tous pour partager ces beaux moments de cinéma !

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Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

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