
Pendant vingt ans, le réalisateur, écrivain et universitaire belge Frédéric Sojcher a fait dialoguer des étudiants avec ceux qui fabriquent le cinéma : scénaristes, cinéastes, acteurs, techniciens, producteurs et distributeurs. Dans L’Atelier de réalisation, il réunit plus de 200 expériences pour raconter un art en perpétuelle transformation, mais dont demeure intacte la nécessité d’un regard singulier. Mise en scène, transmission, plateformes, place des femmes et intelligence artificielle : entretien avec un cinéaste qui défend avant tout la diversité des façons de faire des films.
Vous nous offrez plus de 200 expériences de cinéma dans votre dernier ouvrage récoltées pendant vingt ans auprès de scénaristes, réalisateurs, acteurs, techniciens, producteurs et distributeurs... Qu’est-ce que ces professionnels ont en commun et dans ce qui les oppose ?
Ce qui me semble formidable, c’est que l’envie de transmettre soit partagée par la plus grande partie des personnes qui travaillent dans le cinéma, y compris les acteurs et les cinéastes ayant de la notoriété. Les personnalités du cinéma qui se sont succédées pendant vingt ans devant les étudiants ont toutes eues cette forme de générosité. Chaque année, je proposais aux étudiants une thématique différente : « les films à petit budget », « la direction d’acteur », « écrire par l’image », « l’art du montage », « cinéma et musique : l’accord parfait » … et les invités étaient choisis pour offrir une diversité de parcours et de points de vue sur un même sujet. Je crois profondément à la diversité des approches artistiques et économiques qui existe dans le cinéma. Par le « casting » des personnalités conviées c’est aussi ce que j’ai voulu transmettre. Il n’y a pas qu’une manière de faire des films. Mais tous les scénaristes, tous les cinéastes, tous les techniciens, tous les producteurs sont confrontés à une même question : comment conjuguer les choix économiques et les choix artistiques de manière juste.
Le titre parle d’un « Atelier de réalisation ». Votre livre montre en effet que faire un film est une œuvre profondément collective. À quel moment la vision du réalisateur cesse-t-elle d’être seulement la sienne pour devenir celle d’une équipe ?
Beaucoup de films et de séries peuvent se faire sans « la vision » d’un cinéaste. Ils pourront être bien scénarisés, bien façonnés, techniquement parfaits… mais il leur manquera « ce petit supplément d’âme » qui fait toute la différence. Certains films, certaines séries nous marquent plus que d’autres. Après les avoir vus, des images, des dialogues, une musique, des émotions nous restent en tête. J’émets l’hypothèse que ces films et ces séries-là sont portés par un regard singulier. Dans le cadre du cinéma, c’est le cinéaste. Pour les séries, cela peut être le « show runner », s’il supervise non seulement les scénarios mais aussi les questions de mise en scène. Le cinéma est un art collectif. Mais les chefs opérateurs, les monteurs, les décorateurs, les costumières, les compositeurs qui s’expriment dans le livre disent tous qu’ils donnent leur part de création au service d’une mise en scène. C’est là toute leur noblesse.
On entend souvent qu’une bonne histoire suffit à faire un bon film. Quelle place est faire à la mise en scène et qu’apporte-t-elle qu’un scénario, même excellent, ne peut pas raconter à lui seul ?
Ce que démontrent les très nombreux témoignages dans « L’Atelier de réalisation », à commencer par ceux de scénaristes réputés, c’est que l’écriture filmique ne se cantonne pas au scénario, aussi importante cette étape soit-elle. Le découpage technique, le jeu des acteurs, la bande musicale, le rythme du film défini au montage interagissent avec le scénario. C’est la raison pour laquelle quand on est scénariste il faut avoir conscience que « l’objet scénario » se transformera en « autre chose ». C’est l’histoire de la chrysalide et du papillon. L’un n’existe pas sans l’autre. En lisant « L’Atelier de réalisation », on perçoit comment ce processus de métamorphose fonctionne.
Vous avez choisi de faire dialoguer les paroles plutôt que de proposer un manuel classique. Certaines expériences se complètent, d’autres se contredisent. Est-ce justement dans ces contradictions que se trouve, pour vous, la meilleure manière d’apprendre le cinéma ?
On parle toujours de quelque part. Avant d’être enseignant, j’étais cinéaste. Je le suis toujours et j’ai comme souci de ne pas imposer aux étudiants mon approche du cinéma. Au contraire. Comme enseignant en « pratique du cinéma », il me semble essentiel de permettre aux étudiants de chacun trouver leur propre voie. D’où mon souhait de leur présenter différents modèles, différentes personnalités, différentes manières d’écrire, de produire, de mettre en scène. Aux étudiants de voir la « vision » du cinéma avec laquelle ils sentent le plus d’affinités. J’espère que ce sera aussi le cas pour les lecteurs du livre.
Le métier a profondément changé : nouvelles plateformes, nouveaux modes de production et de diffusion, évolution des pratiques de tournage et de montage… Qu’est-ce qui, malgré toutes ces transformations, reste fondamentalement inchangé dans l’art de faire un film ?
La vision est toujours celle d’une personne qui entraîne avec elle des partenaires de création. L’art cinématographique est toujours à la fois une expression individuelle et une création collective, l’un n’allant pas sans l’autre. Ce qui est nouveau, et on ne peut que s’en réjouir, c’est la place des femmes dans le cinéma à des postes artistiques importants. Il y a de plus en plus de femmes cinéastes, de cheffes opératrices, de compositrices… Le livre en témoigne. Au sein du Master que je coordonne avec la productrice Gaëlle Bayssière et la scénariste et réalisatrice Claire Vassé, il y a un nombre aussi important d’étudiantes que d’étudiants. Autre question. Les plateformes ne sont-elles qu’une nouvelle forme de diffusion ou changent-elles profondément « ce qui fait » les films. Dans le chapitre du livre « production et distribution », on perçoit à quel point le financement des films et leur impact sur le public interagissent. Autre point d’émergence, depuis peu dans le cinéma : l’IA. Il est impossible aujourd’hui de dire quel sera l’impact de l’IA, par exemple sur la manière de concevoir les scénarios. Cela peut faire peur, car le risque est de perdre l’esprit d’inventivité au profit de « formules qui marchent », d’un formatage. La question se pose aussi pour les effets spéciaux, mais dans une moindre mesure, car l’on pressent bien sur ce point le gain que l’IA peut apporter sans perdre en créativité. Je viens d’accepter de diriger une thèse d’un étudiant à ce sujet.
Vous enseignez aujourd’hui le scénario, la réalisation et la production à la Sorbonne, après avoir vous-même réalisé cinq longs métrages. Si vous deviez transmettre une seule chose à un étudiant qui veut faire du cinéma mais qui n’a encore jamais réalisé son premier film, quelle serait-elle ?
Tenir.

