Jacqueline Maillan, la liberté pour seul rôle : Fabrice et Ariane Gardel font revivre le mythe sur Paris Première

Par
Yasmina Jaafar
5 novembre 2026

Derrière la reine du boulevard se cachait une femme libre, audacieuse et profondément moderne. Dans un documentaire diffusé sur Paris Première, samedi 7 novembre, Fabrice et Ariane Gardel retracent le parcours de Jacqueline Maillan, immense comédienne qui a bousculé les conventions sociales, les codes du théâtre et les représentations féminines. De sa vie intime à son engagement, souvent discret, pour l'émancipation des femmes, ils racontent une artiste qui n'a jamais cessé de surprendre et dont l'héritage résonne encore aujourd'hui.

Le documentaire sera suivi à 22h05 de la pièce de boulevard Folle Amanda et à 00h35 de la pièce Madame Sans-Gêne.

Ariane Gardel : Il n'est jamais évident de parler de l'intimité d'une femme, surtout lorsqu'elle n'est plus là. Nous avons donc souhaité rester extrêmement pudiques. Oui, Jacqueline Maillan aimait les femmes, mais c'était aussi une femme mariée qui adorait son mari, avec lequel elle a vécu près de trente ans. Cela témoigne de sa liberté et de sa modernité. Le fait qu'elle n'ait jamais pu parler ouvertement de ses préférences raconte surtout la société de son époque. Sa célébrité l'a terriblement exposée et l'a empêchée d'affirmer pleinement sa véritable nature. Comme le dit si bien Muriel Robin, les répercussions de cette situation sont encore malheureusement très présentes et peuvent être terribles pour une carrière professionnelle. Les personnalités de tous horizons ont encore bien du mal à faire leur coming out, par peur de briser l'image qu'elles ont construite auprès de leur public. Le système leur demande de ne rien dire.

Fabrice Gardel : Le documentaire fait constamment des allers-retours entre la vie privée et la vie professionnelle. Car, bien sûr, chez Maillan comme chez tous les humoristes et les artistes, la vie intime nourrit le jeu et le travail. En soi, sa sexualité ne regarde qu'elle. Notre rôle n'est pas d'aller regarder sous les draps. En revanche, ces questions deviennent intéressantes lorsqu'elles révèlent des tabous, des blocages et des conventions qui concernent toutes les femmes. Le film montre que Maillan a souffert de ces tabous il y a plusieurs décennies, mais que rien n'est réglé aujourd'hui. On le constate encore avec le retour des masculinistes et de certains milieux catholiques traditionnels qui érigent le modèle hétérosexuel en norme. Comme le dit très bien Muriel Robin dans le documentaire : « Ce n'est pas facile d'être la première. » Elle qui a publiquement affiché son amour des femmes sait de quoi elle parle. Et la question se pose encore aujourd'hui pour les comédiens hommes : comment afficher son homosexualité sans être enfermé dans une case ou stigmatisé ?

Ariane Gardel : Comme le souligne Michel Fau, le grand talent de Jacqueline Maillan était d'incarner les bourgeoises de la bonne société française tout en se moquant d'elles. Son talent comique lui permettait de faire passer une véritable critique de la société de son époque, alors même que ce public venait la voir. Les spectateurs qui se déplaçaient au théâtre appartenaient à un milieu plus aisé que celui de son public télévisuel. Son personnage dans Potiche, incarnation de la femme au foyer qui se rebelle contre son mari, en est un parfait exemple. Cela témoigne de sa grande modernité et de la pertinence de ses choix de rôles. Elle n'était évidemment pas dupe de l'hypocrisie sociale. Cela rejoint aussi le fait qu'elle n'ait jamais pu dire ouvertement qui elle était vraiment. C'était une rebelle qui se cachait.

Fabrice Gardel : Là encore, Jacqueline Maillan porte, en filigrane, un propos politique au sens large. Et c'est aussi celui que nous défendons à travers elle. À une époque où l'on voudrait enfermer les gens dans leur catégorie sociale ou leur couleur de peau, nous tenons à cet universalisme. Oui, on peut être bourgeois et se moquer de tout le monde, des élites comme des plus modestes. Il y a des cons partout ! J'aime les gens qui savent taper dans tous les coins. Et jamais Jacqueline Maillan ne se place au-dessus de la mêlée. Elle se moque aussi d'elle-même, du snobisme de certains bourgeois et de leur rapport névrotique à l'argent… Je déteste notre époque où chacun ne devrait parler que de son propre monde. L'intelligence est universelle. Jacqueline Maillan, comme Desproges ou Coluche, peut se payer la tête de qui elle veut. Et cela peut être cinglant sans être haineux.

Ariane Gardel : Ce sont des années de pratique théâtrale et de représentations aux côtés de très grands comédiens qui lui ont permis de construire son jeu. Mais elle a mis du temps à imposer ce style si singulier. C'est aussi pour cela qu'elle est devenue une immense star à 40 ans. Son sens du rythme, des ruptures et cette énergie débordante sont propres à la comédie. Sa technique de comédienne de boulevard reste imparable et inégalée. Une fois célèbre, les auteurs écrivaient pour elle. Barillet et Gredy, notamment, lui ont imaginé des personnages sur mesure, qu'elle savait aussi leur suggérer. On l'appelait « la Maillan » parce que personne ne pourra jamais la remplacer.

Fabrice Gardel : Je pense que l'on peut détourner cette formule d'Audiard : « Les gens vraiment intelligents osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît. » Elle osait tout ! Elle était capable de passer d'un registre à l'autre. Là encore, on retrouve cette notion d'universalité, si importante aujourd'hui. Maillan s'est imposée comme une institution. On disait « la Maillan » comme on dit « la Callas » ! Mais une institution qui ne se prend jamais au sérieux. Tout au long du film, on voit à quel point elle doutait, travaillait sans cesse et se remettait constamment en question. Une institution sans les dorures.

Ariane Gardel : Oui, totalement. Avec son physique de dur à cuire, presque masculin, elle a cassé les codes et imposé une image de femme très moderne, parfaitement en phase avec notre époque. On peut penser à Josiane Balasko dans Gazon maudit. Et bien sûr, l'humour permet de faire passer des messages très forts, subversifs et audacieux. Les grands humoristes, comme Desproges, l'ont bien compris.

Fabrice Gardel : J'aime ce féminisme qui ne s'affiche jamais comme tel. Ce n'est ni une idéologie ni une posture. Simplement, par ce qu'elle est, par ce qu'elle joue et par sa manière de se comporter, elle ouvre des espaces de liberté aux femmes. Même si elle vient d'un milieu bourgeois et incarne souvent des bourgeoises, elle parle à tout le monde.

Ariane Gardel : Cette collaboration avec Patrice Chéreau est née de la pièce de Bernard-Marie Koltès. Tous deux homosexuels, je pense qu'ils admiraient aussi chez Maillan son côté masculin. Koltès était un grand fan de Jacqueline Maillan et a écrit cette pièce pour elle. Elle en a été flattée et souhaitait également prouver qu'elle pouvait jouer dans une pièce dramatique. Sa notoriété lui a permis de faire ce choix, inédit et incroyable pour l'époque. Le théâtre subventionné, dit « intellectuel », de Chéreau ne se mélangeait alors jamais au théâtre de boulevard, considéré comme vulgaire et écrit par des auteurs mineurs. Comme dans tous les milieux professionnels entre les années 1960 et 1990, les femmes étaient reléguées au second plan. C'était un monde extrêmement misogyne, dans lequel elles n'avaient pas du tout le pouvoir qu'elles ont aujourd'hui. Mais Maillan, grâce à son talent et à son sens de la répartie, a su se faire une place de manière incroyable et imposer son pouvoir.

Fabrice Gardel : On le voit dans le film : Maillan est aussi à l'aise avec Jean Yanne et Jacques Martin qu'avec Chéreau et Koltès. J'aime cette capacité à être soi-même dans tous les milieux. Elle ne triche pas, n'a pas besoin de s'adapter ni de faire un numéro. Sa stature, sa droiture, sa franchise et son intelligence font qu'elle est toujours à sa place. Les hommes la respectent, point barre ! Comme, d'ailleurs, dans un autre genre, on respecte Catherine Deneuve.

Ariane Gardel : Oui, Jacqueline Maillan est une humoriste qui a utilisé son talent pour parler de la condition des femmes. Jouer la comédie est un acte politique en soi. Maillan a tenu l'affiche en reine pendant près de trente ans. Mettre en lumière de telles femmes est essentiel, car elles sont des guides, des icônes.

Fabrice Gardel : On le voit dans le film, et Nicole Ferroni, Caroline Vigneaux, Sandrine Sarroche et Muriel Robin le confirment : Maillan a mis le pied dans la porte et ouvert des espaces aux femmes humoristes. Zouc l'avait fait aussi. Il est frappant — et heureusement ! — de constater à quel point les spectacles en solo sont nombreux aujourd'hui. En explorant les archives de la télévision et de l'ORTF, je mesure combien les choses ont changé pour les femmes. Heureusement, elles ont pris leur place dans le monde de l'humour, du journalisme et des médias. Néanmoins, il reste du travail ! Je pense que les logiques sociales et économiques demeurent malheureusement très fortes. Si l'on regarde de près les femmes qui s'imposent dans les médias, elles sont souvent issues de milieux privilégiés, socialement et économiquement. Il existe encore un plafond de verre pour celles qui ne sont pas nées avec un fort capital culturel, économique et social, pour reprendre les termes de Bourdieu. J'allais dire : une Léa Salamé ou une Leïla Slimani ne font pas le printemps !

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Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
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