Cinéma arabe : guerres, exils et mémoires au Festival du film de Londres

Par
Abderrahim ECHCHAFII
9 octobre 2026

La 70e édition du Festival du film de Londres réunit plusieurs voix arabes qui abordent la guerre, l’exil, l’identité et la mémoire, de Gaza et du Liban au Yémen, en passant par la Tunisie, l’Égypte, le Maroc et le Soudan. Le festival, organisé sous l’égide du British Film Institute, ouvre sa 70e édition ce mercredi 7 octobre 2026, avec 251 œuvres venues de 88 pays, et se poursuit jusqu’au 18 octobre.

La présence arabe comprend des films de Palestine, du Yémen, du Liban, de Tunisie, de Jordanie, d’Égypte, du Maroc et du Soudan, ainsi que des représentants arabes au sein des jurys. Ces œuvres abordent la guerre, le siège, l’effondrement économique et la mémoire, tout en dépassant l’événement politique pour s’intéresser à ses répercussions sur la famille, le lieu et l’identité.

La présence palestinienne se distingue notamment avec « Une terre de ciment » (Land of Cement), de la réalisatrice palestino-jordanienne Asmahan Bkairat, sélectionné dans la compétition documentaire pour le prix Grierson. Le film suit une famille bédouine palestinienne d’origine africaine vivant en Jordanie, confrontée au déplacement forcé, au racisme et à la préservation de son identité culturelle. Il met en relation son expérience avec ce qui se déroule à Gaza et s’intéresse à la maison comme lieu, mémoire et identité.

Le réalisateur palestino-syrien Abdallah Alkhatib présente « Chronicles from the Siege », son premier long métrage de fiction, qui a remporté le prix du meilleur premier film à la Berlinale 2026. Inspiré de son expérience du siège du camp palestinien de Yarmouk, à Damas, le film entrelace plusieurs récits de civils confrontés à la faim, aux bombardements, aux difficultés d’accès aux soins et aux contraintes de la vie quotidienne. Le réalisateur avait déjà consacré son documentaire Little Palestine – Diary of a Siege, sorti en 2021, à la vie du camp de Yarmouk pendant la guerre en Syrie.

Dans « Les révolutionnaires ne meurent jamais » (Revolutionaries Never Die), le réalisateur palestinien Muhannad Yaqubi revisite l’héritage de la réalisatrice et journaliste libanaise disparue Jocelyne Saab. Conçu comme une lettre cinématographique qui lui est adressée, le film s’appuie sur des images tournées en 16 mm en Palestine, au Liban et en Iran entre 1973 et 1983. L’image y devient un moyen de préserver la mémoire et de transmettre un héritage politique et cinématographique.

Les réalisatrices Izdihar Afyouni et Ghazaleh Khushgou­zaran abordent directement la guerre à Gaza dans le court métrage « Tout ce qui semble solide est bâti sur le sang » (All That Seems Solid Is Built on Blood). Le film utilise des images documentant la préparation d’une fosse commune à Khan Younès, avant de reconstruire ces images et d’en ralentir le mouvement sur une pellicule immergée dans le sang.

Le film rend hommage aux journalistes palestiniens qui ont documenté la guerre. Il est présenté dans le programme « Rythmes de la résistance » (Rhythms of Resistance), qui réunit des œuvres consacrées notamment aux effets du colonialisme et de la violence politique, et interroge le rôle de la mémoire dans la représentation de l’histoire.

Kamal Aljafari participe avec deux courts métrages, « Retour à la maison » (The Return Home) et « Masao Adachi prend une photo du passeport » (Masao Adachi Takes a Picture of the Passport), dans le cadre d’un programme consacré notamment à la répression, à la dépossession et aux formes de solidarité produites par l’image.

Amer Nasser présente également « Vers le nord » (To the North). De son côté, la réalisatrice marocaine Maryam Sqalli propose « Mon taxi » (My Taxi), dans lequel elle imagine un appel téléphonique à son père le lendemain de sa mort. Le film fait se rencontrer le deuil personnel et la mémoire familiale.

Rami Kadiyh transpose l’effondrement financier du Liban dans un récit à suspense avec « Furieuses » (Furious), qui suit deux sœurs préparant le braquage d’une banque après avoir été privées, comme des millions de Libanais, de l’accès à leurs économies. La nécessité de financer une opération chirurgicale pousse les deux sœurs à préparer leur vengeance contre l’institution qui a retenu leur argent. Le réalisateur et la scénariste Nora Mariana Salim s’appuient sur une expérience personnelle pour aborder la crise à travers la relation entre les deux sœurs, le suspense et l’action.

Ramzi Bashour signe avec « Eaux chaudes » (Hot Waters) son premier long métrage de fiction. Le film suit une universitaire libanaise vivant aux États-Unis qui entreprend un voyage avec son fils adolescent après l’exclusion de celui-ci de son établissement scolaire. L’œuvre se concentre sur la maternité, l’identité et le fossé entre les générations, loin des représentations stéréotypées de l’immigré arabe.

La réalisatrice yéménite Sara Ishaq présente « La station » (The Station), dont l’action se déroule dans une station-service réservée aux femmes en temps de guerre. La station, dirigée par Layal, devient progressivement un espace où les femmes se retrouvent pour parler, rire et échapper momentanément aux pressions de la vie quotidienne. Mais la situation change lorsque le frère cadet de Layal risque d’être enrôlé. Elle commence alors à chercher un moyen de le protéger.

Le film mêle comédie, drame et suspense et place les femmes au centre du récit, plutôt que de les réduire au rôle de victimes. Il s’agit d’une coproduction entre le Yémen, la Jordanie, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège et le Qatar.

La Tunisie est représentée par « À voix basse » (In a Whisper), de la réalisatrice Leyla Bouzid, avec Ia Botreau, Hiam Abbass et Marion Barbeau. Une jeune Tunisienne revient dans son pays pour assister aux funérailles de son oncle, avant de se retrouver confrontée à des secrets de famille et à des questions liées à la vérité, à la liberté individuelle et à la pression sociale.

La présence arabe s’étend aux courts métrages. Le réalisateur égyptien Philip Rizk présente « Ô fleuve, nous t’avons forcé à avaler leurs récoltes » (O River, We Forced You to Swallow Their Crops), inspiré de trois récits nubiens transmis de génération en génération et consacré aux conséquences du haut barrage d’Assouan et aux transformations du rapport des habitants au Nil et à la terre.

Le cinéma soudanais est représenté par « Musc blanc » (White Musk), de Fatima Wardi, et « Une tentative ratée de réaliser un documentaire sur ma famille soudanaise » (A Failed Attempt to Make a Documentary About My Sudanese Family), de Sayed El-Badawi.

Rami Al-Jarbouei participe avec le film d’animation « Le remède de l’oiseau imaginaire » (The Imaginary Bird’s Remedy), tandis qu’Aïcha Boujelilouli présente « Khôl des yeux » (Eye Kohl).

Ces œuvres témoignent de l’élargissement des thèmes du cinéma arabe au sein du festival : mémoire, migration, transformations sociales, terre, identité, histoire personnelle et relations entre générations, loin de réduire la participation arabe aux seuls films de guerre.

Une présence arabe également dans les jurys

La présence arabe ne se limite pas aux films. L’acteur et producteur britannico-égyptien Amir El-Masry préside le jury de la compétition des premiers films, qui décerne le prix Sutherland. El-Masry a notamment remporté un BAFTA Scotland pour son rôle dans Limbo et a été sélectionné parmi les talents émergents.

Le cinéma arabe entre guerre et mémoire

La 70e édition s’ouvre avec « Elsinore », avec Andrew Scott et Olivia Colman, et se clôture avec « Le premier rôle » (The First Role), de Jesse Eisenberg et Julianne Moore. Entre ces deux films, le cinéma arabe fait entendre une diversité de voix consacrées à la guerre et à ses effets sur l’individu, la famille, le lieu et la mémoire.

De Gaza au Yémen, en passant par le Liban, la Tunisie, le Soudan et la Nubie, ces œuvres proposent des représentations multiples de l’être humain face à la guerre, au déplacement forcé et à la perte, tout en poursuivant leur réflexion sur la liberté et l’appartenance.

Dans ces films, le cinéma devient un moyen de préserver la mémoire et de faire émerger de nouvelles questions, tout en offrant aux expériences marginalisées la possibilité d’être vues et entendues.

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